BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. All Of The Above (30:59)
I) Full Moon Rising
II) October Winds
III) Camouflaged In Blue
IV) Half Alive
V) Undying Love
VI) Full Moon Rising (reprise)
2. We All Need Some Light (5:44)
3. Mystery Train (6:51)
4. My New World (16:15)
5. In Held ('Twas) In I (17:21)

CD bonus (édition limitée) :
1. My New World
(alternative mix)
2. We All Need Some Light (alternative mix)
3. Honky Tonk Woman (Studio Jam)
4. Oh Darling (Studio Jam)
5. My Cruel World
(Original demo)
+ piste interactive

FORMATION :

Neal Morse

(chant, claviers, guitares)

Mike Portnoy

(batterie)

Roine Stolt

(chant, guitares)

Pete Trewavas

(basse)

TRANSATLANTIC

"SMPTe"

International - 2000

Inside Out - 77:14

 

 

Qu'est-ce qu'un «supergroupe» ? Petite question préliminaire, qui a son importance puisqu'elle se destine a éclairer une notion rencontrée plusieurs fois au cours de l'histoire progressive, avec des incarnations et des bonheurs différents d'ailleurs... L'exemple le plus probant, tant d'un point de vue artistique que formel, est certainement UK (sur son premier album tout au moins). Voici en effet la plus belle configuration qu'un «supergroupe» ait pu prendre, à savoir la réunion d'un potentiel humain incroyablement alléchant... Un potentiel, certes partiellement exploité (les egos surdimensionnés font rarement bon ménage très longtemps), mais qui demeure aujourd'hui un modèle du genre que l'on souhaite ainsi voir renaître dès l'annonce d'un projet réunissant des musiciens talentueux et réputés. Ces deux derniers adjectifs sont évidemment essentiels, et quiconque est dénué de l'un ou de l'autre devra dire adieu a ses rêves d'intégrer un jour un «supergroupe»...

Neal Morse (Spock's Beard), Mike Portnoy (Dream Theater), Roine Stolt (The Flower Kings) et Pete Trewavas (Marillion) : quatre musiciens pour autant de groupes emblématiques du rock progressif... Un «supergroupe», tout simplement... Oui, mais marchant dans quelles traces ? Celles d'un UK ou celles, moins glorieuses mais plus lucratives, d'un Asia ?...

Évidemment, au regard de la couverture du présent numéro, la réponse ne fait aucun doute. Si nous arborons fièrement le pavillon de ce TransAtlantic, qui devrait en effet relier sans réserve les deux continents concernés par la nationalité des musiciens (américaine pour les deux premiers cités et européenne pour les deux derniers), c'est clairement parce que la musique gravée sur ce CD longue durée est d'une rare et constante qualité. Les doutes concernant les probable velléités 'commerciales' d'un tel rassemblement de stars (ayant toutes quatre publié un album studio l'an dernier avec leurs groupes respectifs) sont ainsi rapidement balayés d'un revers d'oreille. Nul besoin en effet de s'interroger sur les motivations d'un tel projet, dans la mesure ou la réussite artistique est au rendez-vous.

Logiquement, ce premier album du quatuor (qui a déjà prévu d'y donner une suite !!!) n'est pas le point de jonction du style honoré par les formations de chacun de ses constituants. Loin s'en faut, puisque les compositeurs (Neal Morse surtout, Roine Stolt un peu) impriment logiquement leur personnalité aux titres auxquels ils ont donné vie (avec l'aide de leurs collègues pour les arrangements définitifs). Le duo basse-batterie pour sa part fonctionne bel et bien à plein régime (et l'ami Pete nous permet enfin de découvrir l'étendue de ses compétences, un peu sous-exploitées il faut le dire chez Marillion), mais n'imprime pas de style à proprement parler, si ce n'est celui d'une architecture rythmique tout à la fois dense et fluide, et rarement démonstrative. L'esprit du meilleur Spock's Beard plane donc constamment au-dessus des cinq compositions (31, 6, 7, 16 et 17 minutes), ce qui semble logique lorsque l'on sait que Morse est l'auteur des trois premières et un arrangeur hors-pair qui fut certainement avidede rendre le tout le plus cohérent possible...

Mais ne réduisons surtout pas ce TransAtlantic à un seul homme, car l'alchimie entre les quatre protagonistes est totale, et s'avère à coup sûr l'élément fondateur de cette magistrale réussite. Bien sûr, le rôle de Roine Stolt n'est pas aussi important qu'on aurait pu le penser, mais sa relative timidité n'est que le pendant d'une plus grande intensité dans chacune de ses interventions. Son jeu de guitare, reconnaissable entre mille (comme ceux de Latimer, Hackett ou Oldfield : le gage d'une forte et brillante personnalité, non ?!?...), fait donc merveille, notamment quand elle s'immisce dans les opulents arrangements de claviers que Morse nous a concoctés.

Ce dernier est en effet le préposé à ces instruments, et nous gratifie d'envolées d'orgue Hammond plus vraies que nature, c'est-à-dire issues des plus grandes réussites du genre... Sur la reprise de Procol Harum par exemple, «In Held (Twas) In I» (17:21), qui clôt l'album, on croirait carrément entendre Matthew Fisher triturant son instrument pour en extraire ces sons typiques de la fin des années 60. Au niveau de la production justement, et dans la volonté de cohérence globale évoquée plus haut, il semble que nos amis aient voulu prioritairement retrouver l'âme de cette période. Cette démarche conduisant ainsi l'auditeur à effectuer d'incessants aller-retours entre hier et aujourd'hui, c'est-à-dire entre des époques dont on croyait les liens bien plus ténus.

Mais rien ne semble devoir résister à nos quatre compères, et tout autant sur le titre composé par Stolt («My New World» 16:16) que sur la suite fleuve introduisant l'album («All Of The Above» 30:59), les deux entités fondamentales de ce dernier, on découvre une inspiration mélodique très largement au-dessus de la moyenne. Une brillance mélodique, trop rarement présente sur «Day For Night» par exemple, et qui éclaire peut-être aujourd'hui les relatives insuffisances de ce dernier. Les thèmes rencontrés, complexes mais dont on entrevoit la force dès la première écoute, s'apparentent donc (désolé d'insister, mais c'est tellement frappant) à l'aboutissement de la démarche progressive que Morse a initiée avec Spock's Beard. Une démarche arrivée ici à maturité, avant tout par la grâce d'une réunion de personnalités que l'on ne pouvait imaginer aussi enclines à la fusion...

Pour finir, une équation, schématique certes, mais qui éclaire bien mieux que tout laïus les arcanes de ce projet. 70% de Spock's Beard + 30% de The Flower Kings + une interprétation habile et inventive de chaque musicien = un album qu'il sera bien difficile de déloger de la première place des classements de fin d'année. Notamment du fait que TransAtlantic parvient bel et bien, et ce malgré la relative domination américaine évoquée plus haut, à réunir la culture des deux formations qui dominent actuellement le mouvement progressif. Au-delà d'une œuvre aboutie et enthousiasmante, c'est donc du côté de ces enjeux qu'il convient de saluer l'apport essentiel de ce projet, dont on souhaite qu'il connaisse le même succès que l'illustration cinématographique d'un autre transatlantique, pour l'heure (on a bien le droit de rêver, que diable !) plus connu...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Neal MORSE, Roine STOLT
& Pete TREWAVAS :

Neal, c'est ton amitié avec Mike Portnoy qui est à l'origine de ce projet. On sait que celui-ci a toujours soutenu activement Spock's Beard. Depuis quand aviez-vous en tête l'idée d'un album commun ?

NM : Je crois que l'idée est née il y a environ un an et demi. Mike m'a alors appelé pour faire un disque avec Jim Matheos de Fates Warning. Finalement, Jim s'est avéré ne pas être disponible. Mike et moi avons alors pensé a Roine, étant tous deux fans des Flower Kings. Enfin, Mike a invité Pete... Vous le voyez, c'est Mike qui tient les rênes du projet depuis le début !

Roine, quel effet cela t'a-t-il fait d'être convié à participer à ce projet ? L'as-tu ressenti comme une reconnaissance du statut acquis par les Flower Kings au terme de cinq années d'activité ?

RS : Il est difficile de vous répondre sans paraître prétentieux... Bien sur, j'ai été content que Mike me propose de faire quelque chose ensemble - je suis du reste ouvert à toute collaboration de ce genre. Mais je n'y vois pas un honneur particulier, car j'ai confiance en mon travail et à mon humble opinion mes réalisations avec les Flower Kings sont largement du niveau de celles de Dream Theater, Marillion ou Spock's Beard d'un point de vue artistique. Donc pour moi c'était l'opportunité de créer de la musique dans un contexte inhabituel. Et puis l'aspect commercial était intéressant également. J'étais curieux de voir ce que donnerait la confrontation d'égos comme les nôtres ! Finalement, cette rencontre fut très créative, les trois autres sont tous très sympas et ouverts, donc l'expérience fut des plus agréables !

Pete, tu es certainement le membre de Marillion le plus méconnu. On t'avait entendu une première fois hors de Marillion sur l'album d'Iris. Aimerais-tu développer tes activités parallèles au groupe ?

PT : J'aime beaucoup diversifier mes activités. J'ai adoré jouer sur l'album de TransAtlantic, et aussi sur celui de Sylvain [Gouvernaire], même si j'y avais davantage un rôle d'accompagnateur. Si j'aimerais tenter d'autres expériences du même genre ? Certainement. D'ailleurs je viens de terminer un album plutôt jazz avec Ian Mosley et Ben Castle, qui jouait du sax sur le dernier Marillion. Et puis j'espère que l'aventure TransAtlantic continuera... Mais Marillion continue évidemment a occuper l'essentiel de mon temps !

TransAtlantic est de toute évidence un 'supergroupe'. L'idée de réunir ponctuellement les musiciens considérés comme les 'meilleurs' d'un genre donné paraît naturelle dans le jazz, mais elle se heurte en rock à toutes sortes de suspicions. Pensez-vous au contraire qu'il devrait y avoir davantage d'expériences de ce genre, et qu'elles peuvent améliorer la visibilité médiatique du rock progressif ?

NM : Effectivement, on voit plus souvent ce genre de choses en jazz, mais c'est logique car en jazz l'objectif principal est l'expression soliste. En rock, de tels projets reposent davantage sur l'écriture et les arrangements. Dans le cas de TransAtlantic, je pense que ça a particulièrement bien fonctionné car Roine et moi avons amené beaucoup de matériel, qui a servi de base à l'album. Quant à savoir si ça peut aider le progressif en général, je l'espère évidemment, mais a un niveau plus terre-à-terre je suis simplement content d'avoir fait un disque dont je sois fier !

RS : Le risque de ce genre de projets est de manquer de substance. Là je crois que nous avons créé quelques trucs vraiment sympa, donc c'était justifié. Pour l'aspect commercial, je pense effectivement que TransAtlantic est un grand pas en avant. J'ai pu le constater quand les gens de Sony Music à New York ont manifesté de l'intérêt pour ce projet... Il a été dit que les groupes progressifs au plus fort potentiel sont actuellement Spock's Beard, Porcupine Tree et les Flower Kings, mais je crois que TransAtlantic est encore un cran au-dessus. A mon avis, le seul espoir de voir le progressif se développer est de créer de la meilleure musique, de meilleurs concerts, de meilleurs magazines... aspirer au plus haut niveau artistique ! Après, on récoltera le fruit de ce travail ou pas, mais l'important est de mettre toutes les chances de son coté !

PT : Personnellement je me méfie un peu de l'expression de 'supergroupe'. La plupart de ceux qui ont vu le jour sur la scène rock par le passé étaient trop complaisants, chacun se laissait aller a ses petites manies... Le but de TransAtlantic n'était pas de réunir des noms connus, mais de voir a quoi nous arriverions en créant de la musique ensemble. Je crois que c'est une bonne chose pour la musique progressive, tout simplement parce que c'est un album formidable. Et nous le devons autant aux compositions qu'a l'interprétation. Ce disque a été fait pour les bonnes raisons. Nous l'avons fait en nous amusant. Cette musique a de l'âme, de l'esprit...

Neal, tu composes généralement seul tous les morceaux de Spock's Beard. A-t-il été difficile pour toi de faire des compromis et d'accepter les idées d'autres musiciens ? Penses-tu que le résultat final a tiré parti de ce processus collégial ?

NM : Effectivement, c'était un peu difficile pour moi, car j'ai pris de mauvaises habitudes avec Spock's Beard ! Vous savez, collaborer avec d'autres musiciens s'apparente assez à un mariage : quand ça marche, il n'y a rien de plus merveilleux au monde, mais quand ça foire ça peut devenir l'enfer ! Pour moi, cette expérience fut souvent paradisiaque, mais il est vrai qu'il y a eu quelques désaccords par moments. Mais bon, je crois que l'album n'en est finalement que meilleur, même si seul le temps le dira... Ce qui est sur, c'est que tout ça a eu une influence sur le nouvel album de Spock's Beard. Je suis devenu plus ouvert et relax, et c'est une énorme différence. Je vous garantis que c'est extraordinaire !

Et toi, Roine, l'expérience TransAtlantic rejaillit-elle sur les Flower Kings ?

RS : Je ne sais pas... Je pense que oui, car tout a une influence, mais je ne pourrais vraiment dire de quelle manière. Notre musique est influencée par tout un tas de choses. Ce qui pourrait changer grâce à TransAtlantic, c'est peut-être surtout l'attention qui va être portée en tant que participant à cet album. C'est du moins ce que me disent les maisons de disques, alors j'espère que c'est vrai. Nous avons tous besoin qu'on s'intéresse un peu plus à notre travail !

Pete, ton talent de compositeur et d'arrangeur est pour la première fois mis en évidence avec ce projet. Peux-tu nous donner des exemples de morceaux de Marillion auxquels tu as contribué ? Envisages-tu de réaliser un jour un projet solo ?

PT : Effectivement l'écriture et l'arrangement ne sont pas des choses nouvelles pour moi. Pour Marillion, je pense notamment à la seconde moitié de «Misplaced Childhood» et notamment le motif de synthé en cinq temps qui précède «White Feather»; pas mal d'idées d'atmosphères sur «Brave», en particulier «The Slide»; «Go», sur le dernier album; le début de «Holloway Girl»; la ligne de basse à la fin de «Easter», qui définit la structure harmonique... Je continue ? Marillion est vraiment un groupe démocratique, et chacun contribue à l'écriture lors d'improvisations collectives. Sur «A Few Words For The Dead», il y a 11 pistes de mes contributions, où je joue de diverses basses, guitares, divers bruits et même un peu de clarinette, instrument que j'ai appris a l'école... Un album solo ? J'y pense, mais je n'ai jamais eu le courage de m'y atteler vraiment jusqu'ici. Bientôt peut-être...

L'expérience TransAtlantic est-elle pour vous quelque chose de nostalgique, tournée vers le progressif 'classique' des années 60/70 ? C'est ce que laisse supposer l'utilisation prédominante de sons typiques de cette époque, comme l'orgue Hammond, la guitare wah-wah...

PT : Absolument. C'est aussi ce qui m'a plus dans ce projet. Tout, jusqu'à la façon d'enregistrer, était assez nostalgique, et du coup je me suis retrouvé à jouer dans le style de certains de mes albums préférés. Nous avons beaucoup parlé d'albums comme «Close To The Edge» et d'autres du même genre, c'était super, mais au final l'album parle pour lui-même : extraordinaire !

NM : Nostalgique ? C'est peut-être vrai... Pour moi, c'est seulement faire ce que j'aime ! Ça fait des années que j'utilise l'Hammond et le Mellotron. J'adore ces sons ! Et la guitare wah-wah, bien sûr... La partie que joue Roine dans la section a-capella de «Full Moon» est exceptionnelle : un peu comme un mélange entre «Paperback Writer» des Beatles et «Shaft» !!!

RS : Personnellement, j'ai l'impression que cette approche a toujours été celle des Flower Kings... Mais vous avez raison, c'est peut-être un peu plus 60s/70s, sans doute parce que le mixage choisi a été celui fait aux États-Unis et non celui que j'avais effectué dans mon studio en Suède, donc les instruments, et la batterie surtout, sonnent plus 'brut'... Et nous avons enregistré a l'ancienne manière, sans utiliser le moindre ordinateur : seulement nous quatre dans le studio et l'ingénieur du son, Chris Cubeta, dans son box. L'orgue de Neal était un vrai Hammond, et les pianos étaient des vrais également... Les Mellotrons que j'ai utilisés n'étaient toutefois pas des vrais, seulement de très bons samples...

Le premier concert de TransAtlantic aura lieu en juin dans le cadre du NEARfest, aux Etats-Unis. L'aventure va-t-elle donc continuer ? Des projets concrets ?

RS : J'ai vraiment envie de faire de la scène, je crois que TransAtlantic sera encore meilleur 'live'. Mike est un batteur d'une énergie incroyable, et Neal est un 'frontman' formidable. Ça me laissera plus de liberté pour faire ce que je veux. Je n'ai jamais vu Pete sur scène, mais c'est un excellent bassiste, solide comme un roc. Je suis à 100% pour essayer de faire un autre album, car nous pouvons faire encore beaucoup mieux la prochaine fois. Paradoxalement, je suis beaucoup moins présent comme guitariste sur cet album que je ne l'ai été sur mes projets récents. J'espère contribuer davantage au prochain CD, y compris au niveau de l'écriture et de la production. Ce sont des musiciens magnifiques et je me fais une joie de les retrouver bientôt !

PT : J'aimerais aussi que ça se fasse, mais nous avons tous des emplois du temps chargés, alors il va falloir jongler au mieux avec nos obligations respectives. Mais personnellement je suis impatient !

NM : Nous sommes tous très motivés. Nous essayons en ce moment d'organiser quelque chose de concret pour le second album. Nous espérons commencer l'écriture pendant les répétitions pour le NEARfest et enregistrer dans le courant de l'été. Croisons les doigts...

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°34 - Mars 2000)