BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Hadrian's Wall Overture (5:08)
2. Hello You (4:18)
3. Mist (5:06)
4. Minstrel's Tale (8:27)
5. The Ghost's Song (4:03)
6. Lazy Day In Haltwhistle (3:32)
7. Back To Northumberland (3:33)
8. Edges Of Empire (2:29)
9. Diving Into The Coal Womb (2:29)
10. Breathing, Scarcely (5:49)
11. Wheels Of Change (4:58)
12. Another Day In Haltwhistle (2:17)
13. Heath (5:14)
14. Revival (3:50)
15. Thirteen Winds (5:06)
16. Anthem (4:48)

FORMATION :

Philippe Claerhout

(guitares)

François Claerhout

(claviers, programmations)

Stéphane Merlin

(claviers)

Caroline Lafue

(chant)

Mickey Simmonds

(claviers)

Laure Oltra

(textes)

Bernard Auzerol

(basse)

Laurent Dupont

(basse)

Dan Ar Bras

(guitare)

Thierry Volto

(batterie)

Caroline Monteil

(flûte)

Laurent Sindicq

(basse)

Thierry Moreno

(batterie, percussions)

EXTRAITS AUDIO :

XII ALFONSO

"The Lost Frontier"

France - 1996

Muséa - 71:07

 

 

La scène progressive française a ceci d'exceptionnel qu'elle compense son apathie quantitative par la très grande valeur de ses composantes. Valeur qui, soit dit en passant, se pare d'une diversité stylistique introuvable ailleurs, y compris au sein des nations phare de notre mouvement (Italie, Suède, Brésil...) : quoi de commun en effet entre Drama, Minimum Vital, Halloween, Patrick Broguière et autres Hécénia (essayons d'y croire encore un peu...) ?!?... Rien, définitivement rien d'un point de vue formel ! Et, comme pour étayer cette constatation, voici que XII Alfonso vient nous proposer aujourd'hui de découvrir son premier album. Car, en tant que formation talentueuse, ce quatuor originaire de la région de Bordeaux se pose là avec un aplomb surprenant.

En fait de quatuor, XII Alfonso est avant tout le groupe des frères Claerhout, François (l'aîné qui s'occupe des claviers et de leur programmation) et Philippe (guitariste), d'autant plus que Stéphane Merlin, claviériste de son état, vient de quitter (plus ou moins activement d'ailleurs) tout récemment le groupe et que le bassiste Laurent Sindicq n'a participé qu'à un seul morceau de l'album. Vous le voyez, les choses évoluent relativement vite, et rien ne dit qu'elles n'auront pas changé d'ici la publication de ce numéro...

Un fait semble certain néanmoins : François et Philippe représentent donc le noyau dur de cette jeune formation, qui fait d'ores et déjà preuve d'une époustouflante maturité. Ce constat est d'autant plus surprenant que ces deux musiciens sont autodidactes et n'ont entrepris leur apprentissage musical que depuis peu d'années. A ce propos, il aurait mieux valu, qu'à mon instar, vous découvriez leur musique sans connaître cet élément afin de ne pas avoir de préjugés. Si vous craignez, malgré mes recommandations, d'éprouver quand même des a priori, je vous invite à examiner maintenant (allez-y tout de suite, et revenez me lire ensuite...) le long entretien ci après. Vous découvrirez la profonde humilité et la sagesse de deux sacrés bonhommes, qui n'ont pas peur d'évoquer leurs limites techniques actuelles et de penser la musique en terme d'émotion et de mélodie.

Leur ouverture d'esprit est sans nul doute à l'origine de la grande réussite artistique qu'est The Lost Frontier. Il est en effet grand temps de vous parler de cet album qui parvient à susciter de bout en bout l'attention de l'auditeur en éveillant constamment sa curiosité... Cet éloquent résultat doit énormément au surprenant et passionnant concept ('le Mur d'Hadrien', du nom de l'empereur romain qui le fit ériger en 122 après J.C. afin de séparer l'Angleterre de l'Ecosse, c'est à dire de marquer les limites du monde civilisé...) qui guide les 16 compositions (de 2:17 à 8:27 pour un total de 71:19) de l'album. Pour illustrer musicalement ce thème, aussi profond que puissant, XII Alfonso a pris le logique parti d'évoquer la nostalgie sous toutes ses formes. Ce choix fait de The Lost Frontier une œuvre terriblement mélancolique (et vivante !) qui bouleversera les plus endurcis d'entre nous...

Pour brosser un tableau complet de la situation (ne suscitant que peu de réserves, n'est ce pas...), il me faut à présent vous parler des artistes qui ont été invités à la fête. Du plus obscur au plus célèbre, tous concourent à faire de l'entreprise un succès. Je désire malgré tout et volontairement ne pas les mettre trop en avant, afin qu'aucun d'entre eux ne vole (involontairement bien sûr) la vedette au groupe par la renommée dont il peut jouir. Car la passion de François et de Philippe est bel et bien contagieuse, au point que nos deux compères ont réussi à convaincre Dan Ar Braz et Mickey Simmonds (on ne les présente plus) de leur filer un coup de mains (sur respectivement un et quatre titres). Comme coup de pub, avouez qu'il est difficile de faire mieux quand on publie son premier album... Néanmoins, il convient de ne pas oublier les autres, notamment Caroline Lafue qui chante en anglais sur 3 morceaux (les très beaux textes sont de Laure Oltra). Ayant douté un temps de la pertinence de sa présence au sein d'un concept avant tout suggéré par la musique (c'est à dire implicitement), je dois avouer que sa voix (et son accent anglais parfait) a eu finalement raison de ma perplexité. Posséder une chanteuse si talentueuse (même si les compositions où elle intervient sont de facture assez simple) est un atout dont XII Alfonso ne pouvait raisonnablement se dispenser...

Quant au style musical à proprement parler, il est possible de le cerner grossièrement en évoquant les noms de Mike Oldfield, Gandalf ou Anthony Phillips. Ce dernier semble néanmoins tenir une place toute particulière dans le cœur de la famille Claerhout tant leur musique évoque les fastes (notamment son magnifique album Slow Dance) du guitariste anglais. Ne réduisons cependant d'aucune façon The Lost Frontier, même en parlant de musique d'essence celtique. Car il s'agit avant tout d'une intense ouverture sur nous même, sur notre sensibilité trop souvent étouffée sous les coups de butoir d'une société par trop prosaïque... Ode à l'amour d'arabesques symphoniques, ou élégie célébrant le passé trop vite oublié, The Lost Frontier marquera certainement les esprits comme l'œuvre, pour l'auditeur, du guet sensoriel permanent, l'album au pouvoir émotionnel infini... Une frontière perdue, des rêves retrouvés...

Olivier PELLETANT

Entretien avec François CLAERHOUT :

XII Alfonso

Plongeons tout de suite au cœur de l'actualité, puisque, comme évoqué rapidement dans la chronique, Stéphane Merlin vient de quitter le groupe...

Malheureusement, c'est vrai. XII Alfonso n'est plus un quatuor. Laurent Sindicq en fait bien toujours partie, même s'il n'a enregistré qu'un seul morceau à la basse sur l'album. Par contre, ce n'est plus le cas pour Stéphane. Son comportement odieux (du à une flemme qui lui est propre, des rancunes personnelles dont lui seul a le secret, et la volonté de changer de direction musicale : jazz-rock, samba...) scelle à la fois la fin de notre amitié et de sa participation au groupe. Dommage, juste au moment où on touche au but...

Effectivement, ce n'est pas la meilleur chose qui pouvait vous arriver en cette période de promotion de The Lost Frontier. Parle-nous néanmoins de votre parcours musical...

Nous sommes quatre (j'inclus bien sûr Stéphane, car il a bel et bien participé à l'aventure jusqu'à aujourd'hui) autodidactes, n'ayant jamais touché un instrument avant 1988 (1986 pour Philippe). Autodidacte, ça implique une très forte motivation, une grande connivence dans le groupe (on revient encore au départ de Stéphane...), et une progression technique assez laborieuse. Cependant, c'est dans le même temps (chose importante à nos yeux) un affranchissement total de règles harmoniques apprises aveuglément et l'absence de barrières hérissés par le conservatoire. Il vaut mieux un piètre instrumentiste avec un soupçon d'âme qu'un singe savant d'une école de musique qui a perdu toute créativité.

En fait, nous nous connaissons depuis 1984 (Philippe et Laurent sont amis depuis le lycée). Nous nous sommes liés au départ autour de voyages, de centres d'intérêt communs pour les châteaux médiévaux, le catharisme et la musique mélodique. C'est à la fin de l'été 88 qu'un soir, après avoir jugé qu'il était trop tard pour aller au ciné, un peu désoeuvrés, nous avons décidé pour passer la soirée de composer une chanson, "Ode A Sonia". Tony et Sonia étaient nos personnages imaginaires, à bord de leur R12 (avec une queue de tigre), fonçant vers une boîte de nuit ringarde de Bordeaux, le Macumba... Cette première chanson était plutôt 'rebelle', mais qu'est-ce qu'on a rigolé ! Et puis, la fonction créant l'instrument, on a acheté un premier synthé (un Roland Juno 2) avec lequel on a composé les premières 'pièces' instrumentales, puis un second (un Kurzweil K1000), un troisième (un Korg M1), puis une basse, une guitare, une autre, une table de mixage (une petite d'abord puis une plus grande)... Bref, depuis 8 ans, on a acquis un home-studio dans lequel on travaille correctement. Cependant, plus on achète d'instruments et plus on sent qu'il en manque d'autres...

Votre patronyme est assez intrigant. Il me semble que cela a un rapport avec Mike Oldfield, non ?

C'est en effet une référence à l'obscur succès de Mike Oldfield "Don Alfonso", chanson au rythme lourdaud et aux consonances éthyliques qui berça nos soirées. Le groupe aurait pu s'appeler Don Alfonso, mais le lien aurait été trop évident. Alors, XII Alfonso s'est imposé. Pourquoi XII ? C'est un nombre que curieusement nous croisons souvent. Chaque bon moment (voyage, déménagement...) apporte son lot de 12 (N° de chambre d'hôtel ou d'appartement...). Ce nombre a également une forte portée symbolique : la croix Cathare aux 12 perles de Toulouse, les 12 portes de Jérusalem (3 portes pour chacun des 4 côtés : on retrouve alors une attirance vers la numérologie, le 4 et le 3, la terre et le ciel), le nombre des cycles (12 mois, 12 heures), le nombre des notes du clavier...

J'ai cru comprendre que vous étiez éparpillés géographiquement. Cela pose t-il un problème pour vos activités musicales ?

Depuis 1994, Laurent vit à Paris pour raisons professionnelles. Et l'année suivante, Philippe a du lui aussi s'exiler au même endroit; cependant, en septembre dernier, il a décidé de revenir vivre à Bordeaux (il part donc tous les matins en avion bosser à Paris !). Pour la réalisation de l'album, l'éloignement de Philippe et de Laurent n'était pas si gênant que cela : la distance était un bon stimulus, il fallait profiter des heures du week-end à fond. Finalement, la motivation s'en trouvait renforcée. Toute la semaine, je préparais le travail avec Stéphane, en peaufinant le mixage afin de perdre le minimum de temps quand nous étions réunis. De plus l'écoute des morceaux dans différents endroits et différentes ambiances mettait en évidence des défauts qu'une audition seulement bordelaise aurait éludés...

Apparemment, The Lost Frontier n'est pas votre première oeuvre...

Non, nous avons sorti deux cassettes démo (Marco Polo et Océan), publié un mini-CD autoproduit de 4 titres (Costa Brava Coast) et composé un album (Instant) resté inédit à ce jour.

Dis-nous en plus, nous t'écoutons...

Marco Polo : Le concept, c'était de voyager en parallèle avec les frères Polo dans leur périple au coeur de l'Asie (tout un imaginaire né du livre de Marco Polo, de la croisière jaune, de The Silk Road de Kitaro...). Les morceaux suivent donc scrupuleusement l'itinéraire que nous avons reconstitué sur des cartes. Les morceaux ont été réalisés uniquement sur Korg M1 (le séquenceur permettait d'avoir une bonne qualité de son, sans souffle). Mais aucune prise, aucun instrument réel. Au total, un an de travail pour une heure de musique cataloguée 'musique de film'... Aujourd'hui, on relève beaucoup de défauts, des séquences et des sons contestables. En fait, on voulait le ressortir pour 1996, 700ème anniversaire du retour des frères Polo à Venise, mais c'est encore trop tôt. Il faut attendre avant de le retravailler. Suite à cette cassette, nous avons tenté de trouver une production ou un débouché vers la musique de film. La seule réponse que nous reçûmes fut celle d'Antoine Tomé, qui nous encourageait à poursuivre : "Je ne peux que vous encourager à travailler, travailler encore, comme des alchimistes ou des sorciers, jusqu'à ce que l'or apparaisse, l'émotion lumineuse, la joie communiquée".

Océan : Toujours avec le Korg M1 et une boîte à rythme. Les 6 morceaux de cette cassette ont été composés pour illustrer l'appel du large, l'horizon aux eaux sauvages. Cependant, les limites de la séquence sur Korg M1 ont rapidement commencé à peser. Le projet n'a pas abouti, mais a suscité l'envie d'aller plus loin. C'était finalement le but recherché d'Océan...

Instant : il s'agit en fait d'un instrumental de 25 minutes, existant (sous une forme inachevée donc) pour l'heure à l'état de maquette. Sur la mouture finale, on retrouvera Dan Ar Braz à la guitare et Antoine Tomé aux percussions vocales. Ce devrait être le point de départ, la matière brute, de notre prochain album. Je n'en dis donc pas plus...

Costa Brava Coast : Pendant la réalisation de la cassette, le syndicat des commerçants de Mérignac, à qui nous avions rendu service, s'est proposé de nous aider à financer le projet d'un mini-CD 4 titres. La solution de la souscription, du parrainage et d'une petite allocation municipale (toute petite !) a permis de mettre bout à bout 25000 francs pour la photocomposition et le studio. Seule obligation : un morceau commercial, c'est à dire passable en radio. Un tube de l'été, quoi ! D'où le titre "Costa Brava Coast", pastiche de chanson de camping et de feuilleton estival. Une espagnolade façon farce ! Inutile de parler du succès commercial de ce CD... Néanmoins, l'expérience d'un premier CD, du parrainage et du studio, ainsi que la première prise de contact avec les Fnac et autres Virgin ont été très riches en enseignement. Au bout du compte, les 1000 CD produits ont tout de même été vendus...

XII Alfonso semble très ouvert et enclin à sans cesse apprendre et progresser...

Effectivement, c'est carrément notre moteur ! De contacts en contacts, de rencontres en rencontres, le groupe profite d'une bonne accroche avec les gens pour s'enrichir d'expériences, de savoir-faire, de conseils, de critiques... Les cassettes et le mini-CD sont les balbutiements d'une démarche de progrès et de maturité vers The Lost Frontier. Etapes par étapes, on repousse tout à la fois les barrière mentales et celles de la technique. A notre rythme. Plus le matériel est sophistiqué et performant, plus les compositions du groupe sont élaborées et plus grande devient l'ambition et la volonté de mener à bien un projet. Plus on manipule de matériels, plus le cerveau est souple et plus on élargit la combinatoire des solutions sans être asservi à la technologie. Manipuler, câbler, décâbler, programmer des synthés, des échantillonneurs, des tables de mixage, c'est l'apprentissage permanent et sans secret... En mixage, en technique de jeu et en composition, on apprend éternellement. Chaque chose apprise, comprise met l'accent sur tout ce que l'on n'avait pas encore entrevu. Le progrès enseigne la modestie et la relativité. Tout apprentissage en appelle un autre. On se sent de plus en plus petit au fur et à mesure que l'on progresse. Il y a autant de différence entre Costa Brava Coast et The Lost Frontier qu'entre ce dernier et la moindre minute de Slow Dance.

La quête inaccessible : le génie d'Oldfield, le son d'Alan Parsons et l'émotion d'Anthony Phillips...

Constater qu'une jeune formation comme la votre est capable de susciter l'intérêt de 'pointures' comme Dan Ar Braz et Mickey Simmonds est vraiment surprenant et excitant. Dis nous comment vous avez été amenés à travailler avec eux...

Concernant tout d'abord Dan Ar Braz, depuis 1984, nous écoutons et suivons sa carrière. Quand nous lui avons écrit, il était encore le guitariste qui n'avait qu'un succès d'estime. On ne recherchait aucunement la star, mais la connivence, le contact et la proximité d'émotion que nous sentions dans sa musique. Dans ce courrier de 1994, nous lui demandions s'il était prêt à nous produire ou à jouer avec nous sur un ou deux titres. Réponse depuis Quimper : Dan ne produit pas, mais pour jouer, c'est d'accord. On l'a rencontré à Toulouse pour un concert avec Gilles Serval - 30 à 50 personnes dans le public... un an après, ce sera le Zénith plein à craquer : la publicité à la télé, ça aide ! On a parlé, longtemps, de l'Ecosse et de musique notamment. On a également évoqué de façon plus précise une future rencontre à Quimper. Quelques mois plus tard, une lettre de Bretagne nous parvient : "Ces temps-ci, je ne suis pas trop bousculé, on pourrait peut-être se revoir pour jouer ensemble". Dan nous a reçus merveilleusement chez lui. Il a joué en guitare rythmique et en chorus, on était ébahi de le voir jouer. Quelle limpidité et que d'intelligence dans son phrasé de guitare... Depuis, on le revoit régulièrement, il nous accueille avec la même chaleur. C'est un gars admirable, exactement celui que l'on imagine en écoutant Septembre Bleu.

Quant à Mickey, je préfère vous retracer l'historique précis. Notre première rencontre eut lieu lors de vacances en Ecosse, au domicile de Fish (!). De passage près de chez lui, nous avions décidé d'aller voir si le célèbre 'poisson' était dans son 'bocal'. Coup de bol, il était de bon poil et nous a reçus ! Nous n'avons entrevu Mickey que quelques secondes, juste le temps de lui dire bonjour ! Puis en septembre 1992, il y eut une première longue conversation, à la sortie du concert de Camel à Bordeaux. Un an plus tard, une seconde, toujours en sortant d'un concert, celui d'Oldfield à Paris. Puis de mieux en mieux : une nuit entière à discuter à Nantes en 1994 pour le concert de Paul Young, et une deuxième l'année suivante, à nouveau pour un concert de Paul Young : intenses discussions au studio 'Le Donjon' à Bordeaux ! En août 95, de retour d'Ecosse, Philippe et moi avons téléphoné à Mickey pour lui envoyer des cassettes vidéo de la tournée Oldfield 84. Au passage, nous lui avons parlé de notre nouvelle idée, c'est-à-dire écrire un mini-album de 4 titres sur le Mur d'Hadrien. Nous lui avons carrément demandé s'il aurait du temps pour l'écouter et le critiquer. C'était un vendredi soir. Un silence de deux ou trois secondes, puis est venue le réponse de Mickey : "Je ne fais rien la semaine prochaine, si vous voulez, je viens de mardi à samedi pour travailler avec vous". Vendredi à mardi, à peine quatre jours pour mettre au point les séquences, les disquettes et surtout ne pas avoir l'air trop amateur devant notre hôte... Finalement, on a passé une semaine de rêve. On a appris en cinq jours autant qu'en cinq ans. Mickey a collaboré à quatre morceaux. Sur trois d'entre eux, il a aidé à la mise en relief et n'a presque rien ajouté. Sur "Mist" par contre, il a apporté beaucoup d'énergie et d'idées. C'est un personnage merveilleux et attachant, doublé d'un comique-né. Comme pour Dan, notre amitié avec Mickey s'est forgée petit à petit, sans trucage ni de course à la 'star'. On a seulement beaucoup de chance, musicalement et humainement, d'avoir rencontré de tels bonhommes...

Mais justement, n'est-il pas difficile de travailler avec autant de musiciens (je pense aussi aux invités plus anonymes), les énergies n'ont-elles pas tendance à s'éparpiller ?

XII Alfonso est une structure ouverte avec un noyau dur (à 3 dorénavant). Le principe de base, étant de faire faire à d'autres ce qu'ils savent mieux effectuer que nous, dans la mesure où le courant passe bien cependant. L'énergie est ainsi canalisée plutôt que dispersée. Le groupe propose un projet concret, une volonté organisée, des moyens techniques fiables au service desquels le talent des musiciens vient se greffer. Mais XII Alfonso reste à la base et à l'aboutissement de l'idée directrice et du processus créatif. L'un d'entre nous amène une série d'accords ou une mélodie, ou même un morceau déjà structuré, quasiment abouti. Le travail consiste à enrichir sans trahir, à élaborer la rythmique, à faire les prises définitives (voix, basses, guitares, percussions...), à mixer et à 'spécialiser' la musique...

Votre musique nécessite visiblement un support thématique précis et fort pour s'épanouir réellement...

Tout à fait. Notre inspiration (c'est à dire notre création musicale) naît de voyages, de lectures, de films, du vécu commun, de rêves et d'expériences personnelles. Un thème revient souvent chez nous, c'est celui du voyage, de l'exploration sous toutes ses formes.

Un mot sur la chanteuse : à la lecture de son nom, on découvre qu'elle est française. Pourtant son chant en anglais est si pur et parfait qu'on ne peut s'empêcher de s'interroger sur ses origines exactes... Peux-tu éclairer notre lanterne ?

Prosaïquement, Caroline vient de Ressac, ville de la banlieue bordelaise. C'est une vraie française avec une voix superbe. Pour enregistrer, nous avons abattu un gros travail de prononciation, de diction et d'accentuation, en collaboration avec le frère de Laurent, Guillaume, qui a une Maîtrise d'Anglais (toujours faire appel à ceux qui sont plus compétents que nous). Il faut aussi dire qu'à la base, le texte de Laure Oltra est très riche de sons et de sens. On peut rapidement s'investir dans une interprétation et une audition porteuse d'images et d'émotions.

Venons en à présent à l'origine du concept de The Lost Frontier...

A l'origine, il y a une passion pour l'Angleterre et l'Ecosse, et pas mal aussi de voyages en deçà et au delà du Mur d'Hadrien. Début août 1995, nous étions une nouvelle fois sur les routes écossaises. Nous avions trouvé refuge, au pied du mur, dans un château du XIIIème siècle qui sert maintenant de cadre à un (luxueux et pas cher !) 'Bed & Breakfast'. Sur la terrasse, nous discutions avec le propriétaire des lieux, David Taylor, de l'histoire de la région. Ce qu'il nous racontait rejoignait parfaitement l'émotion que nous inspirait cette partie de l'Angleterre. On lui a parlé de notre musique, et il a semblé très intéressé. Nous avons alors décidé de nous associer. Deux semaines plus tard, de retour en France, nous nous sommes mis au travail avec comme objectif de réaliser un CD 4 titres sur le Mur d'Hadrien qui serait vendu sur place par David. C'est à ce moment là que nous avons appelé Mickey Simmonds pour les vidéos d'Oldfield (voir plus haut), et le voilà qui débarque. Fin août, quatre morceaux étaient composés et trois ou quatre autres déjà en cours. Jusqu'à fin décembre, ce fut le rush : mixage, composition, enregistrement, mixage... La première mouture prête, nous sommes repartis en Ecosse (nous étions début Février). David accepta de réaliser le disque, mais voulut changer des titres, rajouter notamment un peu de musique... Bref, sur place rien ne fut signé. De retour à Bordeaux, nous reçûmes alors une réponse positive de Muséa, à qui nous avions envoyé du matériel promo... L'aventure de The Lost Frontier pouvait ainsi commencer...

Et le concept à proprement parler...

En 122 après Jésus-Christ, Hadrien, empereur romain, fait ériger un mur de pierre de Carlisle à Newcastle. Au nord, l'Ecosse aux collines sauvages, au sud, les champs fertiles de l'Angleterre. Aujourd'hui encore, debout sur le vieux mur édenté, en plein vent, sur l'échiné des collines des borders, le regard retrouve les mêmes lignes, les mêmes impressions, les deux mêmes horizons opposés. La vieille et antique frontière romaine, au bout du monde, n'a pas perdu son sens. Dans le vent courent les chants et les rires oubliés; les vieilles pierres des bastions palpitent encore, la vie coule toujours au coeur des rocs. Brusquement le vent froid des Midlands emporte la vision; le mur retombe dans le silence et la bruine. La frontière perdue, pour un instant retrouvée...

Cette impression, si forte, de nostalgie, de civilisations passées, de vies écoulées, de bout du monde, nous l'avons à chaque fois que nous escaladons le vieux mur. C'est notre petite 'muraille de Chine européenne'. Voilà pourquoi l'idée a germé d'écrire de la musique pour illustrer, chanter, célébrer cette région de Northumberland et son évolution vers le monde moderne (les mines, le train), ses légendes, et la place laissée à l'homme, si petit dans ces siècles écoulés...

N'avez-vous pas eu peur que les morceaux chantés (très réussis au demeurant) freinent quelque peu la dynamique instrumentale donc conceptuelle ? On peut peut-être leur reprocher un côté trop accessible par rapport à le douce et belle quiétude des développements instrumentaux...

Au départ, nous avions donc prévu un CD 4 titres, puis est venu l'idée d'un album complet au fur et à mesure que l'inspiration imposait de nouveaux morceaux. Profiter de l'opportunité de rencontrer une chanteuse avec une telle voix était tout à fait dans la lignée de cet enrichissement progressif. Le texte et l'interprétation unissent très étroitement ces chansons au concept. Chaque mot, chaque son, chaque intonation contribue à faire sentir l'émotion. Aussi, même si la chanson casse le cours régulier des morceaux instrumentaux, c'est peut-être au bout du compte un relief qui relance l'intérêt de l'auditeur. De plus, la présence des mots et d'une voix apportent une compréhension plus directe, plus évidente, une émotion différente, palpable, une humanité. Et puis, au bout de sept ans d'instrumental, quel plaisir d'enregistrer nos premières vraies chansons !

A propos, le fait que vous soyez autodidactes n'est-il pas en soi une limite créatrice à terme ? Si la virtuosité ne doit aucunement être une fin, n'est-elle pas malgré tout un moyen important (essentiel ?) dans l'élaboration de la musique (a fortiori progressive) ?

Ce fait comporte certainement des limites techniques. En revanche, il n'empêche pas de progresser, et libère de tout stéréotype. Nous faisons de la musique à 'notre échelle', en essayant de faire chaque fois un peu mieux. C'est certain que la virtuosité est un élément essentiel, mais aucun d'entre nous n'a le temps de se consacrer 8 heures par jour à son instrument. Si cela devait nous amener à tourner en rond musicalement, j'espère que nous nous en rendrions compte assez tôt. Dans l'immédiat, nos limites techniques nous préservent des démonstrations (trop souvent stériles) assenées par des musiciens aboutis mais parfois dépourvus de goût !

Slow Dance d'Anthony Phillips fut cité tout à l'heure avec une grande ferveur. L'évocation implicite (ou explicite) de cet album semble quasi-permanente dans votre musique. L'œuvre, sublime effectivement soit dit en passant, de l'Anglais représente-t-elle un modèle pour vous, un but à atteindre ?

Cet album a été un véritable traumatisme pour nous tous ! Il reste en effet un modèle (plus qu'un but à atteindre), une inaccessible étoile. Nous nous efforçons de ne pas franchir le pas qui sépare bien fragilement l'admiration de l'adulation, l'influence du plagiat... Musicalement, une de nos plus grandes joies a été de recevoir une lettre d'encouragement de Phillips qui avait écouté notre mini-CD. Une autre, non concrétisée celle là, serait de travailler avec lui ou bien avec Mike Oldfield... 'Only time will tell'...

Et pour finir, la question rituelle concernant vos projets...

La priorité va bien sûr à la promotion de The Lost Frontier. Ensuite, nous allons nous lancer dans la réalisation du prochain album Odyssées; il s'agit à nouveau d'une œuvre conceptuelle sur les quêtes intérieures, spirituelles et liées aux voyages, le désir de découvertes matérielles et personnelles. Il y a aussi à terme la reprise de Marco Polo. Quant à la scène, rien n'est prévu pour le moment. Nous rêvons d'un projet sérieux et stimulant, un concert sur le Mur d'Hadrien avec orchestre par exemple...

Voilà, un grand merci à vous et à Big Bang pour vos encouragements ! Nous en avons besoin...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°17 - Automne 1996)