BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

The Last Of The Lasts pochette

PISTES :

1. Sacrifice (12:14)
2. On Leave (6:44)
3. Verdun (11:11)
4. Sons Of The Empire (3:44)
5. Mud (3:38)
6. Roommates (5:13)
7. Trenches (6:32)
8. Gas (8:13)

FORMATION :

Manu Delestre

(batterie)

Antoine Duhem

(guitares)

Vincent Hooge

(claviers)

Mat Hooge

(basse)

EXTRAITS AUDIO :

XANG

"The Last Of The Lasts"

France - 2007

Galileo - 57:29

 

 

Nous, amateurs de musique progressive, avons la fâcheuse manie d'oublier que les musiciens de prog le sont généralement aussi, amateurs. Ils doivent ainsi, tout comme nous, conjuguer leur passion et la vie de groupe (composition, répétitions, concerts, enregistrements) avec un quotidien plus terre à terre (...) : fonder une famille, aller au boulot, retaper une baraque, chercher les gosses à l'école, sortir les poubelles et j'en passe...

Sur ce sujet Xang peut faire figure de cas d'école. Suite au "buzz" suscité par Destiny Of A Dream en 1999 dans les terres progressives, les chroniques élogieuses et les concerts par delà les océans; tous, Big Bang le premier (cf. notre numéro 33, décembre 1999) promettaient un "avenir radieux" au groupe. Hélas pour nous, les musiciens avaient d'autres projets, pas forcément musicaux et qui ont assombri cet "avenir". A tel point que l'on pensait que Xang avait bel et bien suivi dans l'au-delà le spectre qui lui avait donné son nom. Aucune nouvelle ne transpirait et son site internet restait fantôme.

Eh bien non ! Durant ces huit années de parenthèse médiatique, le groupe et son label Galileo Records n'ont jamais baissé les bras ! A leur rythme, doucement mais sûrement, ils ont posé les jalons de ce The Last Of The Lasts pour qu'il trouve enfin son auditoire en ce début 2007.

C'était pourtant bien et vite parti puisque son concept était annoncé depuis la sortie de Destiny Of A Dream, et les premières compositions ont été mises en chantier dans la foulée. Ensuite, suite au constat fait en début de chronique, le temps s'est fait élastique. Qui plus est, un nouvel obstacle s'est dressé devant eux : comment financer un enregistrement ? N'ayant pas suffisamment de fonds pour louer un studio pro durant le temps nécessaire, et abandonnant l'idée de la souscription auprès des fans, Xang prit finalement le parti d'enregistrer à la maison (dans de très bonnes conditions, rassurez-vous). Ce qui a encore allongé les délais - puisqu'on n'a plus de contraintes, autant prendre son temps, non ? En revanche, les phases plus délicates de mixage et de mastering ont été confiées aux mains (et oreilles) expertes de l'américain Bob Katz (qui tenait déjà le même rôle sur le premier album et qui collabore régulièrement avec le label Laser's Edge).

Destiny Of A Dream traitait de spiritisme et de la rencontre inquiétante d'un ectoplasme nommé Xang avec Manu Delestre, le batteur porte-parole et conceptualisateur du groupe, alors adolescent. Aujourd'hui, avec The Last Of The Lasts, le sujet est toujours morne et lugubre, mais moins métaphysique. Il est même très concret puisqu'il s'articule autour de la première guerre mondiale, et plus particulièrement du front du Nord de la France (les quatre Xang vivent près de Cambrai).

Histoire de rappeler le premier grand carnage de l'ère dite "moderne", chaque morceau (au titre éloquent : "Mud", "Trenches", "Gas", "Verdun" etc.) se voit illustré sur le livret par une photo de cimetière militaire, un tableau macabre et un texte informatif sur le déroulement des opérations et de leurs conséquences (en millions de morts et de blessés). Bref une thématique pas très joyeuse dont la mise en musique est au diapason.

De ce côté, on retrouve un peu Xang là où on l'avait laissé il y a huit ans : dans une forme magistrale ! Son progressif instrumental de haute volée continue à faire tourner la tête. Avec une fougue délectable et un culot confondant, le groupe manie aussi bien les riffs heavy, les envolées lyriques et quelques passages plus néo. Ponctuée de multiples cassures de rythmes, cette succession d'idées lumineuses (pour une musique au final assez sombre) est pourvue d'une richesse mélodique remarquable. Le tout est présenté par des musiciens en pleine possession de leurs moyens. La section rythmique (Manu Delestre et Matthieu Hooge à la basse) est d'une efficacité incroyable et propulse Vincent Hooge (claviers) et Antoine Duhem (guitare) de la plus belle des manières. Ce dernier, particulièrement inspiré, a pleinement profité de ces huit années pour parfaire sa technique, et met sa virtuosité (illustrée par deux trois plans shread assez ébouriffants et finalement plutôt bien sentis) au service de la composition, de la mélodie et non de la démonstration.

Un (tout) petit bémol toutefois dans cet enthousiasme, il faut avouer que tout ce foisonnement thématique file un peu le tournis, et que la négociation de certains changements de caps s'avèrent brutaux et laissent l'auditeur interrogatif. On a vaguement l'impression que les compositeurs se sont laissés submerger par le flot d'excellentes idées et qu'ils n'ont pas forcément toujours su (voulu ?) les canaliser. A coté, Destiny Of A Dream se montre certainement plus restreint en terme de diversités et d'ambiances, mais il est arrivé à une sorte de perfection formelle qu'on ne retrouve pas toujours ici.

Dans notre numéro 33, nous avions qualifié Destiny Of A Dream de rock progressif "pur et dur". Cet ancrage solide au cœur de notre mouvement persiste, toutefois la palette s'est élargie et laisse apparaître de nouvelles couleurs. Par exemple, ces respirations acoustiques d'inspirations trad qui ponctuent le concept. Généralement situées en début de morceau, et contrastant avec l'ambiance générale sombre et électrique, elles évoquent par leurs caractères apaisés ou mélancoliques, l'humanité qui n'a pas totalement quitté les combattants et qu'en dépit des horreurs du front, la vie et l'espoir sont toujours là. On retiendra plus particulièrement l'ouverture de l'album et de sa guitare flamenca virtuose, la très belle partie d'accordéon sur "Roommates" et l'intro jazzy de "On Leave"...

"Gas", le morceau qui conclut ce The Last Of The Lasts est aussi à mettre en exergue car il présente une facette inédite du groupe, un peu aux antipodes du reste : un tempo très lent, des arrangements sobres et un thème harmonique unique sur le mode majeur (une première). Là dessus vient planer une succession féérique de guitares et de claviers. Comme en apesanteur, on ne sait pas vraiment si l'on est shooté par le manque d'oxygène dû au port du masque à gaz ou si le gaz moutarde ne nous a pas rendu euphorique. Dans l'esprit, on est pas loin du "The Hour Candle" de Camel qui concluait Harbour Of Tears. C'est tout dire...

Sans être révolutionnaire (ce n'était sans doute pas le but de son auteur), cette "Der des ders" est tout simplement bigrement bien fichue. A la fois personnelle, consensuelle et originale, elle démontre une fois de plus que Xang mérite bel et bien cet avenir radieux qu'on lui promettait. Maintenant à lui de prendre son destin en main.

Olivier VIBERT

(chronique parue dans Big Bang n°65 - Avril 2007)