
PISTES :
1. La Tour Haute (7:06)
2. Loué Son Nom ! (3:37)
3. Chanson de Trouvère (8:45)
4. Les Saisons Marines (6:22)
5. Tel Rit Au Main (2:32)
6. Ce Me Dame... (7:59)
7. Deux Chemins d'Enfance (3:35)
8. Nostre Dame : Une Messe (4:38)
9. Kirie (2:05)
10. Credo (2:05)
11. X File (2:16)
12. Exutoire (2:51)
13. En Castille (5:51)
14. Méditation (2:05)
FORMATION :
Jean-Luc Payssan
(guitare électrique, cistre, mandoline, batterie, percussions, voix)
Thierry Payssan
(claviers, percussions, voix)
VITAL DUO
"Ex Tempore"
France - 2001
Muséa - 61:54
Lors d'un entretien à l'occasion de la sortie de Esprit d'Amor, dernier album en date de Minimum Vital en 1997, Thierry Payssan évoquait le projet d'un disque basé sur des thèmes de Guillaume de Machaut (XIVème siècle), complètement réorchestrés et réarrangés, complétés par une ou deux compositions personnelles. D'abord conçu pour un concert en 1999, c'est en gros ce projet qui se concrétise aujourd'hui, même si ce n'est pas le groupe dans son intégralité qui l'assume. Les compositions ne sont pas seulement de Guillaume de Machaut (4 sur 14), s'y ajoutent, une pièce d'un anonyme du XVe siècle et une autre de Conon de Béthune (XIIIe siècle). Par contre la partie des compositions 100% Payssan est plus importante que prévue : huit titres, dont deux reprises issues des Saisons Marines.
Maintenant, pour ce qui est du personnel, il se trouve réduit aux deux compositeurs de Minimum Vital, à savoir les deux jumeaux. Thierry et Jean-Luc Payssan. Ce qui nous vaut pour la circonstance un nouveau nom de groupe : Vital Duo.
L'ensemble de ces données peut laisser perplexe. Il est vrai que la notion de groupe tend à devenir, dans le mouvement progressif, une condition de qualité tant les expériences solitaires reproduisent les mêmes erreurs (du fait essentiellement de l'usage des boîtes à rythmes). De là à considérer qu'une réduction d'effectifs équivaut forcément à une baisse qualitative, il n'y a qu'un pas que l'inconscient n'hésite pas franchir.
Toutefois, les petits veinards qui ont eu la chance de découvrir en concert cette nouvelle formule, savent à quel point il en va autrement. En effet, il ne faut pas avoir peur de le dire : à deux, les jumeaux font mieux qu'à six, mieux que jamais auparavant d'ailleurs, prolongeant ainsi l'ascension qualitative de Minimum Vital.
Esprit d'Amor, le dernier album en date d'une formation qui, à cette époque, ne fut jamais aussi fournie, n'avait pas convaincu. Nous en avions pourtant longuement signalé les mérites dans le numéro 20 de Big Bang. Certes, en s'échinant à parfaire la forme le groupe s'était voulu aussi plus accessible. Beaucoup y virent un virage commercial (bien que le terme n'ait plus de sens que par la décision d'une maison de disques, désormais seule habilitée à influencer l'importance d'une vente).
Nous n'avons jamais été de cet avis et nous ne le sommes pas plus aujourd'hui. L'accessibilité est, qu'on le veuille ou non, l'une des nombreuses facettes du courant progressif. Ce n'est sûrement pas une condition indispensable de réussite, mais l'ambition d'une musique peut parfaitement s'accommoder d'une ligne mélodique claire, voire présenter un niveau d'accès relativement facile pour mieux emmener les auditeurs, sur les écoutes ultérieures, vers d'autres niveaux. Faut-il rappeler que la musique des Camel, Pink Floyd ou autres Mike Oldfield ne présente en première lecture aucune complexité.
Cela dit, ce n'est pas forcément cet aspect qui a rebuté le public (le petit du moins, car pour le grand il faudrait déjà pouvoir y accéder...), mais peut-être davantage le retrait de certaines des particularités du groupe au rang desquels l'influence médiévale occupait une place que d'aucuns auraient voulu à l'inverse plus prépondérante.
Eh bien, si tel est le cas, beaucoup peuvent dès à présent se réjouir. Ex Tempore est bien l'album dont on pouvait rêver, et l'on comprend mal pourquoi les deux frères n'y sont pas venus plus tôt. En fait, les options précédentes demeurent : les Bordelais ont toujours su préserver leurs acquis qualitatifs tout en restant soucieux d'aller de l'avant. Accessible, Ex Tempore ne l'est pas moins qu'Esprit d'Amor. Seulement, dès les premières minutes du nouvel album, on comprend qu'on est entré là dans une nouvelle dimension, et que les charmes qu'il déploie ne sont que le tremplin de plaisirs plus grands encore.
C'est que le duo récupère le plus fort de l'identité de Minimum Vital, en poussant beaucoup plus loin l'investigation des musiques médiévales. Les esprits chagrins regretteront peut-être de ne pas disposer exclusivement de morceaux originaux. Mais ne soyons pas de mauvaise foi : qui pourrait, dans ces interprétations très libres, reconnaître les pièces anciennes ? Pas grand monde évidemment, et guère plus aurait eu le courage de les découvrir un jour dans leurs versions d'origine. C'est assurément un grand mérite que de nous faire découvrir par ce biais un patrimoine culturel dont il est difficile pour beaucoup de soupçonner l'intérêt. Mais ce n'est pas là ce qui suscite le plus fort de notre admiration.
Non, en fait, le plaisir de l'écoute d'Ex Tempore se suffit à lui-même. Ce qui gonfle notre enthousiasme, c'est de savoir que ce groupe a pleinement trouvé sa voie. Peu importe finalement la source des partitions, puisqu'à l'arrivée le duo en fait le même traitement bénéfique, il suffit de comparer les nouvelles interprétations de «La Tour Haute» (7:04) et des «Saisons Marines» (6:20) avec leurs versions d'origine pour se rendre compte du miracle. En fait, les deux frangins sont tout bonnement libérés et leur connivence n'en est que plus flagrante. Aussi, même réduits à deux, pouvons-nous encore et plus que jamais parler de groupe.
Certains constateront forcément l'aspect moins rock de cette nouvelle œuvre, surtout d'un point de vue rythmique. Oui : et alors ?!... Cet aspect n'était-il pas un carcan pour Minimum Vital, comme il l'est d'ailleurs pour trop de groupes progressifs ? On peut être moderne et dynamique sans rien devoir au rock (en considérant ce genre sous l'angle de ses limites restrictives).
Sans batteur attitré, Ex Tempore est sans aucun doute mieux rythmé que ne le furent les albums de la formule précédente. En usant de moyens percussifs variés, la diversité des rythmes proposés se trouve accentuée et favorise une totale adéquation avec la musique en en soulignant les différentes nuances. Le résultat se traduit par un élargissement du champ créatif où la musique plus humaine que jamais véhicule une véritable dimension sacrée.
Lors de la chronique d'Esprit d'Amor, nous évoquions une marge de progrès possible au niveau des contrastes. Aussi le gain de liberté est-il mis aujourd'hui idéalement à profit, aussi bien dans la dynamique interne des morceaux que dans le rythme de leur succession. À ce titre, on notera par exemple après le superbe et flamboyant «Ce Me Dame» (7:56), la présence de deux titres apaisants où les variations sur une base mélodique de chansons enfantines nous invitent à revisiter notre propre imaginaire. Autre exemple notable allant dans ce sens : la petite suite «Notre-Dame : Une Messe» (9:14) qui, après deux arrangements de thèmes de Guillaume de Machaut, fait suivre un véritable ovni : «Xfile» (2:16) et un «Exutoire»-défouloir (2:48), où l'on peut mesurer toute l'ampleur des libertés que s'autorisent désormais les deux musiciens.
La variété des atmosphères doit aussi beaucoup à l'effort apporté au son. Ainsi quelques instruments acoustiques, comme la mandoline, la guitare ou le cistre, font face à l'innovation électrique, et en premier lieu l'usage intensif d'un orgue liturgique virtuel très convaincant.
Bon, maintenant se pose inévitablement le problème de l'avenir de Minimum Vital. En toute honnêteté, il faut reconnaître que ce dernier nous apparaît aujourd'hui quelque peu caduc, pour ne pas dire dispensable. Pourtant, les frères Payssan ont déjà mis en chantier un album avec la grande formation. Reste donc à voir comment tous les éléments positifs de Vital Duo seront réinvestis.
Quoi qu'il en soit, c'est sûr, la dernière formule sera reconduite. On peut donc d'ores et déjà s'en réjouir, et espérer que sa plus grande souplesse permette par ailleurs une plus grande densité de productions et de concerts.
Laurent MÉTAYER
Entretien avec Thierry PAYSSAN :
Vous nous disiez, dans un récent message que rien ne sera plus comme avant après Ex Tempore, y compris votre travail pour Minimum Vital; doit-on en déduire que ce dernier évoluera dans la même direction ?
C'est un peu par hasard (mais le hasard existe-t-il ?) que nous avons travaillé, sans aucun a priori, sur cette formule de Duo. Ce qui est étonnant, c'est que cette expérience qui, comme toutes les expériences, devait rester très limitée dans le temps au départ, a agi sur nous comme une véritable révélation, et nous voilà à l'arrivée avec un nouveau groupe que nous avons l'intention de faire vivre longtemps ! Aussi bizarre que cela puisse paraître, depuis que nous faisons de la musique, Jean-Luc et moi n'avions jamais songé à faire quelque chose à deux, et encore moins nous produire seuls sur une scène. Nous avons tout de suite eu le réflexe de trouver des gens voulant bien tenter l'aventure d'un groupe avec nous. Or, le Duo nous a fait prendre conscience que c'était peut-être une formule sur laquelle nous aurions du nous investir dès le départ. Quand nous avons donné notre premier concert de Vital Duo, début 99, nous avons senti qu'il s'était passé quelque chose entre nous, que les gens ont du aussi ressentir, comme si nous venions de jouer ce que nous rêvions de faire depuis le début. Il s'agit donc pour nous d'une transition importante, qui aura des répercussions sur le groupe. Cependant, je ne sais pas comment pour l'instant ! De toute façon le prochain Minimum Vital est déjà en route, et on verra bien à l'arrivée si cette influence rejaillit. Ce qui est sûr, c'est que notre vision de la façon dont il est possible de faire de la musique a considérablement évolué grâce à Vital Duo, et que cela nous procure une sensation de plus de liberté et plus d'espace de création en face de nous. C'est plutôt agréable !
Pouvez-vous nous décrire votre processus de composition ainsi que votre implication dans les partitions anciennes ?
Le processus de composition a été le même qu'avec le groupe, si ce n'est que nous sommes allés beaucoup plus vite. Nous avions une «carotte», ce fameux concert de février 99, et pas un seul morceau de prêt fin 98, En deux mois, tout le répertoire était composé et arrangé, y compris des morceaux qui ne figurent pas sur le disque ! En ce qui concerne l'orientation musicale, il est certain que cela fait quand même un bout de temps que nous avions cette idée d'aller plus loin dans l'approche «médiévale» qu'avec le groupe. L'autre point de départ était que, depuis longtemps, j'étais à la recherche d'une couleur sonore «orgue liturgique» qui me passionne depuis le début. Or, l'équipement que je cherche n'existe pas (je parle de clavier numérique bien entendu, sachant qu'il est difficile de se trimballer avec un orgue d'église dans le coffre de sa voiture !). J'ai donc eu l'idée de constituer moi-même une sorte d'orgue «virtuel» à partir de nombreux sons échantillonnés de tuyaux d'orgue venant de différentes sources, combinés entre eux pour constituer des «jeux», et pilotés par un gros clavier-maître. De son côté, Jean-Luc avait très envie de mêler aux sons électriques une couleur acoustique à base de mandolines et cistres anciens (il a même fait réaliser par un luthier un instrument particulier pour ça). Cette approche sur le son nous a naturellement conduits à puiser dans les musiques médiévales notre source d'inspiration. Nous avons en fait extrait de certaines partitions des éléments sur lesquels nous avons «reconstruit» et développé nos propres pièces, nous éloignant ainsi considérablement des pièces originales. Comme par ailleurs nous ressentons une familiarité et une connivence naturelle avec ces musiques, j'avoue ne plus distinguer les éléments «empruntés» du reste...
Comment votre musique est-elle perçue par les amateurs de musique classique, et plus précisément par ceux qui apprécient la musique médiévale ?
Cela m'intéresserait beaucoup de le savoir ! En fait, pour l'instant nous n'avons pas eu d'échos en ce sens, mais effectivement je suis très curieux de voir quel serait l'avis de ces personnes. Peut-être nous trouveraient-ils iconoclastes, ou bien seraient-ils étonnés, ou trouveraient-ils notre démarche aberrante. Nous pensons que rien n'est interdit avec ces musiques : elles appartiennent à tous, elles font partie du patrimoine culturel occidental, et de plus personne n'est capable de dire avec certitude à quoi elles ressemblaient quand on les jouait à l'époque ! La seule personne que je connaisse qui fasse partie de ce monde de la musique médiévale est Antoine Guerber, qui dirige l'ensemble «Diabolus In Musica» (je conseille d'ailleurs fortement aux mélomanes de découvrir ce groupe : il est aujourd'hui au niveau le plus haut, et a été plusieurs fois récompensé par des prix discographiques), qui a participé à l'album Sarabandes en tant que chanteur. C'est quelqu'un de très ouvert, et je pense qu il appréciait notre démarche. Je lui transmettrai certainement le disque pour avoir son avis...
N'êtes-vous pas parfois un peu découragés, après toutes ces années, même si la situation semble s'améliorer sensiblement, d'œuvrer auprès d'un public aussi limité. En clair, ne regrettez-vous pas parfois vos choix progressifs ?
Ce que nous regrettons surtout, c'est le manque d'ouverture du petit monde du «progressif». C'est surtout ça qui parfois me décourage, quand j'entends certains groupes dans les festivals 'prog' : rien dans le fond, tout dans la forme, et en plus c'est mauvais. On dirait qu'il y a un énorme malentendu sur cette musique, à tel point que la plupart des groupes d aujourd'hui finissent par justifier les violentes critiques dont elle a toujours fait l'objet. J'adorerai entendre des groupes faire des choses cohérentes, créatives, surprenantes. C'est très rarement le cas (il y a des exceptions heureusement !). Moi, je ne fais pas de distinction entre les styles : on parle de musique, bonne ou moins bonne, et c'est tout. Bien sûr, j'aime et j'aimerai toujours le rock progressif des années 70, mais aussi d'autres choses, et j'appréhende la musique d'une façon plus ouverte le temps passant, ce qui semble être le contraire dans le prog ! Par exemple, j'avoue que nous avons été très déçus que Esprit d'Amor ait été globalement mal accueilli. Je comprend tout à fait que certaines personnes n'aiment pas cet album, ce qui me dérange ce sont les arguments avancés : «C'est commercial». Non ! C'est tout simplement qu'on avait essayé de faire de la musique bien construite et agréable a écouter, ce qui est loin d'être la définition du progressif aujourd'hui ! Ceci dit, il n'a pas non plus rencontré d'écho auprès d'un public plus vaste, ce qui, aussi, est décevant. Maintenant, en ce qui concerne les regrets, je n'en ai pas, car j'avoue ne pas être capable de faire autre chose (nous ne sommes pas des musiciens polyvalents, avec Jean-Luc), donc il n'y a rien à regretter.
Quel écho rencontre Vital Duo dans les concerts ?
Pour l'instant, l'accueil est très bon. En général, les gens nous font part de leur surprise. Ils s'attendaient à quelque chose de mou sur fond de boîte à rythme, ou bien entendre le groupe réduit à deux personnes, et ce n'est pas du tout le cas ! Le champ de dynamique musicale est plus grand qu'avec le groupe : certains passages sont solennels, et d'autres sont puissants dans le son et l'exécution, malgré le fait que nous ne soyons que deux sur scène. Cela permet de mieux capter l'attention. D'autre part, nous essayons de plus en plus d'introduire une démarche «contemporaine» dans les concerts, par l'adjonction de bande son et bruitages. Cela doit contribuer à créer un climat. J'aimerai surprendre encore plus, en faisant du concert une sorte de rite ou de messe. Et puis bien sur, les gens doivent percevoir le lien qui nous lie sur scène, qui peut-être les interpelle. C'est une telle chance d'avoir un frangin jumeau !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°40 - Juillet 2001)

