BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The King Of Memories (19:59)
2. A Memorable Fancy (4:14)
3. On The Rising Sun (13:34)
4. Visions Of The Daughters Of Albion (18:03)

FORMATION :

Alessandro Lamuraglia

(claviers)

Erik Landley

(basse, saxophone)

Stefano Cupertino

(effets)

Paolo Lamuraglia

(guitares)

Alberto "The Wizard" Mugnaini

(chant)

INVITÉS

Fabrizio Morganti
(batterie)

Fransesco Bocciardi
(bouzouki [1])

IL TRONO DEI RICORDI

"Il Trono Dei Ricordi"

Italie - 1994

The Labyrinth - 55:51

 

 

Si, au cours des années 80, le Japon fut considéré comme la nation-étalon du monde progressif, tant il généra d'œuvres majeures, il semble que la présente décennie fasse jouer ce rôle à la Suède. Bien sûr, tout cela demeure assez simpliste, mais que voulez-vous, depuis que le monde est monde, toute organisation humaine exige des représentations emblématiques, capables de cristalliser les rêves et espoirs de ses membres. Il ne faut donc pas s'étonner que le microcosme progressif subisse lui aussi ce phénomène restrictif.

Dans cette distribution de prix, du fait qu'elle vive encore à l'heure actuelle dans l'ombre de son glorieux passé, la scène italienne est souvent sous-estimée. Et pourtant, nulle autre qu'elle n'est aujourd'hui aussi fertile; car abondance et qualité ont su s'unir pour enfanter des groupes (pourtant si différents) comme Malibran, Nuova Era, Mysia, Quasar L.S., Garden Wall ou autres Il Trono Dei Ricordi... Voilà, le nom est lâché.

Souvenez-vous, nous vous avons déjà parlé de cette formation : c'était dans notre avant-dernier numéro, à l'occasion de sa prestation remarquée au festival italien d'Altomonte en juillet dernier.

Avec la parution, attendue depuis plus d'un an et demi, de son premier album, l'occasion nous est enfin donnée de juger sur pièces des mérites d'Il Trono Dei Ricordi, qui existe depuis septembre 1991, et qui avait jusqu'alors publié deux cassettes présentant des compositions totalement instrumentales.

Il est nécessaire de préciser les circonstances de la naissance de cet album, car elles sont assez exceptionnelles. En 1992, Ken Golden, patron de Laser's Edge, reçoit une cassette du groupe, et tombe immédiatement sous le charme de sa musique. Un contrat est donc rapidement signé, mais sur le label Labyrinth. En effet, aucun des musiciens ne parlant anglais, Golden a préféré négocier avec l'aide de son complice italien Marco Melzi. Durant la seconde moitié du mois de juillet 1993, l'album est enregistré et la bande expédiée aux États-Unis. Cependant, trouvant la qualité du mixage insuffisante, Golden (un véritable obsédé du son !) décide de retravailler les bandes avec son ami Bob Katz à New York.

Entre-temps, Il Trono Dei Ricordi s'est enrichi d'un chanteur et a pris l'initiative d'enregistrer des parties vocales sur l'un ("The King Of Memory") des quatre morceaux de l'album, à l'origine purement instrumental. Enthousiasmé par le résultat, Golden réclame que le même procédé soit appliqué aux autres compositions. "Sans le chant, le disque était très bon, mais un peu lassant sur la longueur. Avec, c'est devenu un album extraordinaire !!!", s'enthousiasme-t-il.

Pour être honnête, je dois vous avouer que, si ma passion rejoint celle de Golden quant à la grande qualité d'Il Trono Dei Ricordi, elle diffère par contre de la sienne dès qu'on évoque le nom d'Alberto Mugnaini. Non pas que le nouveau venu au sein du groupe soit un piètre vocaliste (bien que sa voix rauque et éraillée ne me séduise pas particulièrement), mais parce qu'il en a métamorphosé l'essence musicale. "The Wizard" (c'est son surnom) a en effet enrobé les compositions originelles des vers du poète anglais William Blake (1757-1827) - qui fut également un peintre de renom -, brisant par là même la dynamique initiale de celle-ci. Car les développements instrumentaux, qui demeurent finalement de très peu majoritaires, sont réellement formidables, et auraient donc pu aisément se suffire à eux-mêmes.

Avez-vous remarqué que, parmi les récentes sorties progressives, on trouve certains des plus talentueux claviéristes de la scène progressive actuelle (Thierry Brandet, Toshio Egawa, Elisa Wiermann, Pär Lindh...) ? Surprenante coïncidence, non ? Eh bien, le préposé aux touches noires et blanches d'Il Trono Dei Ricordi semble lui aussi devoir être considéré comme un virtuose. Alessandro Lamuraglia (également compositeur) est en effet un musicien de grand talent qui a su, malgré les multiples sonorités qui jaillissent de ses claviers (ses solos de moog très métalliques, à la Wakeman, sont divins), préserver l'homogénéité de l'album.

Cette unité n'était, a priori, pas du tout évidente, car le groupe a choisi (c'est d'ailleurs sa principale singularité) de faire vivre ses morceaux dans l'urgence, engendrant par conséquent des ambiances très volages. Et si on a abusivement comparé Il Trono Dei Ricordi à la scène hard-prog américaine (Shadow Gallery notamment), la faute en incombe bien sûr à ce dynamisme de tous les instants. Je vous l'assure, la comparaison devient cependant très vite caduque, car la production est ici intelligente, ayant évité de donner aux compositions un éclat clinquant et superficiel.

Le rock progressif honoré tout au long des quatre titres (20, 4, 13 et 18 minutes !) d'Il Trono Dei Ricordi m'évoque irrésistiblement Nuova Era (lui aussi originaire de Florence) pour cette propension commune à élaborer des constructions harmoniques alambiquées. L'auditeur est alors confronté à un dédale de thèmes mélodiques, dont il a bien peu de chances de se sortir, à son grand plaisir d'ailleurs...

Ne poussons néanmoins pas trop loin le rapprochement entre les deux formations toscanes, car la comparaison trouve, après plusieurs écoutes, ses limites dans le fait que la musique de Nuova Era s'avère plus baroque et plus ancrée dans la tradition progressive italienne.

Il Trono Dei Ricordi n'a pas pour autant renoncé à s'inspirer de ses illustres prédécesseurs (notamment du Zarathustra de Museo Rosenbach qui me semble relever de la même philosophie musicale) mais a, par contre, décidé d'enrober son oeuvre d'un habillage résolument moderne. Cela donne alors naissance à un contraste des plus savoureux entre un fond précieux et raffiné et une forme agressive (section rythmique efficace, guitare effacée mais au son brut).

Alors que la plupart des groupes pêchent par une inspiration indigente, Il Trono Dei Ricordi perd, en ce qui le concerne, une part de son pouvoir attractif en ne laissant pas ses motifs mélodiques s'installer suffisamment longtemps pour être totalement exploités. C'est d'ailleurs ce qui a prioritairement valu à cet album de n'être classé que septième dans notre Palmarès 1994 car, potentiellement, il pouvait - sans exagérer - revendiquer la première place !

"Et le chant ?!?", me rappellerez-vous. C'est vrai, j'ai été particulièrement dur avec lui, mais en fait, il n'est pas tant mauvais que le symbole de ma frustration de n'avoir pu écouter Il Trono Dei Ricordi sous une forme entièrement instrumentale...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°10 - Mars-Avril 1995)