BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Under The Umbrella (44:28)
i) The House At Fudge Corner (13:24)
ii) By Post-Chaise To The Primrose League (12:49)
iii) Waiting Under The Umbrella (18:15)
2. Thief Of Clubs (10:10)

FORMATION :

Neil Randall

(claviers, basse, chœurs)

Adrian Soord

(guitare, chœurs)

David Hutchfield

(batterie)

INVITÉS

Tony Busby
(chant)

Matt Barge
(trompette)

Greg Willis
(saxophones alto et tenor)

Richard Hunt
(violon)

VULGAR UNICORN

"Under The Umbrella"

Royaume-Uni - 1995

Cyclops - 60:03

 

 

Ne tergiversons pas : ce premier album de Vulgar Unicorn est une franche réussite !... Ceci m'amène immédiatement à évoquer une tendance qui se fait sentir depuis quelques temps déjà, mais qui aujourd'hui acquiert une réalité propre. Cette orientation, que je qualifierai de structurelle, consiste à remarquer le nivellement qualitatif des maisons de disques associées au mouvement progressif. Ne trouvez-vous pas en effet que plus aucune d'entre elles n'est soit irréprochable, soit totalement blâmable dans le choix de ses publications !?!

Cyclops, que l'on dénonçait il n'y a pas si longtemps pour sa production à la chaîne d'insipides disques néo-progressifs, relève à présent la tête (Echolyn, Mastermind, Steve Hillman et donc Vulgar Unicorn), et parvient même à rivaliser avec des labels qu'on croyait pourtant intouchables. Quoi qu'il en soit, et sans nombrilisme aucun, ce constat confère finalement un rôle de plus en plus important aux fanzines, dans la mesure où la qualité d'un CD n'est plus aussi étroitement liée que par le passé à la maison de disques qui le publie. Ainsi, selon la logique en vigueur il y a peu, aurait-on été tenté, d'autant plus que sa pochette est franchement laide, de jeter un regard condescendant voire méprisant sur Under The Umbrella, et par conséquent de passer à côté d'un des albums de l'année... (si ! si ! j'insiste !).

Vulgar Unicorn se distingue d'entrée par deux caractéristiques objectives, c'est-à-dire indépendantes de l'impression que peut laisser sa musique...

- La première concerne la durée des 2 compositions, et notamment de la première qui, tenez-vous bien, s'étale sur 44 minutes et 28 secondes (la seconde sur 10:10), Le record en la matière, qui à ma connaissance était la propriété du groupe allemand Trespass avec un titre de 43:52, est aujourd'hui battu. Bien entendu, ce genre de performance est en musique finalement secondaire et ne doit aucunement être une fin en soi. L'art et le sport n'ont que très peu de points communs et, en tout cas, pas celui-ci ! Néanmoins, une telle longueur ne peut que susciter de l'intérêt chez l'auditeur, dans la mesure où celui-ci se demande, en un étrange sentiment de crainte et d'espoir, quel va bien pouvoir être le contenu et la cohérence d'une composition frisant (a priori au moins) la mégalomanie... A ce propos, je tiens à effectuer un commentaire général : s'il est acquis qu'un morceau court est aussi difficile à composer qu'un long, une suite aux développements non délayés et bâtis avec minutie et cohésion, réclame par contre un talent des plus pointus. Alors, est-ce le cas ici ?

En fait, Vulgar Unicorn a trouvé le moyen de nous empêcher de repondre à cette difficile question (ouf !) en scindant son morceau éponyme en trois parties aux durées plus conformes à la normalité (13:24, 12:49 et 18:15... sic...). Ce subterfuge "involontaire" de la part du jeune groupe anglais conduit finalement Under The Umbrella à être perçu comme un ensemble quaternaire et non duel. Le problème demeure néanmoins posé, malgré une forme amoindrie...

- La seconde de ces caractéristiques principales porte sur les musiciens qui ont participé à l'élaboration de Under The Umbrella. Sur les sept recensés, seuls trois sont membres à part entière de Vulgar Unicorn; il s'agit de Neil Randall (claviers et basse), Adrian Soord (guitares) et David Hutchfield (batterie). "Ayant subi plus de changements de line-up que Yes, le groupe se compose à l'heure actuelle de trois personnes, moi y compris", confie Neil. "Nous sommes amis depuis plusieurs années et avons joué sur tout ce que Vulgar Unicorn a produit. Cela explique pourquoi, en ce moment, le rôle de chanteur est tenu par un invité, Tony Busby. Nous sommes de plus intéressés par toute une gamme d'instruments originaux, comme la trompette, le saxophone ou le violon, joués sur notre album respectivement par Matt Barge, Greg Willis et Richard Hunt". Cette brochette d'invités s'avère a posteriori tellement partie prenante dans la réussite de Under The Umbrella qu'on ne peut manquer d'être surpris par son statut 'officiel' si peu valorisant...

Ces deux particularités suffisent, vous l'aurez compris, à faire de Vulgar Unicorn un groupe peu banal dont la réussite artistique, au-delà d'une quelconque affiliation stylistique, ne fait réellement aucun doute. Je ne saurai sincèrement recommander Under The Umbrella à une frange précise du public progressif; non pas que cet album soit incapable d'en séduire au moins une, mais simplement parce que sa substance a un fort potentiel fédérateur. Ainsi sommes-nous tous concernés, quels que soient nos goûts, nos valeurs ou nos éventuelles... intransigeances.

La variété des atmosphères rencontrées ça et là ne contrarie nullement la cohésion de l'œuvre dans la mesure où chacune d'entre elles possède un fort pouvoir attractif et évocateur. Bien qu'empruntant les structures canoniques du symphonisme, Under The Umbrella n'en subit pas les carcans (tendance au délayage évoquée plus haut...) en insufflant constamment une vigueur nourricière à ses compositions.

Vulgar Unicorn parvient à capter, tout au long des étendues musicales proposées, l'attention de l'auditeur en renouvelant constamment le plaisir de ce dernier. Cette performance est grandement tributaire du remarquable travail des instrumentistes invités dont nous parlait Neil précédemment. Trompette (dont la dimension progressive ne m'était a priori pas du tout évidente...), saxophone (alto et ténor) et violon sont bouleversants d'à-propos et s'intègrent avec un bonheur insoupçonné au traditionnel duo guitares/claviers. Dans le même temps, le chant impeccable de Tony Busby (sa voix, à défaut de posséder des vertus remarquables, a le mérite d'être chaleureuse) sait apparaître avec parcimonie, jouant ainsi en quelque sorte le rôle de balise afin de guider l'auditeur dans les nombreux dédales instrumentaux. L'ensemble, aux mélodies tour à tour contemplatives et vives, peut néanmoins trouver une marge de progression dans le rééquilibrage des apports respectifs des guitares (présentement plus actives et auteurs de nombreux solos très lyriques) et des claviers (qui s'expriment, pour leur part, par des nappes cosmiques très enveloppantes). Quand on sait que Vulgar Unicorn compte poursuivre, sur son second album, l'intégration d'instruments singuliers, notre confiance quant à la qualité de son œuvre future n'a aucune raison de ne pas être totale. "Nous avons effectivement prévu d'utiliser à l'avenir, outre bien sûr de la trompette ou du saxophone, du hautbois, de la contrebasse, du basson, de la flûte et de la clarinette... Les musiciens de session sont habituellement très onéreux, mais il suffit de leur offrir de l'alcool pour voir leurs prétentions financières fortement diminuer...", précise à nouveau Neil, visiblement ravi de son effet.

Une conclusion me semble inutile au regard de mon enthousiasme clairement exprimé. Je me permettrai donc de clore cette chronique en évoquant un élément certes secondaire mais qui m'irrite considérablement. Il est en effet devenu une mode (cf. Shadow Gallery, Solar Project, Grey Lady Down, Robert Berry...) de proposer des "fins-surprises" après la conclusion prévue du CD. Ce n'est bien sûr pas la musique (à part Shadow Gallery, le plus souvent pourtant sans intérêt) offerte en "bonus" qui me gène, mais bel et bien les longues minutes silencieuses qu'il nous faut subir auparavant. Le dernier morceau de Under The Umbrella a ainsi lui aussi le mauvais goût de durer 15:38 au lieu des 10:10 annoncées et de contenir près de quatre minutes de "blanc", avant une ultime et inutile conclusion de 1:30...

Olivier PELLETANT

PS : Mon collègue Christian Aupetit tient à préciser que "The House At Fudge Corner" (13:24), première sous-partie de la suite, est le morceau de la K7 Audio Directory, à ceci près que beaucoup de modifications ont été apportées, surtout à partir du milieu du titre. Ainsi, sur la version K7, la séquence guitaristique (au son 'heavy' très haché ici) est plus coulée, et la reprise à la trompette a une sonorité plus jazz (trompette bouchée)... Difficile de dire quelle est la meilleure version !...

Entretien avec Neil RANDALL et Adrian 'Bruce' SOORD :

Pour commencer, pourquoi Vulgar Unicorn ?

Nous avons trouvé ce nom dans un livre intitulé 'Thieves World'. Il désigne un bar miteux situé dans une ville rongée par le crime et les épidémies. Nous ne l'avons pas choisi pour cette raison, cependant, mais pour le côté paradoxal du nom. La licorne est un animal magique, alors lui associer l'adjectif 'commune', c'est plutôt paradoxal. Nous avons trouvé que cette contradiction reflétait bien la diversité de styles et d'ambiances de notre musique...

J'ai cru comprendre à la lecture du livret du CD que celui-ci contient une énigme... ?!?

Tout à fait ! Il s'agit de trouver, à partir d'indices disséminés dans les textes des chansons, le nom d'une personne. C'est en quelque sorte une enquête policière ! Elle est en rapport avec le thème de l'album, qui est le voyage. Notre première démo - The History Of The World (1991) - comprenait un morceau intitulé "Marco Polo's Lost His Way". Cette fois, nous nous sommes intéressés aux voyages aériens, c'est pourquoi l'énigme s'adresse aux frères Montgolfier ! Ceux-ci veulent prendre possession de leur nouvelle maison, mais doivent pour cela trouver le nom de la personne qui est encore à l'intérieur... L'énigme est facile à résoudre avec un minimum de réflexion. Mais nous nous sommes aperçus après coup qu'il y avait une erreur... Alors bon courage !!!...

Comment vous situez-vous par rapport à la scène progressive actuelle ?

En fait, nous ne sentons pas très concernés par ce qui s'y passe. La grande majorité des groupes qui se prétendent "progressifs" font une musique sans intérêt. Ceci dit, le progressif a toujours été notre influence principale, et nous revendiquons l'influence de groupes comme Camel, Rush, Supertramp, Brand X, Pink Floyd, Steve Hackett, et Alan Parsons Project dont l'album Tales Of Mystery And Imagination est notre disque préféré parmi tous. Comme vous le voyez, notre conception du progressif fait uniquement référence aux années 70. Ce qui s'est fait dans les années 80 était devenu trop proche de la variété. Quant aux groupes actuels, soit ils se contentent de copier les Marillion et consorts, soit ce sont des multi-instrumentistes solitaires. Tout cela manque cruellement de créativité, et l'on peut comprendre pourquoi les médias se désintéressent du genre...

La longueur de vos morceaux vous différencie effectivement de la plupart de vos compatriotes...

C'est vrai, nous n'avons rien contre les morceaux longs, tant que c'est justifié. Beaucoup d'œuvres classiques durent une heure ou deux, et certains mouvements jusqu'à trois quarts d'heure ! Si les gens sont incapables d'être attentifs aussi longtemps, alors qu'ils se contentent de ce qu'il y a à la radio ! Ceci dit, nous sommes conscients du problème que ça peut constituer d'avoir des pièces si longues. Nous avons tenté de le résoudre sur notre nouvel album, en divisant les quatre morceaux qu'il contiendra en quatre sous-parties chacun. Celles-ci, qui n'excèdent pas les 7 ou 8 minutes, seront évidemment enchaînées les unes aux autres, mais il sera possible de les écouter séparément.

Si je comprends bien, votre second album est pour bientôt ?

C'est exact, les sessions vont commencer le 25 septembre. Le titre provisoire est Sleep With The Fishes. Vous pourrez en découvrir les deux premiers titres (les versions de l'album seront cependant différentes) sur le nouveau sampler Cyclops. Ce second album devrait refléter des influences plus variées. Nous sommes assez satisfaits de Under The Umbrella, mais il contient beaucoup d'imperfections, et les compositions sont déjà anciennes, les plus vieilles datant de huit ans et les plus récentes de trois ans [la démo Under The Umbrella est sortie fin 1992]. Nous espérons également faire notre grand retour sur scène au début de l'année prochaine !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°13 - Septembre/Octobre 1995)