BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Nagyvárosi Ikonok I. (5:00)
2. Nagyvárosi Ikonok II. (4:35)
3. Nagyvárosi Ikonok III. (5:13)
4. Nagyvárosi Ikonok IV. (3:25)
5. Minden Nap (3:27)
6. A Lazarus-ból (1:17)
7. Fekete Hangulat (7:20)
8. Koldus (4:55)
9. Íme, Hát Megleltem Hazámat (4:06)
10. Így Szólt A Madár (5:10)
11. Hajnali Ének (6:13)
12. Alászálla A Poklokra (7:18)
13. Az Utolsó Ikon (4:34)

FORMATION :

Csaba Vedres

(claviers, synthétiseurs)

Peter Acs

(basse)

Gabor Baross

(batterie)

Bela Gal

(violoncelle, synthétiseurs)

TOWNSCREAM

"Nagyvarosi Ikonok"

Hongrie - 1997

Periferic Records - 62:35

 

 

Les hasards de l'actualité (encore eux...) font que se trouvent réunis au sein du même numéro After Crying et Townscream, nouveau groupe de son ancien pianiste Csaba Vedres. Ce dernier rompt en effet un silence de près de quatre ans, avec un premier album qui s'est manifestement fixé pour objectif de reprendre là où il les avait laissées ses expériences de fusion de divers idiomes musicaux, rock et classique en particulier.

L'entreprise de Csaba Vedres se distingue d'emblée de celle de ses anciens collègues par les moyens plus modestes mis en œuvre. Townscream n'est constitué que de quatre musiciens, et l'omniprésence du piano dans son discours musical vient constamment rappeler qu'il s'agit bel et bien d'un projet solo là où l'écriture, chez After Crying, est de plus en plus partagée. Nagyvarosi Ikonok est bel et bien ce qu'il convient d'appeler un album de 'comeback', empreint de la volonté ostensible de réaffirmer un talent musical d'exception à ceux qui auraient pu déjà l'oublier...

Le principal atout de Csaba Vedres est aussi le plus voyant : ses exceptionnels talents de pianiste. Ses activités parallèles dans le domaine classique en attestent : côté virtuosité, il n'a rien à envier aux grands noms des années 70. Mais il est aussi compositeur aussi inspiré que prolifique, servi par des talents de mélodiste et d'arrangeur d'exception. Il suffit de voir le parti maximal qu'il tire de son équipe pourtant réduite, en termes de contrastes comme de richesse de timbres, pour s'en rendre compte.

Townscream possède une configuration instrumentale assez particulière : outre Vedres au piano, aux synthétiseurs et au chant, il comprend Bela Gal au violoncelle et aux synthétiseurs, Peter Acs à la contrebasse et à la basse électrique et Gabor Baross à la batterie. Le quatuor est complété épisodiquement par des invités, officiels (flûte, trompette et trombone) ou... clandestins. Vedres tire en effet de son attirail électronique des imitations saisissantes de guitare, qu'elle soit acoustique (sur «Minden Nap», l'illusion est tout bonnement parfaite) ou électrique (pour d'excellents solos sur «Nagyvarosi Ikonok II» et «Fekete Hangulat»).

Les treize compositions (de 1:17 à 7:20), parmi lesquelles cinq sont totalement instrumentales, multiplient, un peu à la manière d'After Crying sur Fold Es Eg mais sans la même et sans doute excessive amplitude, les variations autour de cette base de travail. Si certaines frôlent le hors sujet («A Lazarus-Bol» et son récitatif monocorde sur fond de bruitages, ou «Ime, Hat Megleltem Hazamat» et son mélange de rythme électronique et chant façon grégorien), la grande majorité décrivent un univers musical aussi cohérent qu'original.

Comme chez After Crying, il convient de regretter la relative inconséquence des séquences chantées (sur des textes de Gabor Egervari, le flûtiste et cofondateur d'After Crying, resté fidèle à son vieil ami), qui gagneraient à laisser encore plus de place aux envolées instrumentales qui, elles, sont le plus souvent très réussies.

On signalera en particulier la première partie (5:00) de la suite (qui en compte quatre) donnant son titre à l'album, avec son déluge d'arpèges de piano allié au jeu syncopé et hypnotique de la batterie, puis sa séquence centrale où synthétiseur et cordes se marient superbement; mais aussi et surtout «Fekete Hangulat» (7:20), où une exécution impeccable vient servir une inspiration foisonnante, aussi bien mélodique que rythmique, et où l'enchaînement parfait des différentes séquences (superbes solos de violoncelle et de 'guitare'...) suscite chez l'auditeur un délicieux vertige. Il s'agit certainement de l'un des morceaux de rock progressif les plus jubilatoires de mémoire récente - rien de moins !

Si des réserves s'imposent donc quant à la présence à mon avis excessive du chant, il serait dommage que celles-ci condamnent Nagyvarosi Ikonok à la marginalité, tant ses qualités instrumentales et plus généralement musicales le hissent au contraire vers les plus hautes sphères de l'art progressif. Mais il appartient finalement à son instigateur, comme à After Crying d'ailleurs, de le comprendre et de prendre les décisions qui s'imposent de ce point de vue. Son talent n'en serait que plus éclatant encore...

Aymeric LEROY

Entretien avec Csaba VEDRES :

Quel regard portes-tu rétrospectivement sur les huit années que tu as passées au sein d'After Crying ?

Ce fut une période extrêmement excitante pour moi. Nous nous étions fixés pour but de créer la vraie musique classique du vingtième siècle, une musique dont la compréhension ne soit pas réservée à une élite. C'est pourquoi, à nos débuts, nous avons beaucoup écouté nos 'ennemis', les compositeurs contemporains dont György Ligeti fut sans doute le plus marquant pour nous.

Peter Pejtsik était un esprit très ouvert, il parlait sans cesse de Schönberg, Webern et Wagner. Moi, j'étais un peu le 'vieux con', avec mes Moussorgsky ou King Crimson... Heureusement, il y avait Gabor Egervari pour faire le lien entre nous; sans lui, After Crying n'aurait sans doute jamais duré plus d'un an... Finalement, nous nous sommes mis d'accord sur Frank Zappa, King Crimson et Laurie Anderson. A l'époque, nous vivions à trois stations de tram les uns des autres, nous passions tout notre temps, libre ou non, ensemble, tout le temps à nous disputer sur tel ou tel sujet. Ça nous a permis d'aller de l'avant.

Puis il y eut la dernière année, et je ne peux pas dire que ce fut la période la plus gaie de mon existence. Si je veux broyer du noir, je n'ai qu'à me remémorer l'atmosphère de mes derniers jours dans After Crying...

Quels furent les circonstances de ton départ ?

Le groupe était complètement désorganisé à ce moment. Je suis parti en perdant, et je crois que les autres pensaient également qu'ils perdaient quelque chose. Malheureusement c'était le résultat d'une situation ingérable. Outre les raisons musicales, il y en avait d'autres plus personnelles. Pour résumer, disons que je ne partage pas leur vision 'chrétienne' de la vie. Je suis plus proche de Ste Thérèse de Lisieux. Nous atteindrons sans doute le même Paradis, mais pas de la même manière...

Que penses-tu des albums sortis par After Crying depuis ton départ ?

Je n'aime pas De Profundis. Je ne l'écoute pour ainsi dire jamais. Par contre, j'ai trouvé 6 très intéressant. Je n'arrive pas à penser à un disque qui, au cours des dix dernières années, m'ait autant surpris. Mais même si je le voulais, je ne pourrais pas écrire cette musique. Je suis sûr que je ne l'aurais pas laissé enregistrer, et j'aurais eu tort. Cet album est vraiment une création belle et neuve.

Quel morceau ou album est selon toi la plus grande réussite d'After Crying ?

Je suis très fier des trois CD que nous avons enregistrés ensemble. J'espère qu'un jour il sera possible de ressortir au format digital nos deux premières œuvres, «Opus 1» et «1989». Par certains aspects, ils sont plus modernes que les albums ultérieurs. Mon morceau préféré d'After Crying est «Leltar». Et mon album préféré est le concert d'Obudai Tarsaskor, dont hélas seulement la moitié est sorti en CD.

Tu as quitté After Crying il y a bientôt quatre ans (entretien réalisé fin 1997). Jusqu'à la parution récente du CD de Townscream, tu ne t'étais guère manifesté. Que s'est il passé pendant cette période ? As-tu souhaité prendre du recul ?

J'ai donné un certain nombre de concerts en soliste, au piano. Encore une fois, je voulais proposer une alternative à la musique «moderne» telle que beaucoup la conçoivent. Par exemple, j'ai écrit un arrangement pour piano et quatuor à cordes de «Red» de King Crimson; j'ai donné des concerts mêlant mes propres compositions avec des pièces de Schubert, Bach et Emerson. Hélas, je me suis rendu compte que ces concerts étaient surtout fréquentés par des amateurs d'After Crying, peu nombreux d'ailleurs, et qu'ils attendaient quelque chose s'en rapprochant davantage. Je m'enfermais malgré moi dans une voie où peu étaient prêts à me suivre. Rétrospectivement, je ne pense pas que c'était une erreur. Cette période fut très riche, musicalement, pour moi. J'ai composé beaucoup de pièces dont je suis très fier, notamment une sonate rock de 15 minutes.

Peux-tu nous présenter les musiciens de Townscream et nous expliquer le choix de ce nom ?

Je voudrais d'abord préciser qu'en Hongrie comme ailleurs, choisir de jouer de la musique progressive n'est pas un choix facile, car il n'y a rien à espérer en terme de succès commercial ou même critique. C'est donc uniquement autour de valeurs communes et profondes que l'on peut réunir des musiciens pour en jouer. Et il n'est pas facile d'en trouver qui soient suffisamment motivés. Mais j'en ai trouvé. Peter Acs (contrebasse et basse) et Bela Gai (violoncelle et synthétiseur) sont tous deux étudiants à l'Académie de Musique de Budapest; ils étaient tous deux frustrés par le néant de la musique contemporaine. Quant à Gabor Baross, le batteur, c'est un très vieil ami à moi, d'avant After Crying. C'est comme moi un fan de King Crimson, et son rôle fut très important dans la naissance du projet Townscream.

Pour ce qui est du nom du groupe, il s'agissait à l'origine du titre d'une des parties de la suite-titre :«Nagyvarosi Ikonok» («les icônes de la grande ville»). Nous avions d'abord opté pour Quo Vadis, avant de découvrir qu'un groupe hongrois portait déjà ce nom. Après un an d'hésitations, nous nous sommes mis d'accord sur Townscream.

Ta musique mêle les influences de la musique classique et du rock. Est-ce un mariage naturel ou conflictuel ?

Quant l'une des deux prend le dessus, l'autre commence à me manquer. Elles sont vraiment indissociables pour moi. Ceci dit, mon creuset est la musique classique. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'admire autant Keith Emerson. Lui, c'est un vrai joueur de synthétiseur. Pour moi, ça reste un objet, le substitut d'autres instruments, je l'utilise pour passer facilement d'un style à un autre, mais Emerson a développé un vocabulaire propre au synthé. Moi, je n'ai pas l'ambition et la patience qu'il a eue...

Peux-tu nous parler des textes de l'album ?

Ils sont de Gabor Egervari, et je les aime beaucoup. Je crois que Gabor est dans une période très heureuse et fructueuse de sa vie. «Nagyvarosi Ikonok» est le titre d'un poème de Janos Pilinszky, un poète hongrois contemporain assez réputé. Le mot icône est utilisé dans sa signification traditionnelle - la représentation imagée des saints... rien à voir avec les ordinateurs !

Quelles sont tes autres activités musicales, et quels sont tes projets, avec et sans Townscream ?

Je donne des concerts solo, je compose de la musique pour des pièces de théâtre... J'ai assez de morceaux écrits pour trois CD et la moitié d'un quatrième. J'aimerais trouver un éditeur prêt à les publier pour que je puisse enfin passer à autre chose ! Le premier comprendrait deux longues suites pour piano. Le second réunirait certains enregistrements de mes concerts en piano solo. Le troisième serait constitué d'adaptations musicales de poèmes de Morgenstern. Et le quatrième serait un album de chansons, mais il n'est pas entièrement composé. Mes projets sont de composer une Passion Selon St. Luc, un concerto pour piano, et un opéra basé sur les «Aventures De Simplicius Simplissimus» de Grimmelshausen, un projet vieux de près de dix ans. Quant à Townscream, c'est difficile à dire. Nous nous entendons très bien tous les quatre, mais nous manquons un peu de motivation. Et puis il y a quelque chose qui me chagrine, c'est que la musique rock, qui était progressive il y a 25 ans, est régressive aujourd'hui. La virtuosité que je cherche n'est pas celle des producteurs et ingénieurs du son, mais celle de l'inspiration musicale. Mais bon, je me fais une raison, je me dis que la qualité saura triompher un jour. Peu importe le reste...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°24 - Janvier/Février 1998)