
PISTES :
1. Habile (4:27)
2. Deftly Dodging (5:18)
3. Squdge (10:11)
4. Il Voce (6:13)
5. Midiots, Vidiots, And The Digitally Delayed (3:27)
6. Between Cages (21:51)
i) The Moment
ii) Rattling Our Cages
iii) Unencumbered
iv) Fears Spent Chasing
v) Over And Under
vi) Badgered
vii) Rattling Our Rages
FORMATION :
Tim Drumheller
(claviers, programmations, production)
Rick Eddy
(claviers, guitares, titres, poésie)
INVITÉS
Moe Vfushateel
(batterie)
James Newton
(percussions)
John McNamara
(guitare [4])
Mark Cella
(batterie [2,4])
A TRIGGERING MYTH
"Between Cages"
États-Unis - 1995
Laser's Edge - 51:39
Voici venue pour A Triggering Myth l'étape - généralement cruciale pour un groupe - du troisième album. L'histoire du mouvement progressif l'a montré, le franchissement de ce seuil s'apparente presque toujours à un moment de vérité. Une fois atteint le nécessaire équilibre au sein de leur noyau créatif, n'est-ce pas avec leur troisième essai que des formations comme Yes, Genesis ou King Crimson, pour ne citer que les plus reconnues, ont atteint leur maturité, pour ne pas dire leur apogée ? La citation des œuvres en question - Close To The Edge (1972), Selling England By The Pound (1973), ou Red (1974) - se passe de commentaires...
Pour A.T.M., le problème de la stabilité ne s'est jamais posé, puisque son inspiration repose encore et toujours sur le seul duo de Rick Eddy (claviers et guitares) et Tim Drumheller (claviers et production). Ceci dit, après avoir publié deux œuvres aussi contrastées que le limpide et mélodique A Triggering Myth (1990) et le plus expérimental et ambitieux Twice Bitten (1993), A Triggering Myth se devait, avec Between Cages, d'effectuer une synthèse (définitive ou non) de ces deux tendances.
La multiplicité des directions explorées par A Triggering Myth sur ses deux premiers albums, et particulièrement le second, n'empêchait pas le duo de faire preuve d'une très forte individualité stylistique, harmonie créatrice finalement assez exceptionnelle entre les deux musiciens au regard de la faible ancienneté de leur association (le partenariat n'a vu le jour qu'à la fin des années 80).
La musique d'A.T.M. est avant tout faite de contrastes, forgeant son identité dans la succession ou la réunion de tendances a priori antagonistes : classicisme (piano acoustique et arrangements symphoniques) et modernité (sonorités futuristes des claviers), ambiances tantôt lugubres (claquement sec des notes graves du piano, nappes synthétiques glacées), tantôt lumineuses (envolées lyriques et échevelées d'un moog à la prolixité jamais mise en défaut). Le résultat : une sorte de musique classique de l'ère spatiale !
Cette description ne doit pas vous induire en erreur : A Triggering Myth ne joue pas de la 'new-age', même s'il flirte ostensiblement avec ce style, de même qu'avec le classique, le jazz ou les musiques 'nouvelles'. Il demeure avant tout un groupe de rock progressif aux horizons diversifiés.
Qui dit "rock" dit "rythmique", et c'est hélas là que se situe le point faible du groupe : la mise en forme rythmique des compositions 'dynamiques' du duo n'a jamais été, jusqu'ici totalement satisfaisante. Au "mécanisme" des rythmes programmés du premier album s'est substitué, sur son successeur, un batteur en chair et en os, le valeureux Moe Vfushateel, qui s'est hélas avéré inapte à 'humaniser' totalement des structures qui, comme celles du récent album d'Hécénia, souffrent d'une mise en place trop rigide, travers manifestement inévitable pour les multi-instrumentistes (catégorie à laquelle j'associe Thierry Brandet du fait de l'élaboration solitaire de La Couleur Du Feu) - y compris les plus talentueux, on le voit.
C'est avec tous ces éléments à l'esprit que l'on aborde l'écoute de Between Cages, l'attention focalisée en priorité sur l'aspect qui suscitait précédemment des réserves - la rythmique donc -, mais tout de même attentif aux qualités mélodiques et atmosphériques des nouvelles compositions d'Eddy et Drumheller.
Après un nombre suffisant d'écoutes, la conclusion semble s'imposer d'elle-même : l'aspect formel mêle toujours qualités majeures (production superbe) et défauts mineurs (le problème rythmique demeure, sans que l'on sache qui, du batteur Moe Vfushateel ou du programmateur Tim Drumheller, blâmer prioritairement).
D'un point de vue strictement musical, il semble falloir effectuer un arbitrage entre considérations absolues et relatives : si les premières nous amèneront à nouveau à louer le duo pour son talent décidément exceptionnel, les secondes nous donneront l'occasion de définir la marge de progrès dont disposent encore les deux Américains.
La satisfaction, vous l'avez compris, est donc globalement au rendez-vous, car A.T.M. est parvenu, comme on l'espérait, à formuler de manière plus claire et cohérente son désir d'explorer de nouvelles terres musicales, le jazz et les musiques nouvelles en particulier, ce qu'illustrent rétrospectivement "Deftly Dodging" (5:18) et "Squdge" (10:11).
On peut en quelque sorte définir Between Cages comme la réunion de l'audace et la richesse de Twice Bitten et de la mélodicité et l'accessibilité de A.T.M. En d'autres termes, il est parvenu à intégrer les divers styles visités dans son précédent album au sein d'un mode d'expression qui, comme le démontre la suite "Between Cages" (21:51), est plus que jamais progressif.
Cette pièce imposante est non seulement d'une incroyable richesse d'ambiances et d'une rare subtilité d'écriture, elle est aussi celle qui marque définitivement le passage pour les deux américains de la périphérie (très proche tout de même) du mouvement progressif à son orbite immédiate. La séquence centrale du morceau, où les synthétiseurs solistes des deux compères se livrent à une course-poursuite haletante et passionnante, rivalisant de lyrisme à la manière de Jan Schelhaas et Kit Watkins dans "Wait" de Camel, fera date, et propulse en tout cas A Triggering Myth au firmament des formations progressives actuelles, sans que celui-ci délaisse pour autant les traits les plus originaux de sa personnalité (influence des compositeurs 'classiques' du vingtième siècle, goût pour les rythmes composés et impairs...).
On est d'ailleurs amené, après l'écoute de cette pièce de résistance qui domine impitoyablement l'album, à se demander si A Triggering Myth ne devrait pas plus souvent, voire systématiquement s'exprimer dans des compositions épiques de ce genre, tant la diversité de ses moyens d'expression y est éclatante et échappe plus que jamais à toute tentative de description.
C'est peut-être là que Rick Eddy et Tim Drumheller peuvent trouver les moyens de faire mentir, à leur propos, la théorie que j'exposais au début de cette chronique, et qui voudrait que, malgré ses imperfections, ce troisième album demeure, pour le moment, l'apogée de sa carrière...
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°13 - Septembre-Octobre 1995)

