BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

A Complex Nature pochette

PISTES :

1. The Two Worlds (8:16)
2. Subterranean (6:35)
3. Innocent Seducer (5:46)
4. Compassion (4:26)
5. Homme-Enfant (4:41)
6. Impatience (7:03)
7. The Red Mask (5:27)
8. Pride (5:54)

FORMATION :

Frederic L'Epée

(guitare)

Stephane Bertrand

(basse)

Volodia Brice

(batterie)

Julien Vecchié

(guitare)

EXTRAITS AUDIO :

YANG

"A Complex Nature"

France - 2004

Cuneiform - 48:21

 

 

Depuis Le Dernier Mot, en 1999, album marquant l'extinction de Philharmonie (cf. BB 31), Frédéric L'Epée, le leader de ce groupe (et aussi ancien guitariste de Shylock, répétons-le) n'avait que peu fait parler de lui. Cela ne rimait pas avec un manque d'activité puisque, entre autre, il a enregistré quatre albums solo autoproduits, donné très régulièrement des concerts solitaires et improvisés (qui ont donnés lieu à trois autres albums), animé le Cercle de Guitares de Nice (formation comprenant de neuf à quinze guitaristes et reprenant des morceaux des répertoires baroque, contemporain, rock etc.), créé le Groupement de Libre Improvisateur (ou GLI, un atelier de musique libre)... Le tout ponctué jusqu'en 2001 par de nombreuses et délicates interventions chirurgicales de la main gauche, suite à un accident de la circulation fin 1996. Ouf...

Ce n'est que fin 2002, une fois sa main gauche totalement «opérationnelle», que L'Epée s'est enfin décidé à s'impliquer à nouveau dans un véritable groupe de rock. Pour monter Yang, il a fait appel à Volodia Brice le dernier et excellent batteur de Philharmonie (par ailleurs musicien de sessions commençant à se faire un petit nom), au bassiste Stéphane Bertrand (auteur de trois albums tendances jazz-rock et électro-jazz dont le premier a été nommé aux Victoires de la Musique en 1999) un des participants du GLI et enfin pour le seconder à la guitare, Julien Vecchié, un de ses meilleurs élèves. Bref, une bien belle brochette de virtuoses !

Le répertoire, entièrement composé par L'Epée, a été monté rapidement, au gré des rares répétitions que les emplois du temps chargés de chacun permettaient. Une Nature Complexe (sous-titré «A Complex Nature») fut enregistré tout aussi vite : en trois jours ! Ainsi cet album a-t-il le charme un peu brut de l'urgence et de la spontanéité. Sans que l'usinage soit grossier ou mal ébarbé (ce serait surprenant venant de tels musiciens), les arêtes n'en sont pas moins vives, à la limite du coupant. Comme si la musique devait être manipulée avec attention. Cela donne aux huit compositions (de 4:26 à 8:16) un coté rugueux qui leur sied parfaitement, les rendant ainsi plus alertes.

La musique de Yang est dans la continuité de celle de Philharmonie, toute période confondue, c'est-à-dire axée autour de savants contrepoints de guitares. A ce petit jeu, le maître et l'élève parviennent, en entremêlant ainsi leurs instruments, à créer des textures vivantes et totalement évolutives. Si le tempo ne varie pas beaucoup, et en dépit d'une unité instrumentale assez stricte (en gros un instrument a un son et n'en change pas) au sein d'un morceau, les nuances de l'interprétation et la richesse des compositions n'en provoquent pas moins une grande variété de climats. Chaque titre explore une voie différente pour aborder de nouvelles sensations. On trouve alors autant de plaisirs différents que les sens et les niveaux de consciences sont convoités.

Certains titres («Innocent Séducteur» et sa pulsion rock ou bien «Souterrain» et ses polyrythmies), en privilégiant les rythmes, flattent plutôt les muscles et le système nerveux. D'autres, par leur complexité harmonique ou mélodique, ont un attrait plus intellectuel (encore «Souterrain» pour la même raison). Et quand la mélodie a le premier rôle, ce sont les sentiments et l'intimité qui sont exacerbés : écoutez «Compassion» et son très beau thème Frippien et minimaliste.

Bien entendu, je n'ai pas cité Fripp par hasard, les travaux de cet artiste ont été primordiaux pour Frédéric L'Epée et sur son œuvre globale. Ainsi Yang n'échappe pas vraiment à la règle : même science des sons, des effets et des enchevêtrements. Toutefois, par rapport au nouveau King Crimson, ou dans une moindre mesure à Gordian Knot, le propos est ici moins heavy, moins extrême. Cela ne les empêche pas d'être hargneux, notamment sur les deux premiers et deux derniers titres, où les thèmes tordus à souhait associés à des densités sonores à la fois et alternativement sobres et touffues ne mettent pas véritablement dans un état de sécurité et de quiétude. A ce niveau «Le Masque Rouge» apparaît comme le morceau le plus typiquement Crimsonien et peut être considéré comme un mélange parfait du coté sautillant de Belew et de l'approche plus tendue et torturée de Fripp.

Pas de doute, en dépit de sa composition instrumentale plus classique (pas d'instrument exotique comme la Warr Guitar ou le Stick), cette nouvelle formation succède avec dignité à Philharmonie. C'est certain, l'effet de surprise est moindre, L'Epée a très certainement souhaité reprendre la démarche artistique de son ancien groupe là où elle s'était brutalement arrêtée. Dans la mesure où il a encore beaucoup de choses à dire et à faire et que le propos reste passionnant et de tout premier ordre, il n'y a pas de quoi en tenir rigueur, bien au contraire... Applaudissons donc tous ensemble le retour très réussi de cet artiste des deux mains, et si possible en contrepoint !

Pour terminer, on espérera, autant pour les musiciens que pour ceux qui les soutiennent, que Yang saura provoquer la chance pour enfin obtenir le public qu'il mérite assurément. Pour qu'enfin, cet arrière goût amer que l'on garde depuis la dissolution de Philharmonie disparaisse...

Olivier VIBERT

(chronique parue dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)