
PISTES :
1. Breaking Water (2:27)
2. Night Of A Thousand Furry Toys (4:24)
3. Hidden Fear (3:27)
4. Runaway (3:58)
5. Unfair Ground(2:22)
6. Satellite (4:07)
7. Woman Of Custom (3:43)
8. Interlude (1:16)
9. Black Cloud (3:21)
10. Far From The Harbour Wall (6:08)
11. Drowning (1:37)
12. Reaching For The Rail (6:29)
13. Blue Room In Venice (2:48)
14. Sweet July (4:13)
15. Along The Shoreline (4:36)
16. Breakthrough (4:17)
FORMATION :
Rick Wright
(claviers, chant, programmations)
Anthony Moore
(programmations, arrangement)
Manu Katche
(batterie)
Sinead O'Connor
(chant [12,16])
Tim Renwick
(guitares [2,4,6,9,12,15,16])
Dominic Miller
(guitares |5,8,11,14,16])
Steve Bolton
(guitare rythmique)
SianBell
(violoncelle)
Kate St John
(hautbois, cor anglais)
Maz Palladino
(chœurs)
RICK WRIGHT
"Broken China"
Royaume-Uni - 1996
EMI Records - 59:26
Deux ans seulement se sont écoulés depuis la fin de la tournée The Division Bell de Pink Floyd, et l'on aurait pu croire que son claviériste serait reparti, comme il l'a fait durant la majeure partie des années 80, couler des jours heureux au soleil de son île grecque... Il pourrait certes se le permettre. Alors, si Rick Wright sort de son silence, c'est sans aucun doute parce qu'il estime avoir quelque chose à dire.
Loin de célébrer un surréalisme gratuit, la superbe pochette de Broken China (signée évidemment de Storm Thorgerson, illustrateur attitré de Pink Floyd depuis Atom Heart Mother) s'inspire directement du concept de l'album : sur le recto, une femme plonge dans un tourbillon acquatique dont elle ressort en partie morcelée, cassée; au verso, la scène inverse, le chaos redonnant naissance à la vie. L'œuvre de Rick Wright lui a en effet été inspirée par la dépression, puis la guérison d'une amie très proche.
La réussite majeure de ce second véritable album solo est justement d'avoir donné une cohérence à cette collection de morceaux chantés et instrumentaux (seize, de 1:06 à 6:22) par le biais d'une trame conceptuelle. Le fait d'aborder Broken China comme une suite musicale de 60 minutes joue d'emblée en sa faveur, contraire à Wet Dream (1978), succession de chansons mièvres et fades à la joliesse trop superficielle.
Rick Wright a toujours cultivé l'image d'un dilettante, doux rêveur un peu décalé, bien éloigné d'un Roger Waters à l'esprit névrosé. Sa musique est un peu à son image : paisible, flirtant parfois avec la mollesse et l'inconséquence. Pourtant, il n'en possède pas moins une vraie personnalité artistique qui a joué un grand rôle dans la genèse de certaines des œuvres les plus marquantes de Pink Floyd, et notamment Wish You Were Here. Celle-ci s'était exprimée, pour la première fois depuis bien longtemps, sur les meilleurs morceaux de The Division Bell. Broken China poursuit opportunément dans cette veine épique.
Pour autant, si elle se veut spirituelle, profonde, voire à certains moments emphatique, la musique proposée ici n'est jamais pesante ou démonstrative. Certains titres sont même de vraies petites perles de composition, comme «Far From The Harbour Wall» (6:09) où Wright nous entraîne peu à peu dans des abîmes dont on ne ressortira pas indemne, tellement l'intention émotionnelle transpire à chaque instant, sorte de valse frénétique de claviers tourbillonnants jusqu'à l'apothéose. A citer également, ce «Reaching For The Rail» (6:22), interprété en finesse et majesté par une Sinead O'Connor presque méconnaissable (elle use d'un timbre grave et profond assez inhabituel chez elle), lancinant sur un tempo typiquement 'floydien', sur le fil du rasoir de la sensibilité. Mais c'est avant tout l'ensemble qui frappe par sa cohérence, visitant tour à tour les multiples variantes d'une même inspiration. Les textes, signés par Anthony Moore, parolier des deux derniers albums de Pink Floyd, frappent par leur positivisme sous-jacent, tranchant avec les idées noires d'un Roger Waters faisant trop souvent rimer gravité et désespoir.
En ce qui concerne l'interprétation, Rick Wright a su s'entourer de 'sidemen' de talent. A commencer par la section rythmique la plus en vue du moment : Pino Palladino (basse) et Manu Katché (batterie). Ces deux-là s'en donnent à cœur joie, apportant chaleur et spontanéité (leurs parties ont été enregistrées en six jours seulement) à l'ensemble. Wright n'hésite pourtant pas à utiliser parfois les programmations rythmiques, mais c'est toujours à bon escient, pour servir une ambiance. Du côté des guitaristes, on note une volonté de se démarquer du style typique de David Gilmour, même si (ce n'est guère étonnant après presque trente ans d'accoutumance) certains solos flirtent parfois avec un lyrisme bien 'floydien'...
Je terminerai en parlant du chant de Rick Wright. Dans ce rôle, il est indéniable que celui-ci manque d'assurance, sa voix se réduisant souvent à un filet hésitant marmonnant timidement quelques mots. Pourtant, cette façon de chanter est en totale cohérence avec le style de musique qu'il se compose, et ne détonne nullement dans l'ensemble. Elle contribue même à renforcer l'impression de sincérité et de totale implication du claviériste. Il est heureux, de ce point de vue, que Wright ne soit pas allé au bout de son idée initiale, c'est-à-dire de faire interpréter ces chansons par quelqu'un de plus compétent techniquement : le résultat n'aurait pas eu la même portée émotionnelle.
Au-delà de son indéniable réussite musicale, Broken China est un disque rassurant quant à l'authenticité du désir de créer chez ce musicien dont on avait cru sentir, pendant de longues années, qu'il se contentait de vivre sur sa légende. Espérons que Pink Floyd saura à l'avenir pleinement tirer parti de ce regain d'inspiration...
Frédéric BELLAY & Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°18 - Hiver 1996/97)

