BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Bon voyage (2:33)
2. Sirens' whispering (7:59)
3. Dreams Of Surf (2:43)
4. Spanish Harbour (6:42)
5. Islands Of The Orient (7:24)
6. Fields Of Coral (7:44)
7. Aquatic Dance (3:44)
8. Memories Of Blue (5:40)
9. Song Of The Seas (6:12)

FORMATION :

Vangelis

(tous instruments)

VANGELIS

"Oceanic"

Grèce - 1996

East/West - 50:42

 

 

La parution, il y a un an et demi, de Voices, n'avait donné lieu à aucune chronique dans Big Bang. Il est temps, à l'occasion de celle de son successeur, Oceanic, de réparer cet oubli. L'explication en était simple : trop longtemps attendu (les années écoulées depuis The City (1990) n'ayant vu apparaître que la B.O. du 1492 de Ridley Scott et des 'best of' à répétition, à la volonté sous-jacente de faire de Vangelis une sorte de Jean-Michel Jarre grec), il ne semblait pas à la hauteur du défi à relever. Au lieu d'une réplique sans équivoque à cette dégradation de son image de marque, Vangelis semblait œuvrer frileusement sur ses acquis.

Ce jugement initial tenait à l'absence de surprise au niveau de la forme (à l'instar du morceau-titre rééditant la recette à succès du "Conquest Of Paradise" de 1492), mais aussi à l'impression de déjà-entendu, nombre de thèmes mélodiques se référant assez nettement à des œuvres antérieures. Le relatif manque de cohérence découlant de la multiplicité des formules utilisées (avec, en tête, la pluralité des "voix", censée être à la base de l'unité de l'œuvre) achevait d'installer durablement des a priori qui, même si les écoutes répétées devaient révéler rapidement quelques titres superbes, condamneraient ledit album à un séjour prolongé dans son rayonnage...

Ce fut une grosse erreur, car lorsqu'à l'occasion de la sortie d'Oceanic, je décidai de réécouter son prédécesseur (en l'occurrence lors d'un trajet nocturne en voiture), je puis me rendre compte de l'immensité de l'écart existant entre l'idée que je conservais de ce disque et le réel bien-être qu'il me procurait. Il m'est alors apparu que, induit en erreur par l'apparent manque de complexité et de consistance des composition, je m'étais cru autorisé à porter un avis définitif, en vertu d'un principe général selon lequel ce genre d'œuvre nécessiterait moins d'écoutes avant que l'on puisse prononcer à son sujet un jugement fiable. Or ce n'est pas le cas, et chez Vangelis en particulier, la musique possède une sorte de dimension émotionnelle impalpable - une "âme", une force intérieure - qui la rend très difficile à appréhender avec nos critères de jugement habituels.

Oceanic ne fait qu'accentuer cette constatation, et semble indiquer que Vangelis concentre désormais ses efforts sur la substance émotionnelle de sa musique, et ne fait plus grand cas d'un quelconque renouvellement formel, conservant les partis-pris sonores que nous lui connaissons de longue date, évoquant en l'occurrence, ici, ceux de Soil Festivities (1984) et de la seconde face de L'Apocalypse des Animaux (1973). Au total, on constate un resserrement du cadre stylistique, garant d'une cohérence plus immédiate.

Evidemment, quelque peu austère et dépouillé au premier abord, Oceanic rebutera sans doute les réfractaires à la new-age. Il est vrai que le registre choisi est celui de la contemplation, d'une fausse immobilité où l'on se sent peu à peu débarrassé de ses pensées négatives, gagné par une douce torpeur, une sorte de recueillement solitaire qui apaise l'esprit sans que l'on sache très bien comment ou pourquoi. Bref, un anti-stress de premier choix !

Le paradoxe qui entachait Voices (des qualités dissimulées sous un emballage sans risques, aux allures commerciales) est totalement levé : seul le dernier titre, "Song Of The Seas", peut prétendre au statut de 'tube', dont est si friand le grand public. L'absence de grandiloquence, d'énergie brute ou de nouveauté relative décevra sans doute bien des 'fans' dont, à tous les coups, ceux pour qui les Themes I & II représentent une quintessence définitive. Mais il n'est cette fois plus possible de s'irriter de fautes musicales réelles. Les incontestables bienfaits (c'est en effet en ces termes quasi médicaux qu'il faut aborder l'œuvre) de l'album se révèlent assez rapidement et, en réalité, ils ne sont guère différents de ceux de Voices, ou même de The City qui amorçait déjà la tendance. Il s'agit peut-être d'un passage obligé vers une plus grande sérénité. Vangelis n'avait jusqu'ici jamais cessé de rebondir et de s'inscrire dans toutes les formes musicales possibles sans que cela n'affecte la qualité de la plupart de ses œuvres. Il est légitime qu'il aspire désormais à plus de tranquillité.

Toutefois, il me paraît bien hasardeux de définir sur la foi de si peu d'indices l'avenir musical d'un homme dont on sait que la production discographique ne restitue qu'une infime partie d'une activité musicale débordante. Nous en sommes réduits à prendre ce qui vient au gré du bon vouloir des maisons de disques. C'est bien dommage, mais nous n'avons pas le choix...

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)