
PISTES :
CD
1 :
1. Every Bloody Emperor (7:03)
2. Boleas Panic (6:50)
3. Nutter Alert (6:11)
4. Abandon Ship ! (5:07)
5. In Babelsberg (5:30)
6. On The Beach (6:48)
CD
2 :
1. Vulcan Meld (7:19)
2. Double Bass (6:34)
3. Slo Moves (6:24)
4. Architectural Hair (8:55)
5. Spanner (5:03)
6. Crux (5:50)
7. Manuelle (7:51)
8. 'Eavy Mate (3:51)
9. Homage To Teo (4:45)
10. The Price Of Admission (8:49)
FORMATION :
Peter Hammill
(chant, guitares, piano)
Guy Evans
(batterie, percussions)
Hugh Banton
(claviers, pédalier de basses, guitare, synthétiseur)
David Jackson
(flûte, saxophone)
VAN DER GRAAF GENERATOR
"Present"
Royaume-Uni - 2005
Virgin (Charisma) - 37:29 / 65:21
Tout à la fois réjoui et ténébreux, inattendu et comme étrangement familier, Present fait partie de ces albums dont il est difficile d'aborder sereinement la chronique. Qui aurait pu imaginer que l'un des groupes les plus important et les plus charismatique du mouvement progressif allait brusquement renaître de ses cendres, après vingt neuf ans d'un silence assourdissant, autant dire sans espoir ? Alors forcément, cet opus fortuit, écho d'une gloire figée dans sa propre légende, réveille des fantômes que l'on croyait définitivement engloutis, des engouements et des émotions qui en rendent l'appréciation difficile, comme prisonnière de sa propre expérience. D'autant que cette renaissance s'effectue sous le line-up classique de Van der Graaf Generator, auteur des albums les plus unanimement vénérés de cette formation déjà incontournable, à savoir Hugh Banton, Guy Evans, David Jackson et Peter Hammill, dont les visages en apparence à peine marqués se profilent sur la pochette de l'album comme les quatre faces d'une même médaille.
Au-delà des sentiments contradictoires que l'on éprouve fatalement, on peut bien sûr se demander ce qui a vraiment motivé cette réunion tardive. Du peu que l'on sait à ce sujet, et d'après ce que nous en révèle les quelques notes de Guy Evans sur le feuillet central du livret, il semble qu'il y ait eu de la part des anciens membres du groupe une soudaine prise de conscience, une sensation d'urgence que seules des retrouvailles immédiates pouvaient apaiser. Peut-être le sentiment qu'un chapitre s'était clôt trop abruptement, mais surtout que, le temps passant, et l'état de santé de Peter Hammill éveillant de sourdes inquiétudes (rappelons que celui-ci a été frappé par une crise cardiaque fin 2003), les chances de pouvoir rejouer un jour ensemble allaient en s'amenuisant. Dès lors, le moteur principal de cette reformation pourrait bien avoir pour nom la nostalgie, un motif bien mince, en définitive, pour que l'on puisse espérer en voir surgir une œuvre aussi marquante que celles qui ont jalonnées les années 70. Alors, nouveau départ, ou constat amer d'une fin de règne en forme de bilan passéiste ?
Une chose est sûre, Van der Graaf Generator est l'un des rares groupes à ne s'être jamais renié, préférant naviguer dans l'ombre, et se saborder à la fin des années 70 plutôt que de céder aux sirènes des charts, comme l'ont fait nombre de ses congénères. Au fil d'une carrière solo sans concession, Peter Hammill a par la suite perpétué haut la main cette poésie tranchante et désabusée qui caractérisait le groupe, voire l’essence même de sa personnalité musicale, conférant ainsi à sa reformation une authenticité et une légitimité que n’en auraient pas d’autres (imaginerait-on, sans arrières pensées, Genesis se reformant aujourd'hui pour donner une suite à The Lamb ?). Cette constance artistique, au moins, est suffisante pour assurer à l’événement un gage de sérieux et de crédibilité, même si l'on ne peut s'empêcher tout de même de ressentir un certain malaise.
Et ce n'est pas l'écoute de ce nouvel opus, double album curieusement bicéphale, avec un court CD de compositions inédites (à peine 38 mn) et plus d’une heure d’improvisations débridées, qui parviendra à le dissiper totalement. En effet, Present semble être le parfait reflet des conditions dans lesquelles il a été conçu, c'est à dire au terme de retrouvailles certes voulues, mais quelque peu précipitées. Quand on sait que l’ensemble des pistes qui le constituent ont été enregistrées en un temps record, au terme d’un marathon qui a vu le groupe se cloîtrer pendant une semaine dans un studio d’enregistrement spartiate (au presbytère de Pyworthy, petite bourgade du nord Devon où Guy Evans à semble-t-il pris ses habitudes), on s’explique mieux l’aspect quelque peu embryonnaire qui caractérise certaines d’entre elles. Dire que nous avons là affaire à une collection d’ébauches est sans doute largement exagéré, mais il est clair que de nombreuses bonnes idées auraient pu être davantage développées. Si l’on ajoute à cela une prise de son très brute (mais d’une impeccable netteté), réalisée dans des conditions presque live, on a parfois le sentiment d’avoir affaire à une luxueuse maquette.
Pourtant, le premier album démarre de très belle manière, sur un titre d’une sombre beauté, «Every Bloody Emperor», traversé par une tension irrépressible, et dont le thème entêtant, tout en grâce et en retenue, n’aurait pas déparé sur l’envoûtant Still Life. L’alchimie entre les musiciens est incontestablement intacte, plus subtile que jamais, que ce soit à travers les vacillantes ponctuations de Jackson, d’abord à la flûte, puis au saxophone au fur et mesure que la pièce enfle en puissance, ou les broderies d’orgue néo-classiques de Hugh Banton, comme suspendues entre la pureté des lignes mélodiques et l’ivresse du chaos. Il est aussi, de par ses paroles incisives, le reflet de préoccupations douloureusement actuelles, une interrogation dérangeante sur l’omnipotence des puissants et l’aliénation des individus. Preuve, s’il en fallait encore une, que Peter Hammill demeure, à mon sens (appréciation personnelle s’il en est), et ce même si l’emphase de ses textes est souvent dénigrée, le songwriter le plus «adulte» et le plus profond que le mouvement progressif ait jamais engendré, d’un humanisme désespéré parfaitement déchirant (à dix-mille lieues, en tout cas, du flower power ou du mysticisme candide qui imprègne encore un large pan du mouvement progressif).
Vient ensuite un instrumental signé David Jackson, aussi flegmatique qu’inquiétant, dans lequel on retrouve ces grondements d’orgue gutturaux si typique du Van der Graaf Generator classique, et où l’on se perdrait à dénombrer les finesses de l’interprétation. Une composition certes brillante, mais peut-être mal placée, car elle introduit une sorte de nonchalance que la suite de l’album, même si elle réserve quelques morceaux bien sentis, aura tout de même du mal à contredire. Il aurait fallu pour cela que toutes les pièces soient du même calibre que cette brillante introduction, ce qui n’est pas distinctement le cas.
D’une cruelle auto-dérision, «Abandon Ship» évoque le spectre de la vieillesse avec un humour grinçant, mais reste d’une trop grande linéarité pour se mesurer aux meilleurs titres du groupe. Même reproche en ce qui concerne «In Babelsberg», enfermé dans un schéma rock un peu étroit, malgré sa rage sourde et ses saccades de guitare ultra-saturée, dans la droite ligne de Vital. Quant à «On The Beach», émouvante complainte sur le thème du temps qui s’enfuit, on n’en retiendra guère que son suave couplet introductif, bien vite relayé par un lent «fade out» atmosphérique. Reste alors «Nutter Alert», pièce cette fois d’une toute autre puissance, qui se démarque grâce une scie mélodique lourde et oppressante, littéralement déchirée par les plaintes du saxophone de David Jackson. Un titre possédé comme seul Peter Hammill en a le secret, qui réussit par sa seule présence à rétablir de justesse l’équilibre de l’album, menacé sinon par une trop grande dilution de l’inspiration et une durée plus que parcimonieuse.
C’est donc avec une avidité tout juste satisfaite que l’on se jette sur le deuxième CD et sa collection d’improvisations enregistrées sur le vif. Celui-ci s’adresse de fait aux inconditionnels du groupe, comme aux amateurs d’avant-prog audacieux qui ont toujours vu en Van der Graaf Generator une icône du genre, parvenant à faire le lien entre un rock typiquement symphonique et l’univers des musiques défricheuses, progressives au sens propre du terme. Ces derniers ne seront vraisemblablement pas déçus, tant il émane de ces sessions impromptues une cohérence et une noire fantasmagorie qui en disent long sur la maîtrise des musiciens.
Selon Peter Hammill, cette expérience s’apparenterait pour l’auditeur à être «enfermé dans une pièce avec Van der Graaf Generator». Est-ce pour cela qu’il recommandait lui-même, dans un message adressé à ses fans quelques temps auparavant, d’en répartir l’écoute par tranches de quinze minutes, toujours est-il qu’une exposition prolongée à ce recueil d’instantanés finit par générer une étouffante sensation de claustrophobie. C’est pourtant sur ces jaillissements spontanés, véritables transes collectives qui nous amènent à la source même du processus créatif - et bien plus accessibles qu’on pourrait le penser pour peu que l’on daigne s’y plonger en entier - que le groupe révèle le mieux son étroite synergie. Entre le tumulte possédé de «Vulcan Meld» ou de «The Price Of Admission», la formidable pulsation rythmique assurée par Guy Evans sur «Double Bass» ou «Spanner», les lentes plaintes hypnotiques de «Slo Moves», jusqu’à cette mélodie gracieuse semblant sortir de nulle part sur «Crux», le disque entier exhale une sombre fascination.
Cette formidable cohésion, alliée à une richesse d’interprétation de tous les instants, apporte beaucoup à l’album - y compris sur le premier CD -, lui donnant peut-être même l’épaisseur que les compositions seules auraient bien du mal à lui conférer. Ces pièces témoignent en tout cas qu’un sang vif bouillonne encore dans les veines de ces musiciens hors pair, un potentiel gigantesque qui demanderait à être exploité à sa juste mesure, pour peu que le groupe s’en donne les moyens en mûrissant et en ordonnant ses idées dans un schéma plus vaste.
Mais une telle démarche est-elle encore d’actualité ? Si l’on en juge à l’enthousiasme quasiment juvénile affiché par Peter Hammill dans une récente interview pour le label Charisma, apparemment réjoui par le climat chaleureux de ces retrouvailles, on peut se prendre à rêver. Il serait toutefois bien prématuré de parier sur un avenir aussi radieux et ambitieux qu’ont pu l’être les grandes heures du groupe. Present aurait sans doute dû s’appeler Future pour que nous soyons totalement rassurés sur ce point.
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)

