
PISTES :
1. Snowfall (6:30)
2. Lord Of Night (7:13)
3. Song (2:03)
4. Ingenting (3:14)
5. The Withering Of The Boughs (7:16)
6. Lines On An Autumnal Evening (4:52)
7. Now In These Fairy Lands (5:28)
8. Piletreet (1:47)
9. Till He Arrives (3:30)
10. Cryptomenysis (11:37)
11. Signs (2:04)
12. John Dee's Lament (11:00)
FORMATION :
Jan Tariq Rahman
(claviers, flûte à bec, crumhorn, kantele, sitar, basse, chant)
Tirill Mohn
(violon, guitare classique)
Audun Kjus
(flûte, flageolet, pipeau, bodhran, chant)
Sara Trondeal
(chant)
Eldrid Johansen
(chant)
Jacob C. Holm-Lupo
(guitares)
Alexander Engebretsen
(basse)
The Drummer
(batterie, percussions)
+ INVITÉS
WHITE WILLOW
"Ignis Fatuus"
Suède - 1995
The Laser's Edge - 66:41
Je ne sais évidemment pas si mon vœu aura un jour le loisir de se réaliser (une incertitude totale régnant sur la longévité des formations progressives), mais je serais tenté, comme rarement je l'ai été à l'écoute d'un premier album, de dire qu'Ignis Fatuus est la plus belle des promesses, et que je souhaite que White Willow concrétise celle-ci au plus vite.
Car s'il est flagrant que nous avons affaire à un groupe qui se cherche et n'a pas encore donné la pleine mesure de son potentiel, on peut en revanche déjà décerner chez lui les prémices d'un futur grand : sens de la mélodie, volonté défricheuse et cohésion tout à fait remarquable.
Le guitariste et parolier, Jacob Holm-Lupo, le reconnaît volontiers : "Il est tout à fait naturel pour un groupe de commencer par 'tester' différentes approches musicales, ce qui est d'une certaine façon ce que nous avons fait sur Ignis Fatuus. Avec le temps, et la maturité aidant, nous verrons ce qui marche et ce qui ne marche pas; nous procédons par élimination, et finalement nous trouverons le style qui nous convient le mieux".
La totale lucidité de White Willow sur sa marge de progrès ne doit cependant pas rabaisser ses mérites actuels, car Ignis Fatuus demeure une œuvre aux nombreux moments de pure magie, et d'une grande richesse stylistique et musicale. C'est pourquoi il mérite qu'on s'attarde sur son contenu.
Commençons par dresser le portrait de la 'fraternité musicale' (dixit Holm-Lupo) que constitue White Willow. Son histoire débute à l'été 1991, avec la rencontre de Jacob Holm-Lupo et du claviériste/multi-instrumentiste Jan Tariq Rahman, qui débouchera peu après sur un travail commun de composition. A l'époque, Jacob fait partie, avec notamment le flûtiste Audun Kjus, d'une formation folk, The Orchid Garden. Celle-ci connaît, début 1992, un large remaniement de personnel, suite auquel Rahman la rejoint, bientôt suivi par Sara Trondal (chant) et Tirill Mohn (violon). Le noyau fondateur de White Willow est réuni. Le nom ("peuplier blanc"), qui fait référence à la mythologie nordique et celtique, et qui symbolise le lien "entre la nuit, l'eau et l'énergie lunaire", est adopté suite à l'enregistrement de deux démos, au printemps et à Noël 1992 - la seconde comprenant une reprise de "Moonchild" de King Crimson, ce qui indique qu'un glissement s'opère déjà du folk pur vers le rock progressif, ce que ne dément pas la présence lors des sessions d'un batteur invité.
La démo en question sera proposée à trois labels - Colours, Muséa et Laser's Edge - qui se déclarent tous intéressés. Le groupe se décidera donc pour le troisième, Ken Golden leur ayant proposé un contrat plus avantageux.
Pendant ce temps, tout ne va hélas pas au mieux au sein de White Willow, puisqu'il enregistre la défection de sa section rythmique fraîchement recrutée, mais aussi celle de Sara Trondal. Mauvaise nouvelle quand l'enregistrement du CD doit débuter dans quelques jours à peine... Heureusement, une nouvelle chanteuse, Eldrid Johansen, vient vite prêter main forte à la formation, tandis qu'un mystérieux 'The Drummer' récupère les baguettes.
"Désolé, nous ne pouvons pas révéler la véritable identité de 'The Drummer'...", s'excuse Jacob. Mais peut-être peut-on au moins savoir la raison de cette discrétion ? "Bon, d'accord, je cède. En fait, ce pseudonyme dissimule quatre batteurs différents, aucun n'ayant été un membre du groupe, bien que Carl Michael Eide soit actuellement l'un des deux postulants à ce poste...". Mon petit doigt me dit cependant qu'un autre pourrait être Pål Søvik, l'actuel leader de Fruitcake, qui fit un bref séjour dans la formation, mais ne le répétez surtout pas...
Mais l'instabilité de l'effectif de White Willow n'allait pas se limiter à ce poste, puisqu'au cours de l'enregistrement, l'un des piliers du groupe, le flûtiste Audun Kjus, a déclaré forfait, de même qu'Eldrid Johansen, cette dernière étant tout naturellement remplacée par la revenante Sara Trondal ! Précisons pour finir qu'un bassiste, Alexander Engebretsen, s'est également joint à la remuante communauté (l'âge des musiciens oscille entre 18 et 23 ans) au cours des sessions.
Cette biographie étant maintenant terminée, tâchons d'en tirer rapidement la substantifique moelle, ce que je ferai en ces termes : White Willow est une formation folk qui s'est mise au rock progressif. C'est clair et limpide, mais c'est encore plus flagrant à l'écoute que vous ne le pensez.
"Snowfall" (première composition du groupe, et pièce introductive du CD) est à ce titre un exemple frappant : au bout de deux couplets, une jolie chanson acoustique prend une tournure plus électrique, avec grand renfort de claviers et de guitares démultipliées au son fluide et continu, 'hackettiennes' en un mot.
Les tonalités folk restent prédominantes tout au long de l'album, avec de très belles chansons servies par un chant féminin des plus troublants et l'intervention d'instruments solistes comme le violon de Tirill Mohn (celle-ci officiant également parfois à la guitare) et la flûte d'Audun Kjus. Le champ d'influences 'folk' est cependant très large : le groupe cite aussi bien Nick Drake et Joni Mitchell que Gentle Giant ou Gryphon, auquel "Song" est sans aucun doute un hommage, avec ses flûtes à bec et autres bombardes, et l'intervention d'un quatuor vocal.
Mais le côté agréable et reposant de ces chansons pose aussi un problème : celui de la consistance. Car une impression diffuse de "joliesse" inconséquente naît au bout de quelques écoutes à propos de certaines mélodies. Le groupe n'ignore pas ce risque. "Il y a sur cet album un équilibre précaire entre passages "jolis" voire "atmosphériques", et d'autres plus "progressifs" et aventureux, voire parfois expérimentaux. Nous étions conscients du besoin de contrebalancer notre côté doux et romantique avec des séquences plus dures, voire discordantes. Sans celles-ci, je pense que le CD aurait été un peu lassant sur la longueur. Je comprends donc ton interrogation. Nous avons été un peu contrariés lorsqu'un chroniqueur norvégien a écrit qu'il trouvait certains aspects 'new age' dans notre musique...".
Cet aspect superficiel, sur certains morceaux, est accentué par la veine volontairement mélancolico-romantique des textes; car même si l'écriture elle-même est au-dessus de tout soupçon, puisqu'elle consiste souvent en l'adaptation d'œuvres de poètes anglo-saxons reconnus comme W.B. Yeats ou S.T. Coleridge, en revanche White Willow semble parfois se complaire dans une thématique assez limitée et répétitive.
"Je suis incapable d'écrire autre chose", se justifie Jacob Holm-Lupo, principal parolier du groupe. "Des adieux déchirants, des lunes pales... Voilà un bon résumé de notre style littéraire ! Ma théorie personnelle est que toute chose, pour être belle, doit forcément receler une part de tristesse... Mais j'ai sans doute l'esprit tordu !", ajoute-t-il en souriant. Et de confesser sa passion pour les poètes anglais de la fin de l'ère romantique, comme les préraphaélites ou encore, du côté français, pour les décadents et les symbolistes.
Comme vous pouvez le remarquer, les influences de White Willow sont vraiment diverses et de toutes natures, musicales comme littéraires ou artistiques, et cette richesse se ressent évidemment dans sa musique. Variété jouissive de divines sonorités (les instruments acoustiques bien sûr, mais aussi les claviers estampillés 'années 70', avec notamment une panoplie complète des Moogs, du micro au poly !), parties vocales masculines et féminines tendrement entrelacées, mélodies aériennes... Mais aussi, comme le précisait plus haut Jacob, des séquences tendues et enfiévrées, où White Willow dévoile une facette hautement excitante de son talent, celle qui consiste à générer, comme ses confrères suédois, des atmosphères angoissantes et lugubres (la basse prend alors des accents 'paganottiens' !). Comme si le groupe se résolvait à quitter un moment la sécurité de sa clairière et s'aventurer au plus profond de vastes et vierges forêts...
Ce constat de relative similitude entre White Willow et des formations comme Änglagård ou Landberk est-il pertinent, ou est-ce simplement un rapprochement superficiel et facile ? Eh bien il n'est pas totalement erroné (vous imaginez bien que si le cas contraire s'était présenté, la présente partie de ma chronique aurait disparu comme par enchantement...), comme l'explique Jacob Holm-Lupo : "Sans nous comparer le moins du monde à d'autres groupes, nous nous sentons certaines affinités avec Landberk, et il est vrai que nous affectionnons parfois le même genre d'atmosphères. Je suis personnellement un grand amateur de leurs deux albums. Je n'en dirai pas autant d'Hybris d'Änglagård, que je trouvais trop désordonné et ampoulé; par contre, Epilog est à mon avis une œuvre beaucoup plus consistante, originale et superbement exécutée. Ceci étant dit, les musiciens de ces deux groupes sont tous de bons amis à nous !".
Des traits stylistiques typiquement scandinaves sous-tendent indéniablement les compositions de White Willow; malgré cela, l'inspiration folklorique de celles-ci se situe pour l'essentiel du côté de la musique médiévale ou celtique. C'est pourquoi Ignis Fatuus, quelle que soit sa réussite artistique, n'a aucunement vocation de représenter la quintessence du rock progressif suédois.
Pourtant, l'évolution future du répertoire du groupe, telle qu'on peut actuellement l'envisager, pourrait rapidement - dès son second album, en fait - placer White Willow parmi les possibles ambassadeurs du rock progressif de sa région géographique. Car lisez plutôt les propos que tient Jacob à ce propos : "Avec le départ d'Audun, White Willow a en quelque sorte perdu son âme folk. Vous pouvez imaginer combien notre direction musicale risque d'en être affectée... Nos dernières compositions en date sont effectivement moins 'folky', avec une plus grande influence classique, des structures plus complexes, et un plus grand dynamisme [Ndlr : il est vrai que, d'un point de vue rythmique, White Willow souffre pour l'instant d'une lenteur et d'une pesanteur chroniques qui embourbent parfois ses développements]. Les ambiances seront plus sombres et mystérieuses...".
Voilà un programme bien alléchant ! Mais pourquoi ce désir apparent de rompre avec ses racines folk ? "Parce que j'en ai marre de grattouiller des guitare acoustiques !... Non, en fait, c'est simplement que notre technique s'améliore peu à peu, de même que notre capacité à composer des choses plus complexes. Alors, nous devenons de plus en plus ambitieux et prétentieux !... Bon, pour dire les choses franchement, nous nous sommes un peu lassés du folk. Mais le côté acoustique demeurera toujours une partie importante de notre son, même si il prendra une forme plus "classique" que folk...".
Il est important de savoir qu'à ce jour, White Willow n'a jamais quitté l'atmosphère feutrée de son local de répétition, et c'est aussi dans la perspective de donner des concerts que le groupe envisage de donner plus de puissance à sa musique. Le contact avec un public et la tension que celui-ci génère sont en général des facteurs de progression incomparables. Quand on entend ce que White Willow, sans cette expérience, arrive déjà à produire, on ne peut qu'espérer le meilleur pour l'avenir ! Parmi les projets sérieux, quelques festivals en Norvège, et éventuellement, si celui-ci a lieu, le prochain ProgFest aux États-Unis.
White Willow est, vous le voyez, un groupe dont le futur sera sans doute plus passionnant encore que le passé. Ces jeunes musiciens se cherchent encore, mais l'on peut déjà dire ce qui leur réussit le mieux : les délicieuses vocalises féminines, les synthétiseurs virevoltants, le côté "rustique" de l'instrumentation- guitares acoustiques, violon, instruments à vent...; reste donc à peaufiner le travail rythmique et mélodique, déjà d'une excellente tenue mais encore perfectible.
Espérons alors que, un peu comme l'arbre qui a inspiré son patronyme, White Willow saura canaliser son énergie créatrice vers une union parfaite de sa limpidité mélodique et de ses penchants plus obscurs...
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°11 - Mai-Juin 1995)

