BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Signal To Noise pochette

PISTES :

1. Night Surf (4:12)
2. Splinters (8:36)
3. Ghosts (5:48)
4. Joyride (4:18)
5. The Lingering (9:25)
6. The Dark Road (4:17)
7. Chrome Dawn (7:12)
8. Dusk City (6:05)
9. Ararat (1:35)

FORMATION :

Trude Eidtang

(chant)

Lars Fredrik Frøislie

(claviers)

Jacob Holm-Lupo

(guitares)

Ketil Vestrum Einarsen

(bois)

Marthe Berger Walthinsen

(basse)

Aage Moltke Schou

(batterie, percussions)

INVITÉ

Brynjar Dambo
(claviers)

WHITE WILLOW

"Signal To Noise"

Norvège - 2006

Laser's Edge - 51:33

 

 

Si la cote de White Willow auprès du public progressif est en rapport avec l'excellence de sa production, son instabilité chronique ternit tout de même quelque peu son prestige. Certes, les incessants changements de personnel n'ont pas jusqu'à présent infléchi son ambition, ni même sa réussite (si l'on excepte peut-être Ex-Tenebris qui s'apparentait davantage à une oeuvre solitaire), ils sont même sur l'ensemble de sa discographie à l'origine d'une disparité formelle bien marquée dont on ne saurait se plaindre quand par ailleurs, on regrette l'uniformité de certaines carrières. Non, le problème relève d'avantage de l'appréhension. Outre la survie du groupe confronté aux difficultés des éternels nouveaux départs, c'est davantage pour la fermeté de son ancrage progressif que l'on craint à chaque remaniement. Les aléas de son évolution l'ayant conduit à susciter l'intérêt croissant d'un public gothique commercialement plus attrayant, on ne saurait trop le blâmer de vouloir profiter plus largement de l'aubaine.

L'album précédent, Storm Season, présentait notamment, sans compromettre l'équilibre progressif, une coloration metal qui pouvait fort bien s'intensifier au grand désespoir d'une bonne partie d'entre nous. De ce point de vue au moins, Signal To Noise rassure puisque cette composante disparaît totalement, en conséquence peut-être du départ du second guitariste, Johannes Saeboe. On en revient pas pour autant aux ambiances lumineuses de Sacrament; au contraire, la disparition totale des éléments folks, véritables racines du groupe, se voit doublée désormais par l'abandon des atmosphères pastorales et plus précisément l'utilisation très limitée des instruments acoustiques. A ce titre, «The Dark Road» (4:17) fait figure d'exception en évoquant cette ancienne inclination.

Le flûtiste, Ketil Vestrum Einarsen, a beau faire un retour au statut de titulaire, il demeure confiné a un rôle décoratif se trouvant le plus souvent intégré à l'ensemble. Enfin, l'arrivée de la nouvelle chanteuse était sans doute attendue avec la plus grande curiosité, tant Sylvia Erichsen avait fini par prendre de l'importance dans l'univers sonore de son groupe. De ce point de vue, Trude Eidtang s'en tire avec les honneurs et assure idéalement sans forcer l'imitation (elle n'aura donc aucun mal a reprendre en concert l'ancien répertoire). Mais, le plus réjouissant, c'est qu'elle dévoile un potentiel beaucoup plus large et surtout un naturel, une facilité, que n'avait pas Sylvia. Ce point forcément très positif n'est pas pour autant rassurant s'il incite les norvégiens à venir chasser sur les terres d'un The Gathering ou d'un Paatos. Sans remettre en question les qualités de ces dernières formations, la perspective de voir sacrifiée l'ambition d'un fleuron progressif, au bénéfice d'un surdimensionnement vocal, peut légitimement effrayer.

Le moment est donc venu de calmer votre anxiété. La part du chant sur Signal To Noise n'est pas plus importante qu'auparavant, elle tend même a diminuer avec la présence notable de trois instrumentaux sur les neufs que compte l'album : l'excellent «Ghosts» (5:48), «Chrome Dawn» (7:12), le seul qui isole un temps soit peu guitare et clavier sur des espaces conséquents, et «Ararat» (1:35), trop court pour signifier autre chose qu'une fin en douceur.

En fait, on assiste d'une façon générale, a une véritable recentrage. D'une part, sur le plan de la conception Jacob Holm-Lupo assume seul texte et musique, d'autre part, pour ce qui est de l'interprétation, c'est un groupe on ne peut plus soudé qui est mis a contribution. Il en découle une cohésion sans précédent qui accroît la densité musicale sans pour autant sacrifier nuances et contrastes. Si la dimension orchestrale se trouve renforcée, son orientation symphonique est bel et bien confirmée notamment grâce a l'utilisation récurrente du mellotron qui tend à orienter la puissance dégagée vers une quête régulière d'émotion. L'usage des synthés va évidemment aussi dans ce sens, mais Lars Fredrik Froislie se doit ici à une plus grande retenue que dans Wobbler.

Le propos développé, très homogène, porté par une certaine urgence, et un son globalement plus actuel, peut sembler plus facile qu'auparavant. Cela dit, si l'on excepte «Joyride» (4:18), aussi trompeur qu'accrocheur, il faudra de nombreuses écoutes pour se faire une idée juste de Signal To Noise. Avec l'attrait des mélodies toujours aussi empreintes de mélancolie, c'est la particularité d'une écriture peu commune qui va peu à peu emporter l'adhésion, celle d'un Jacob Holm-Lupo aujourd'hui souverain qui semble en dépit du «bon sens» bien décidé à poursuivre dans la voie progressive pour notre plus grand bonheur.

Jamais il ne s'était passé aussi peu de temps entre deux albums. Aussi, si le nouveau fonctionnement du groupe favorisant sa stabilité ainsi qu'une plus grande aisance se traduit, entre autres, par un gain de productivité sans compromettre la qualité, il ne fait aucun doute que nous y trouvons également notre compte.

Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)