BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Weila pochette

PISTES :

1. L'origine (11:40)
2. Délectable Ennui (9:07)
3. Errance (1:07)
4. Ea (21:18)
5. Errances (1:04)
6. Danse de la Terre (10:48)
7. Immanence (11:26)

FORMATION :

Sébastien Fillion

(synthétiseurs, piano, Fender Rhodes, programmations)

Claire Northey

(violon)

David Maurin

(flûte, guitare)

Samuel Maurin

(basse, Chapman Stick, synthétiseurs, chant)

Sébastien Penel

(chant, chœurs)

Michel Lebeau

(batterie)

INVITÉS

Antoine Auresche
(guitare acoustique)

Roselyne Berthet
(chant)

Renaud Burdin
(dununs, djembé, guira, cloches)

Sébastien Lacroix
(sitar)

Stéphane Lagarde
(tabla)

Ian-Elfinn Rosiu
(violoncelle)

EXTRAITS AUDIO :

THORK

"Wê-ila"

France - 2004

Autoprod. - 66:30

 

 

Quelle effervescence ! Après les sorties du troisième album de Nil et de celui de Syrinx l'an dernier, voilà que le troisième larron Annecien, j'ai nommé Thork, se rappelle à nous avec ce Weila tout frais (pour ainsi dire) ! En quelques années, ces trois groupes ont véritablement œuvré pour construire ce qu'on appelle aujourd'hui la «scène progressive d'Annecy». Au delà de la simple coïncidence géographique, cette petite scène possède une forte cohérence puisque partageant certaines conceptions esthétiques. Ses similitudes ne sont pas uniquement musicales (styles sombres, assez savants et pas toujours d'un abord évident) mais aussi graphiques (livrets très travaillés) et conceptuelles (goût pour l'ésotérisme). Le rôle pivot joué par les frères Samuel (basse) et David (guitare, flûte) Maurin n'y est certainement pas étranger. Toutefois, aussi cohérente soit-elle, il ne faut pas croire qu'il s'agit de trois variantes d'une même démarche artistique, ce serait simplifier à l'extrême; ces trois formations œuvrent bel et bien chacune dans une direction musicale qui lui est propre, et possèdent des identités musicales fortes et bien définies.

La découverte de cet album débouche sur une interrogation : comment Thork a-t-il pu combler le vide créé par le départ d'Antoine Auresche ? En effet, celui-ci était un des artisans majeurs du précédent album, Urdoxa, paru fin 2000; en plus de tenir les guitares et les voix, il était le principal parolier et un des pourvoyeurs de thèmes. D'un point de vue logistique, le rôle du guitariste a logiquement été dévolu à David Maurin, tandis que Sébastien Penel impose désormais sa voix puissante, ainsi que quelques uns de ses textes. Le reste a été développé en interne, Sébastien Fillion (claviers) prenant en charge le gros des compositions et Samuel Maurin les textes.

La première écoute démontre que ce virage périlleux a été bien négocié, la personnalité de Thork demeurant intacte. Ainsi retrouve-t-on tous les charmes de Urdoxa (cf. BB#38) : cette musique ténébreuse et obsédante qui happe l'imaginaire dans des profondeurs troubles et équivoques mais pas pour autant lourdes ou malsaines. Longues, les compositions jouent d'une grande richesse thématique et sont autant contrastées qu'un ciel d'été à la montagne : la douceur du soleil se voile pour laisser place à l'averse en moins de temps qu'il ne le faut pour le dire. Sauf qu'ici, l'été est loin d'être clément et ce sont différents types d'orages qui se succèdent, ne laissant que peu le loisir de se réchauffer. Et si l'on finit par sécher, ce serait plutôt grâce aux vents glacés...

Véritable point de mire de notre attention, la voix du nouveau venu Sébastien Penel se fond parfaitement au sein de ces paysages tourmentés. Contrastant avec la voix feutrée et fluette de son prédécesseur, sa puissance et sa versatilité épousent parfaitement les changements climatiques musicaux. Tour à tour chantée (suivant plusieurs timbres), déclamée ou bien (à quelques reprises) sépulcrale, la voix de Sébastien Penel possède une indéniable dimension dramatique, accentuée qui plus est par les traitements qui lui sont appliqués (dédoublement, échos ou bien distorsion). Soyons sincère, si elle est totalement adaptée à l'univers de Thork, son aspect théâtral et maniéré (quelques trémolos) et son timbre assez proche de celui de Francis Lalanne pourra autant déclencher l'admiration de certains qu'en décontenancer d'autres. Surtout sur la première moitié de l'album où elle est très présente.

Ce chaud-froid musical est aussi caractérisé par le travail des musiciens. Les guitares, qu'elles soient cristallines, stridentes ou heavy, et les nappes orchestrales glaciales et désincarnées des claviers tirent irrémédiablement vers le côté obscure. La section rythmique rééquilibre cette pesanteur par un véritable groove (même si c'est un groove de catacombe); le batteur Michel Lebeau est inventif et subtil et son association avec cette basse (souvent fretless) moelleuse et grave (qui rappelle parfois Tony Levin) fait merveille. Le rôle du violon de Claire Northey est plus ambigu; pas souvent aux premières loges, il se propose souvent de colorer (ou décolorer, c'est selon) ponctuellement les ambiances ou de proposer quelques touches plus folk ou classisantes (ce qui ne l'empêche pas de sortir quelques solos très bien sentis).

L'agencement des titres est lui aussi étrange puisque symétrique : quatre morceaux d'une dizaine de minutes partagés entre le début et la fin de l'album, et au centre deux très courtes pièces encadrent les 21 minutes de «EA»... Un peu comme si le groupe souhaitait nous convier à quelque rite païen dont ce long opus en serait le point d'orgue. En plus de celui-ci, peut-être le plus riche de tous - mais aussi le plus abscons et gothique, les deux titres formant la partie finale de la procession méritent un éclairage particulier.

Disons le franchement, cette paire est vraiment magnifique et ouvre de nouvelles voies encore inexplorées par le groupe. La lumière fait des apparitions plus franches, les influences s'élargissent et les voix se font moins envahissantes (Roselyne Berthet de Nil, telle une muse indifférente, apparaît de fort belle façon sur «Danse de la Terre»). Dans ces conditions, les contrastes sont exacerbés et la musique se livre comme jamais : aux superbes introductions d'inspirations ethniques enfin apaisés de ces deux morceaux suivent des passages instrumentaux d'une énergie autant intime que brutale (cf. le solo de clavier ébouriffant sur «Danse...» et le passage heavy d'«Immanences»). Et que dire de cet ultime cri désespéré qui nous stoppe net dans notre élan en nous glaçant jusqu'aux os... Mais que va-t-il nous arriver ? se demande-t-on hagard...

En dépit d'une mise en son encore un peu pâteuse et de certains parti-pris gothiques (essentiellement dans les ambiances et les sons de synthés), les espoirs fondés par Urdoxa se concrétisent majestueusement avec Weila. Thork renforce son identité et ne fait que du Thork : un univers captivant à la beauté mélodique froide et glauque. Il est clair que cet univers ne s'adresse pas à tous et qu'il faut une bonne dose de courage pour traverser une première fois ce Weila de part en part sans être parcouru de frissons. De nombreuses écoutes attentives sont donc nécessaires pour en saisir toute la substance. Personnellement, je dois confesser que je suis loin d'en être venu à bout. Toutefois, j'en perçois pleinement tout le potentiel et la richesse. Alors en dépit du pessimisme de la musique, je suis finalement assez heureux de savoir qu'il me reste encore énormément à découvrir.

Olivier VIBERT

Entretien avec Sébastien FILLION et Samuel MAURIN :

Il est rare qu'un groupe revendique une quelconque étiquette. Etrangement, Thork a choisi celle du dark folk, auquel il a ajouté l'épithète progressif. Personnellement, je ne connais pas du tout cette scène, je sais seulement que ses adeptes ne sont pas tous vus d'un très bon œil et ne sont pas réputés très souriants... Quelle est votre version des faits au sujet de ce style, de ses concepts, de la vision qu'en ont les autres et de votre place au sein de cette scène ?

Sébastien : En fait, l'étiquette «dark folk progressif» que nous revendiquons s'est en quelque sorte imposée d'elle-même. Dès nos débuts en 1998, nous avons pris conscience que notre style d'écriture était en marge des grands courants musicaux. Les morceaux étaient sombres avec des connotations médiévales ou irlandaises, dues notamment aux couleurs apportées par le violon, d'où le terme «dark folk». L'adjectif «progressif» intervenant surtout pour les structures peu conventionnelles des morceaux. Je crois que le groupe a évolué avec le temps, et que les influences gothiques dont vous parlez, présentes sur Urdoxa, sont beaucoup moins fortes sur notre nouveau CD. Enfin, tout comme vous, nous ne connaissons pas vraiment la scène de ce milieu. Comme quoi, il est possible de revendiquer une étiquette sans côtoyer un voisin qui porte la même, mais qui n'a peut-être rien de commun avec nous... Le seul mot de l'expression que nous pensons revendiquer indéfiniment est «dark», car quoi que nous fassions, nous porterons toujours un regard obscur sur les thèmes de la vie et des légendes qui façonnent nos chansons. Qu'elles soient de couleur pop, folk ou électronique...

N'avez-vous pas peur que cette étiquette rebute une partie de votre auditoire potentiel, notamment celui qui serait naturellement attiré par votre démarche progressive ?

Sébastien : L'avantage est qu'avec une étiquette à rallonge, on peut satisfaire tous types de public. Pour vendre un peu plus de disques, on collera «électro dark folk ambiant pop progressif» sur notre prochain disque. On verra s'il part mieux que les autres et on pourra alors répondre à votre question !

Samuel : Nous ne cherchons à convaincre personne. L'auditeur écoute les extraits, si ça lui plaît, il achète, si ça lui déplaît, il clique sur la petite croix en haut à gauche de son écran, c'est pas plus compliqué ! Nous ressentons certaines choses, et nous essayons de les retranscrire en musique, un point c'est tout. Nous ne recherchons pas à susciter l'unanimité, ni à plaire à tout prix au public «prog».

La petite scène progressive d'Annecy (Nil, Syrinx et Thork donc) est assez contradictoire : le côté très sérieux et obscur de votre art (votre musique bien entendu mais aussi l'iconographie des livrets, vos textes et certains mystères qui vous entourent) ne correspond pas forcément à l'image que vous donnez dans le «civil» : vous n'êtes pas habillés en noir, vous souriez et lors des interviews, sur scène ou lorsqu'on discute simplement avec vous, vous êtes plutôt gais et même portés à la «déconnade»... Vous considérez-vous comme schizophrènes ??? Si oui, comment gérez-vous cette dualité ?

Sébastien : En effet, nous sommes dans la vie en tous points éloignés de l'image sombre que laisse supposer notre musique. Mais vivre est une chose, créer en est une autre. Si nous allons naturellement vers des idées ténébreuses, c'est qu'elles ont plus de force, ou qu'elles nous obsèdent plus que les côtés positifs, finalement quelconques de nos existences. Peut-être simplement que nous jugeons la noirceur comme un outil pour nos créations sonores. Celle-ci nous apparaît simplement plus facile à modeler car plus énigmatique que la lumière. Si l'on doit décrire un objet inconnu en plein jour, on se raccroche à des formes réelles. Mais si l'on doit le décrire dans l'obscurité, alors notre vision va côtoyer l'imaginaire, et c'est là que nous serons plus à l'aise pour nous exprimer.

Samuel : Putain c'est beau, j'en ai les larmes aux yeux ! (rires)

Les styles et les musiciens de Nil, Syrinx et Thork étant mêlés, n'avez-vous pas peur qu'on finisse par faire un peu l'amalgame entre ces trois formations ? Qu'avez-vous à répondre pour convaincre du contraire ceux qui pensent cela ?

Sébastien : Petite précision : le line-up du groupe Thork est à géométrie variable avec un noyau de trois musiciens dont un seul fait partie de Nil et Syrinx. D'autre part, nous ne considérons pas le style de Thork proche de ces deux autres formations, au demeurant plus expérimentales. Chaque groupe suit son chemin. S'il y a des noms différents, c'est bien pour une raison : les musiciens, le vécu, les couleurs, les processus de création sont différents. Seules les ambitions sont les mêmes : continuer à composer et promouvoir sa musique, dans l'espoir de pouvoir un jour jouir de plus de support et de moyens pour afficher ses idées.

Samuel : L'amalgame n'a pas lieu d'être, la preuve étant que certaines personnes n'aiment qu'une seule formation sur les trois, voire deux - ou cas extrême les trois !! Nous avons conscience de ce qui nous unit mais également de ce qui nous sépare... Il ne faut pas penser que Thork est un énième projet des «frères Maurin».

Le rôle d'Antoine Auresche était prépondérant dans l'ancienne formule de Thork : chanteur, guitariste, auteur et un des compositeurs principaux. Dans quelles conditions vous êtes-vous séparés ? Et comment avez-vous assuré sa succession ? Des points de vue instrumental et créatif ? Néanmoins, son nom apparaît à deux reprises dans les crédits de Wê-ila, quelle a été sa contribution ?

Sébastien : Le départ d'Antoine a été difficile pour nous comme pour lui, survenu pour des raisons géographiques et professionnelles. Nous n'avons par la suite pas vraiment intégré de compositeur à proprement parler. David Maurin (guitare) et Sébastien Penel (chant) sont plus intervenus sur Weila comme des arrangeurs (en laissant tout de même plus d'espace à David qu'à Sébastien, survenu plus tard dans le groupe - nous avions commencé les enregistrements avec un autre chanteur). D'un point de vue créatif, Antoine est le principal compositeur du titre «L'Origine» et de quelques fragments du morceau «EA». Il était naturel pour nous de le faire participer à l'enregistrement de ces deux pièces. Cela fait maintenant quatre ans qu'il a délaissé Thork, c'est donc déjà de l'histoire ancienne.

Samuel : Son ombre était présente durant tout l'enregistrement de l'album... D'ailleurs David s'est efforcé de jouer «à la Antoine» sur celui-ci !! Nous avons tous été choqués lors du départ d'Antoine, car Thork était dans une phase de développement et d'expansion à cette période, nous faisions beaucoup de concerts, nous étions sollicités, et il nous a fallu un bon moment pour nous en remettre... Pour nous rendre compte en fait que l'esprit du groupe Thork ne se trouvait pas dans une seule personne, mais dans un collectif de travail.

Pouvez-vous nous en dire plus au sujet des thèmes abordés par Wê-ila ?

Sébastien : Non !

Samuel : Sois gentil, répond au Monsieur !!! A chacun son boulot, on écrit des trucs, on va pas non plus livrer l'explication de texte qui va avec ! (rires) Soyez sûrs d'une chose : rien n'est fait par hasard, et Wê-ila n'est pas le fruit d'une gigantesque branlette Cosmique... A chacun de découvrir les clefs de l'œuvre.

Comme toujours, vous avez réalisé votre album dans votre coin, en prenant toutes les phases en charge (excepté le mastering réalisé par J.P. Boffo). En dépit de vos succès critiques, aucun label ne s'est encore intéressé à vous ? Est-ce un choix artistique, la flemme d'entreprendre des démarches ou alors essuyez-vous refus sur refus ?

Sébastien : Nous attendons qu'un producteur (ou une productrice, on n'est pas difficile...) milliardaire vienne frapper à notre porte. D'ailleurs, on ne sort pas trop pour être là le jour où ça arrivera, des fois qu'il reparte...

Samuel : La plupart des «petits» groupes de prog vendent entre 300 et 3000 albums... A ce niveau, les bénéfices (quand il y en a !!) sont loin d'être vraiment mirobolants. Donc les labels ne «produisent» plus réellement d'albums (au sens premier du terme), ils sont juste là pour distribuer ceux-ci et dans certains cas donner une petite avance sur recette aux groupes et c'est tout... Souvent la promo est mal faite, il te faut racheter tes propres albums une fortune, et les contrats d'exclusivité courent sur parfois 5 ans (durant lesquels ton œuvre ne t'appartient plus). Nous avons été contactés par des labels intéressés par notre musique, mais nous n'étions simplement pas intéressés par leurs offres. Nous ne faisons pas cette musique pour gagner de l'argent, et s'il y a une chose par-dessus tout que nous ne voulons pas, c'est que des types qui en ont rien à branler de notre démarche se fassent du pognon sur notre dos ! Si un label ayant une démarche assez proche de la nôtre nous approche, nous lui ouvrirons grand les bras !

Quels sont vos projets ?  Concernant Thork et les formations associées ?

Sébastien : Un troisième album de Thork est en cours. Les grandes lignes sont écrites, et l'enregistrement pourrait aller vite. De part son processus de création plus personnel, les thèmes abordés et les orchestrations, il sera très différent de Urdoxa et Wê-ila. Si tout se passe bien, cette fois nous n'attendrons pas 2008 avant de le sortir, même si nous savons par expérience qu'il est impossible d'arrêter une date en étant pleinement satisfait du résultat final. Nous essayerons donc d'avancer l'année prochaine, nos activités personnelles nous obligeant à délaisser le groupe jusqu'à 2005. Il va sans dire qu'il n'y aura pas de prochain Thork si nous ne parvenions pas à rembourser l'investissement de Wê-ila. Quand à Nil et Syrinx, c'est une autre histoire...

Samuel : Le prochain Nil sera fini dans les prochaines semaines, nous venons de sortir un DVD de notre passage au Gouveia Art Festival 2003. Concernant Syrinx, un nouvel album devrait voir le jour avant la fin de l'année. Cette frénésie devrait se calmer par la suite, pour nous laisser le temps de cotiser pour nos retraites...

Une dernière chose à ajouter ?

Sébastien : Nous sommes heureux de pouvoir faire notre musique, et quoi de mieux que de trouver des gens qui l'apprécient ? A une époque où l'art se confond avec un simple produit de consommation, il y a tout de même des gens réceptifs et attentifs, des gens que l'on parvient à concerner par de simples sons. Nous saluons donc ces rares gens qui savent lire entre les lignes, et écouter entre les notes. Ce public est de loin notre plus belle récompense.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)