BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Vendetta (9:27)
2. Terra Madre (6:38)
3. Livia (3:12)
4. Messia (9:40)
5. Oltre il Vetro (3:45)
6. Nostos (23:04)
7. La Tua Casa Comoda (5:25)

FORMATION :

Mario Moi

(chant)

Stefano Mancarella

(guitares)

Gabriele Manzini

(piano, claviers, Hammond B3)

Gualtiero Walter Gorreri

(basse, chant)

Alessandro Di Caprio

(batterie, percussions)

INVITÉS

Mauro Gnecchi
(percussions)

UBI MAIOR

"Nostos"

Italie - 2005

Autoprod. - 61:11

 

 

Oh !, le bel album que voilà : jolie pochette cartonnée façon vinyle modèle réduit, production soignée, musique raffinée, joliment interprétée et d’une inspiration brillante. Décidément, l’Italie n’en finit pas de… ne pas nous surprendre ! Ne voyez surtout pas dans cette remarque l’expression d’un dédain blasé (d’autant que je suis plutôt du genre à penser que l’excès de bien ne nuit pas…), mais plutôt la marque de mon admiration devant la formidable vitalité et le haut degré de qualité du rock progressif conçu de ce côté là des Alpes. Quand on voit à quel point les italiens savent encore restituer le meilleur de leur tradition progressive, qu’elle soit musicale ou lyrique (c’est un fait, l’Italie compte autant de grands chanteurs que de footballeurs, et cet album ne le dément pas !) il y a presque de quoi avoir des complexes…

Dans l’absolu, cet opus a donc toutes les chances de séduire un large public, pour peu que celui-ci prise le rock progressif italien «old-school», à la fois baroque et rentre dedans, à la Banco, Il Balletto Di Bronzo et autres Biglietto Per L’Inferno (pour rester à la lettre B…). Ubi Maior s’en revendique d’ailleurs clairement : fondé en 1999, ce quintette démarre sa carrière comme groupe de reprise des dinosaures italiens des années 70 (la pièce qui conclu l’album est d’ailleurs une brillante interprétation de «La Tua Casa Comoda», un excellent single de Il Balletto Di Bronzo datant de 1973 que l’on peut découvrir en titre bonus sur la réédition CD de Ys), avant de se lancer dans la composition de son propre répertoire, nettement sous influences. Une petite note de Giuseppe «Baffo» Banfi, claviériste de Biglietto Per L’inferno (auquel Ubi Maior a rendu hommage lors d’un concert tribute organisé en janvier 2005 au nord de Milan), à l’intérieur du livret, témoigne d’ailleurs de son estime bienveillante pour cette talentueuse formation.

La musique proposée est donc, vous vous en doutez, très connotée années 70, comme si le groupe s’efforçait de reproduire le son et l’esprit qui régnait à cette époque en Italie. Nappés d’orgue poisseux, rehaussés de délicats arpèges de guitare, emmenés par une section rythmique alerte et imaginative, les six titres de l’album (sans compter la reprise déjà mentionnée) naviguent entre une théâtralité agressive et un lyrisme hautement mélodique, mixant parfois le tout avec un franc bonheur. Les compositions affichent un côté certes rétro, voire vintage, mais non dénué d’énergie : à l’image d’un certain «Billet pour l’Enfer» à ses débuts, la musique d’Ubi Maior est par moment traversée par un souffle «heavy» terriblement âpre, ce qui, compte tenu du succès de la scène hard-progressive, la ferait presque sonner actuelle, en tout cas loin d’être autant en déphasage avec son époque qu’on pourrait le redouter. Et pour couronner le tout, le chanteur Mario Moi, doté d’un timbre de voix assez proche de Gianni Leone (Il Balletto Di Bronzo), s’avère exceller dans son art, déclamant ses textes en italien avec une fougue, une justesse et une expressivité qui achèvent de crédibiliser totalement la démarche du groupe.

Histoire de faire simple, et même si Nostos donne dans son ensemble une solide impression d’unité, on relèvera tout de même deux types de compositions : les mini-suites bourrues et mouvementées, alternant accalmies planantes et breaks heavy ponctués de riffs hargneux, à l’image de «Vendetta» ou de l’exubérant «Messia», et les belles ballades avenantes, comme le splendide «Terra Madre», sans doute la pièce la plus émouvante de l’album, traversée par une mélodie aérienne, et coupée par un pont de claviers virevoltants qui doit beaucoup à Tony Banks (rien d’étonnant à cela, quand on sait que le claviériste, Gabriele Manzini, est également membre du fameux The Watch, fortement imprégné par l’influence de Genesis). Quant au morceau éponyme, un titre de 23 minutes, le constat sera un peu plus nuancé : arpèges hypnotiques, orgue capiteux, lente montée en puissance qui se résout par un déferlement véloce de guitare électrique, Ubi Maior commet un sans faute pendant les dix premières minutes, mais le retour abrupt à l’ambiance éthérée de l’introduction fait chuter malencontreusement une tension pourtant bien amenée. Sauvée par une conclusion brillante et énergique, cette pièce fait tout de même forte impression, ses quelques travers suscitant plus d’attentes que de déception envers un groupe doté d’un énorme potentiel de progression.

Pour un premier album, le contrat est donc largement rempli. Ubi Maior se hisse de fait parmi les formations de premier ordre, c’est à dire à qui on ne peut rien vraiment reprocher, tant sur le plan de l’inspiration que de l’interprétation. Ses choix stylistiques n’en font certes pas un groupe défricheur, mais clairement positionné, avec une personnalité tangible et de solides atouts (ce chant remarquable, si rare en terres progressives, tout du moins dès que l’on s’éloigne de l’Italie). A déguster au présent, sans remords ni nostalgie, en attendant la sortie imminente du prochain album de La Maschera Di Cera…

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)