
PISTES :
1. Duel With The Devil (26:43)
2. Suite Charlotte Pike (14:30)
3. Bridge Across Forever (5:32)
4. Stranger In Your Soul (26:06)
CD bonus (édition limitée) :
1. Shine On You Crazy Diamond (15:05)
2. Studio Chat (4:51)
3. And I Love Her (7:56)
4. Smoke On The Water (4:24)
5. Dance With The Devil (9:07)
6. Roine's Demo Bits (9:00)
+ piste interactive
FORMATION :
Neal Morse
(chant, claviers)
Mike Portnoy
(batterie, chant)
Roine Stolt
(guitares, chant)
Pete Trewavas
(chant, basse)
INVITÉS
Chris Carmichael
(violon, viole, violoncelle)
Keith Mears
(saxophone)
The "Elite" Choir
(chœurs)
TRANSATLANTIC
"Bridge Across Forever"
International - 2001
Inside Out - 72:51
Enfin, l'un des albums les plus attendus de l'année vient d'atterrir dans nos platines, et peut-être contient-il la clé d'un des mystères les plus impénétrables de l'univers progressif : à quoi ce dirigeable qui sert d'emblème à TransAtlantic est-il donc gonflé ? Le voilà cette fois qui semble survoler des territoires étrangement arides et encaissés pour un aéronef censé faire le lien entre deux continents. Qu'en est-il donc de la musique, et de cette singulière osmose créative qui fit la réussite si flagrante de SMPTe ? Et comment ce quatuor de choc (composé - est-il besoin de le rappeler ? - de Neal Morse, Roine Stolt, Pete Trewavas et Mike Portnoy, membres éminents de Spock's Beard, des Flower Kings, de Marillion et de Dream Theater) va t-il s'y prendre pour offrir une suite digne de ce nom a ce qui fut sans doute l'an passé l'album de rock progressif le plus acclamé par la critique comme par les amateurs du genre ? Face à de pareilles attentes, l'enregistrement de ce deuxième opus était en soi un défi, le genre de rendez-vous à ne surtout pas manquer pour un supergroupe qui n'a pas fini d'asseoir solidement sa notoriété. Alors... pari gagné ? Une chose est sûre, Bridge Across Forever a bel et bien de quoi rassurer les fans les plus inquiets, et porte en lui une éclatante confirmation : cela plane décidément très haut pour TransAtlantic...
A peine découvre t-on les quatre compositions qui constituent Bridge Across Forever - trois «epics», dont deux suites dépassant les 26 minutes, et un morceau de 5 mn - qu'une question cruciale s'impose : mais comment font-ils ? Comment une musique si homogène et parfaitement ordonnée peut-elle naître de la confrontation de quatre personnalités aussi fortes - au moins sur le plan artistique - et disparates ? TransAtlantic possède à l'évidence un secret qui fait défaut à beaucoup d'autres formations : cette alchimie humaine presque miraculeuse, cet équilibre rare et trop souvent éphémère entre des caractères aux talents exacerbés, mais surtout cette intuition aiguë de participer à une aventure fabuleuse, une sensation d'extraordinaire qui se diffuse à travers la musique et transparaît à chaque minute de cet opus.
Et puis, on aurait tort de l'oublier, TransAtlantic est avant tout un groupe qui fonctionne sous pression : un facteur que l'on pourrait croire néfaste mais qui est peut-être au contraire la clé de chaque nouvelle réussite. Comme pour SMPTe, a peine plus d'une semaine aura été nécessaire pour agencer et mettre en boite l'intégralité de Bridge Across Forever, un laps de temps si court qu'il relève de l'exploit, mais qui ne laisse guère de loisirs aux musiciens pour penser à autre chose qu'à la musique ou laisser se développer d'éventuelles dissensions. Cette pression est perceptible jusque dans la musique elle-même, qui semble prête à éclater tant elle regorge de trouvailles mélodiques et de foudres instrumentales, et nous convie à un festival rythmique dont vos oreilles risquent d'avoir du mal à se remettre !
A nouveau, le groupe a choisi de placer la barre très haut, et l'on se rend compte dès la première écoute que le niveau de qualité atteint sur cet album est au moins égal - voir même supérieur (mais de peu) - à celui de SMPTe. Comme sur son prédécesseur, on y trouve du «très très bon» peut-être en plus grande quantité encore (mais il faut dire que tous les morceaux sont ici signés TransAtlantic, l'absence de reprise donnant l'impression que le groupe a plus de choses à exprimer), et du «un peu moins très bon», localisé au milieu de l'album.
Comme on pouvait s'y attendre, les pièces de résistance sont bien sûr les deux grandes suites, qui tutoient presque la demi-heure chacune. N'y voyez surtout pas un quelconque réflexe pavlovien ayant trait à la durée conséquente des morceaux, mais force est de constater que le groupe y a concentré l'essentiel de son talent et de son savoir faire. Ainsi, «Duel With The Devil», qui ouvre l'album, possède toutes les caractéristiques requises pour figurer un jour au panthéon des classiques du progressif : une intro aussi grandiose que spectaculaire signée par un Stolt au meilleur de sa forme, un kaléidoscope de mélodies imparables enchaînées au millimètre, avec au milieu un pont instrumental somptueux (et l'introduction pour la première fois du saxophone...), un leitmotiv au lyrisme bouleversant, et un final en apothéose sur fond de chœurs à vous faire dresser les cheveux sur la tête. Si l'influence de Neal Morse est certes toujours nettement perceptible (encore une fois, l'essentiel de la matière a la base des compositions provient de lui), elle semble en revanche beaucoup plus diluée, atténuée par une réflexion commune et un travail d'arrangement indiscutablement collégial. A tel point que Transatlantic, en état de grâce, semble avoir réalisé avec «Duel With The Devil» ce que de nombreux fans de prog n'osaient imaginer dans leurs rêves les plus exaltés : une chimère grandiose, la fusion quasi parfaite entre le meilleur de Spock's Beard et l'esprit des Flower Kings (particulièrement sensible dans les transitions, et dans de nombreuses progressions d'accords).
Deuxième grand morceau de bravoure, placé en final du CD, «Stranger In Your Soul» constitue, d'après les mots mêmes de Mike Portnoy, un terrible «album closer». Peut-être plus nettement fragmentée que «Duel With The Devil», et par là même d'un abord plus immédiat, cette suite n'en réserve pas moins de nombreux temps forts, et recèle quelques-uns des passages les plus délicats et chargés d'émotion de l'album. A partir d'une petite mélodie «popisante» dont Neal Morse a le secret, le groupe parvient à asseoir sur la deuxième partie du morceau une irrépressible montée en puissance qui s'achève sur un final aussi libérateur que majestueux. Et l'on se rend compte alors à quel point la synergie entre les musiciens est totale, comment cette complémentarité de talents contribue à élever vers des sommets irrésistibles une musique qui, en d'autres mains, n'aurait sans doute pas dépassée le stade de plaisante ritournelle. A aucun moment les lignes de basses égrenées par Trewavas ne sont anodines : elles suggèrent au contraire, en surimpression avec la guitare de Stolt, des mélodies d'une grande profondeur que l'on croirait sorties de nulle part. Le martèlement de fûts asséné par Portnoy s'insère dans cet ensemble avec une précision si chirurgicale qu'elle confine presque à de la délicatesse. A ce stade, il ne fait plus de doute que TransAtlantic a remporté l'essentiel de son chalenge : celui de ressusciter les heures les plus glorieuses d'un prog fermement enraciné dans les années 70, tout en lui insufflant un dynamisme et une immédiateté tout contemporains.
Reste maintenant à considérer l'album dans sa globalité, et là, malheureusement, le bilan s'avère un peu plus mitigé : le centre de l'album fait en effet quelque peu figure de «noyau mou», comblé par des morceaux d'une qualité certes honnête, mais qui soutiennent bien mal la comparaison avec les hauteurs atteintes sur les deux pièces les plus conséquentes. Manifestement conçue dans l'urgence, sur une idée de Portnoy (grand inconditionnel des Beatles), «Suite Charlotte Pike» s'inspire d'une bien plus illustre suite, celle de la face B de l'album Abbey Road, sans en avoir pour autant la même fraîcheur ni la même spontanéité. Sorte de jam-session à l'humour potache, dépourvue d'une intro digne de ce nom, cette pièce d'une durée d'un quart d'heure est en quelque sorte le purgatoire de l'album, un défouloir dans lequel les musiciens ont jeté à la suite les unes des autres, sans souci particulier de progression, les idées qui n'ont pas été jugées dignes de figurer dans les deux grandes suites (a l'exception d'un ou deux thèmes recycles en guise de transitions...). On reconnaîtra tout de même une certaine joliesse aux mélodies exposées ici, mais à la limite dangereuse d'une agaçante naïveté, et avec un clin d'œil aux Beatles un peu trop appuyé. De telles chutes sont bien sûr inévitables, elles témoignent d'une créativité en ébullition, et elles sont d'une telle qualité qu'il aurait été dommage de ne pas nous en faire profiter, mais elles auraient sans doute figuré plus dignement sur le deuxième album de l'édition limitée, préservant ainsi l'équilibre et la constance qualitative du présent opus.
Quant au morceau éponyme, le fameux «Bridge Across Forever», bien peu de surprise : chez TransAtlantic, la durée même des titres, telle qu'elle figure sur la jaquette de l'album (5:32 mn dans le cas présent), constitue un indicateur décidément très fiable de ce que l'on peut espérer entendre, en l'occurrence une jolie ballade signée Neal Morse, dans un esprit romantique assez proche de «We All Need Some Light». Cette aimable complainte se justifie sans doute par la respiration salutaire qu'elle introduit dans le rythme débridé de l'album, mais ne lui ajoute en tout cas aucune valeur supplémentaire. L'entité TransAtlantic elle-même semble se dissoudre le temps de ce titre, interprété par le seul Neal Morse, sur un accompagnement minimaliste réduit à quelques accords de piano sur fond de nappes de violons synthétiques. Bref, le genre de morceau qui, pour sa part, aurait eu tout a fait sa place sur l'album solo du même Morse, paru ces derniers jours.
Malgré ces quelques maladresses, bien pardonnables en regard des conditions «marathoniennes» d'enregistrement (on pourrait même parler de miracle si l'on considère ce que le groupe a réussi à produire dans un délai aussi serré !), force est de constater que les points positifs l'emportent très largement. TransAtlantic enfonce brillament le clou de son premier album : Bridge Across Forever est bel et bien l'événement tant attendu (très - peut-être même trop ? - conforme à ce que l'on pouvait espérer), mais il souligne aussi les côtés un peu brouillons d'une formation qui, au dire même de ses membres, aurait bien du mal à fonctionner à plein temps (dans une récente interview, Portnoy comparait le groupe à une équipe dirigée par quatre capitaines, une situation que l'on imagine à la longue difficilement gérable...).
Si TransAtlantic veut prouver qu'il est bien un groupe à part entière, et pas simplement un super-événement occasionnel, il lui faudra maintenant produire un album parfait de bout en bout (ce fameux cap du troisième album...), une œuvre pensée dans sa globalité, et surtout varier les recettes, c'est à dire nous surprendre là où on ne l'attends pas. En attendant, on se délectera comme il se doit de ces formidables perles que sont «Duel With The Devil» et «Stranger In Your Soul», deux pièces exceptionnelles, parmi les meilleures qu'il ait été donné d'entendre depuis longtemps, archétypes mêmes d'un prog intense et généreux qui sait faire de la virtuosité le ressort même de l'émotion. Vous en rêviez ? TransAtlantic l'a fait !
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°41 - Octobre 2001)

