BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Water Road pochette

PISTES :

1. The Long Fianchetto (21:01)
2. Returglas (4:12)
3. Chameleon (9:00)
4. Om Tare (7:44)
5. Tacenda For You (9:34)
6. When The Moon Is In The River Of Heaven (7:46)
7. Plaint (2:35)
2. The Water Road (11:13)

FORMATION :

Phil Mercy

(guitares, percussions)

Amy Darby

(chant, harpe, bois, Theremin, percussions)

Thomas Johnson

(claviers)

Andy Bonham

(basse)

Mark Robotham

(batterie)

Anna Holmgren

(flûte)

Stina Petterssen

(flûte)

Paul Beecham

(hautbois, saxophone soprano)

EXTRAITS AUDIO :

THIEVES' KITCHEN

"The Water Road"

Royaume-Uni/Suède - 2008

Autoprod. - 73:05

 

 

Avec The Water Road, Thieves’ Kitchen vient de faire sa révolution ! Quoi de commun, ou si peu, en effet, entre le symphonisme placide, gorgé de sonorités chaudes et veloutées, du présent album (quatrième au compteur), et cette sorte de fusion néo-progressive volubile, froide et monolithique, qui caractérisait ses prédécesseurs ? Le changement de visage est ici si complet, si absolu, que l’on a tout simplement le sentiment de ne pas avoir affaire au même groupe. Comment donc expliquer une pareille métamorphose ?

Certes, le précédent album du combo britannique, Shibboleth (2003), se démarquait au moins en surface de ses deux devanciers, ne serais-ce que grâce à l’intégration de la chanteuse Amy Darby, dont la voix juste et capiteuse tranchait avantageusement avec celle de l’ex-titulaire du poste, l’horripilant Simon Boys, ainsi que l’aménagement de quelques saines respirations (cf. notre chronique du numéro 51). Mais sur le fond, la musique proposée alors ne déviait guère du style forgé par Thieves’ Kitchen sur son opus fondateur, Head (2000), à savoir ce mélange de claviers synthétiques et de guitare fusion véloce à la Holdsworth, marqué par le martèlement glacial d’une batterie électronique et un son clinquant d’une extrême froideur, au sein de compositions interminables, sans âme et inutilement alambiquées (j’ai l’air dur, je sais, même si la musique de Thieves’ Kitchen n’était pas exempte de certaines qualités soulignées dans nos chroniques d’alors, mais le changement si radical d’orientation adopté aujourd’hui par le groupe rend encore plus flagrant ses travers passés !).

Et puis… presque cinq ans s’écoulent sans que la formation Britannique ne se manifeste ostensiblement, un laps de temps qui ressemble pour elle à un état des lieux, et au cours duquel des remaniements et des décisions volontaristes vont avoir un impact profond sur son évolution. Ce sera, tout d’abord, le retour du claviériste Wolfgang Kindl dans son pays d’origine, l’Allemagne, courant 2004, et finalement l’annonce officielle de son départ en juin 2005, assortie du choix collectif de ne plus accorder à la scène qu’une place très secondaire. Puis, en septembre 2006, le recrutement de… Thomas Johnson, eh oui, rien moins que le claviériste du légendaire Änglagård (dont l’univers sombre et torturé tranche pourtant étonnamment avec celui du Thieves’ Kitchen d’alors), providentiellement intégré à un moment où le groupe semble connaître quelques difficultés dans l’agencement et l’arrangement des titres déjà composés de son nouvel album. Enfin, comme pour acter la remise en cause profonde de sa démarche initiale, Thieves’ Kitchen décide d’aborder l’enregistrement de The Water Road de manière plus naturelle (exit Pro-Tool et l’utilisation massive des samples), en ayant recours à des instruments authentiques (Mellotron, piano électrique, batterie acoustique, flûte, et même occasionnellement hautbois, violoncelle et saxophone…), ainsi qu’à une exécution en studio dans des conditions majoritairement «live».

Trêve de suspense, le résultat de ce grand chambardement est tout bonnement époustouflant ! Non seulement Thieves’ Kitchen réalise ici, et de loin, son meilleur album à ce jour, mais il se paye le luxe de nous offrir l’une des sorties les plus remarquables de l’année en cours. Thomas Johnson, qui semble s’être totalement réapproprié la musique du groupe, au point de la transfigurer, a non seulement apporté avec lui tout un pan de son univers (Mellotron vaporeux, Rhodes cristallin, et orgue grondant, tout en menace contenue…), mais il n’est pas venu seul, puisque l’on retrouve tout au long de l’album, comme une sorte de fil directeur, la flûte rêveuse d’Anna Holmgren (Änglagård), et même une intervention en filigrane de Mattias Olsson (batteur de qui vous savez maintenant) sur un titre. De son côté, le guitariste Phil Mercy, naguère si envahissant, se retrouve presque relégué au second plan, se réservant d’une part aux seuls passages dans lesquels sa présence trouve une légitimité, au sein d’un diagramme savant d’une totale transparence, et adoptant un style certes moins flamboyant que celui auquel il nous avait accoutumé, mais ô combien plus lyrique. La batterie enfin, toujours tenue par Mark Robothamn, cette fois totalement acoustique, débarrassée de toute lourdeur ou d’effets superflus, est devenue un modèle de retenue, cantonnée dans un rôle d’accompagnement d’une discrétion exemplaire.

Autant dire que la musique de Thieves’ Kitchen nous renvoie maintenant vers des références totalement inédites, voire déroutantes au regard du parcours passé du groupe : The Water Road, traversé par une langueur envoûtante, évoque en effet les premiers albums de White Willow, pour cette mélancolie songeuse et évanescente mâtinée de subtiles touches folk, voire des groupes comme Landberk ou Paatos, ne serais-ce qu’à travers sa qualité atmosphérique sombre et organique, le tout fusionnant au sein d’un symphonisme délicat, presque enveloppant, dominé par le chant d’Amy Darby (d’une parfaite maîtrise, jusque dans des tonalités graves techniquement très dures à exécuter), dont la délicatesse toute féminine nous souffle presque inconsciemment le nom de Renaissance. Les huit compositions proposées (de 2:35 à 21:01mn), empreintes de belles harmonies profondes, se développent sereinement, paisibles sans être jamais indolentes, régulièrement parcourues de sursauts instrumentaux d’une agressivité inquiète, comme une eau faussement dormante agitée de lointains et sombres remous. Parfaitement captivante tout au long des vingt-et-une minutes de «The Long Fianchetto» (une pièce d’une merveilleuse délicatesse, toute en contrastes subtils, comme un bas-relief balayé par une douce lumière rasante), ainsi que sur les titres suivants, cette atmosphère langoureuse manque tout de même de sombrer dans une sorte de spleen neurasthénique en fin d’album (sur les sixième et septième morceaux, un brin trop contemplatifs à ce stade des festivités), avant d’être brillamment relancée sur le titre éponyme étrangement pénétré, fermant l’album sur un dernier sortilège mélodique dont le silence qui suit peine à chasser l’écho.

C’est donc sur une forte impression que l’on quitte l’écoute de The Water Road, la confirmation d’avoir affaire à une œuvre d’une profonde poésie, d’une intensité non pas constante, mais imperceptiblement ascendante, comme la lente crue d’un fleuve à la fonte du glacier qui en est la source. Avec cet album d’une irrésistible séduction, Thieves’ Kitchen change clairement de catégorie, et intègre le cercle fluctuant des formations essentielles de notre mouvement. La preuve, s’il en fallait une, qu’une étincelle peut toujours jaillir là où l’on croit la cendre éteinte, et que la persévérance peut porter des fruits d’une finesse incomparable, là où des talents innés s’essoufflent irrémédiablement. Une rafraîchissante bouffée d’optimisme, sous des atours pourtant si mélancoliques, allez comprendre...

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°70 - Septembre 2008)