
PISTES :
1. Homeworld (The Ladder) (9:33)
2. It Will Be A Good Day (The River) (4:53)
3. Lightning Strikes (4:34)
4. Can I ? (1:32)
5. Face To Face (5:03)
6. If Only You Knew (5:42)
7. To Be Alive (Hep Yadda) (5:07)
8. Finally (6:01)
9. The Messenger (5:13)
10. New Language (9:19)
11. Nine Voices (Longwalker) (3:20)
FORMATION :
Jon Anderson
(chant)
Steve Howe
(guitares, mandoline, banjo, chant)
Chris Squire
(basse, harmonica, chant)
Alan White
(batterie, percussions, chant)
Billy Sherwood
(guitares, claviers, chant)
Igor Khoroshev
(claviers, chant)
YES
"The Ladder"
Royaume-Uni - 1999
Eagle Records - 60:17
The Ladder... «L'échelle»... Ça ne vous rappelle rien ? Il y a trois ans, Yes nous révélait ses «clés pour l'ascension». Aujourd'hui, il s'est manifestement résolu à dire les choses plus simplement... Et ce constat vaut évidemment aussi pour sa musique. Après l'échec commercial de son retour aux sources, Yes a dû «ouvrir les yeux» (chaque titre d'album de Yes raconterait-il un peu son histoire ?), et prendre conscience que son salut n'était à chercher ni du côté de son passé lointain, ni de celui des recettes éprouvées, mais toujours aléatoires, du calibrage radiophonique... mais dans un savant compromis entre les deux...
Ce choix paraît tellement évident - sans préjuger de sa réussite commerciale... - que l'on s'étonne que Yes n'y ait pas pensé plus tôt... Enfin, ce n'est pas tout à fait exact. Un album avait tenté et assez bien réussi cet exercice du 'juste milieu', c'était Talk, en 1994. Mais Trevor Rabin, même au sommet de son inspiration, restait Trevor Rabin, et trop de ses partis pris - d'inspiration rock-FM - demeuraient, au regard du glorieux passé de Yes, une hérésie.
Le duo Anderson-Rabin alors aux commandes a désormais cédé la place à, non plus un, mais deux couples antagonistes, tirant chacun la musique dans une direction opposé. Jon Anderson et Steve Howe se posent ainsi en garants du Yes éternel et ambitieux, tandis que Chris Squire et Billy Sherwood, partisans d'une approche plus américanisée, veillent à ce que la musique du groupe demeure mélodique et accessible. De deux choses l'une, en présence d'antagonismes artistiques aussi prononcés : ça passe ou ça casse ! En clair, soit Yes parvient à combiner les atouts de ces deux approches, ce qui est loin d'être évident sur le papier, soit le résultat final s'apparentera à une créature de Frankenstein, assemblage repoussant de morceaux cousus grossièrement les uns avec les autres...
Contre toute attente, c'est heureusement la première de ces deux éventualités qui l'a emporté. Et ce, avec un brio réellement insoupçonnable. En effet, alors qu'on pouvait s'attendre à découvrir un mélange hétérogène de morceaux tour à tour recherchés et commerciaux, qu'il serait par conséquent aisé d'attribuer à l'un ou l'autre des deux couples d'auteurs, leurs approches ont bel et bien fusionné, au point qu'il est assez difficile de distinguer les apports de chacun (les crédits n'étant d'aucun secours : ils sont à nouveau collectifs, incluant même Khoroshev...). Le fait que Jon Anderson ait cette fois obtenu le monopole sur l'écriture des textes ne fait que renforcer cette impression d'unité. Considéré du point de vue de la crédibilité de Yes en tant que groupe, et de sa capacité à apparaître comme une force créatrice unie et cohérente, on peut dire de The Ladder qu'il s'agit d'une réussite quasi totale.
Maintenant, si l'on se place d'un point de vue strictement progressif, le bilan est forcément plus mitigé. S'il n'y avait, d'un bout à l'autre, cette classe suprême dans l'interprétation, bref s'il ne s'agissait pas de Yes mais d'un groupe lambda jouant les mêmes morceaux (ne bénéficiant donc pas du 'plus' automatique que constituent la voix d'Anderson, la guitare de Howe ou la basse de Squire), on serait certainement un peu moins enthousiaste. Mais c'est aussi en cela que Yes demeure un grand groupe : cette capacité à transcender le matériau musical à sa disposition par la seule force d'une identité musicale très marquée.
N'allez pas croire pour autant que Yes se soit uniquement reposé sur ses automatismes pour mener à bien sa périlleuse entreprise. Il émane en effet de The Ladder un authentique enthousiasme, une spontanéité qui faisait cruellement défaut à la mécanique trop bien huilée, quasi clinique, d'Open Your Eyes. L'année entière que Yes a passée en tournée (du 17 octobre 1997 au 14 octobre 1998, exactement !), a porté ses fruits : Yes est redevenu une force de frappe d'une redoutable efficacité, capable par conséquent d'aller plus loin et d'offrir ce supplément de créativité qu'il manquait même aux deux volumes de Keys To Ascension, ces petits détails qui font que chaque nouvelle écoute d'un album apporte de nouvelles surprises. The Ladder est rempli de ce genre de moments, qu'il s'agisse d'une petite ritournelle synthétique, d'une ligne de basse particulièrement inspirée, ou d'un bref instant de grâce guitaristique...
Et puis l'amateur de rock progressif, pour revenir à lui, est plus d'une fois à la fête. Il l'est particulièrement pendant les presque dix minutes du morceau d'ouverture, «Homeworld (The Ladder)», qui s'impose rapidement comme l'une des choses les plus enthousiasmantes que Yes nous ait proposé depuis son heure de gloire. On se situe ici résolument dans la continuité des Keys To Ascension, mais avec cette fois une totale maîtrise dans l'enchaînement des différentes sous-parties, qui sont de surcroît toutes très réussies. C'est à un véritable feu d'artifice que nous convient les six musiciens, à ce point maîtres de leur art que ce rock progressif là, se dit-on, devrait rallier immédiatement tout profane à cette noble cause !
La plupart des autres morceaux de l'album affichent des durées tournant autour des 5-6 minutes, ce qui témoigne à la fois de leur conception plus conventionnelle (guère le temps d'être franchement progressif) et du supplément d'âme que Yes leur confère néanmoins (c'est toujours plus consistant qu'une pop-song de base). Et de fait, Yes ne rate jamais une occasion de dynamiter le déroulement trop balisé de ces titres par des digressions instrumentales toujours pleines d'à-propos - un contrechant de pedal-steel par ci, une cassure rythmique par là... Le meilleur exemple de cette démarche est assurément «Finally», qui démarre comme un rock assez balourd, pour déboucher inopinément sur une accalmie au lyrisme époustouflant, qui nous ramène au temps béni des Tales From Topographic Oceans... Précisons au passage que 'l'autre' long morceau, «New Language», en dépit de ses neuf minutes, s'assimile davantage à cette catégorie qu'au style purement progressif développé par «Homeworld», sa durée plus conséquente tenant pour l'essentiel à une longue introduction instrumentale quasiment indépendante de ce qui suit...
Progressifs ou pas, les morceaux ont en commun des mélodies puissantes, particulièrement bien mises en valeur, comme à l'accoutumée, par le chant de Jon Anderson. Ce dernier affiche ici une forme vocale resplendissante, et s'avère tout aussi inspiré d'un point de vue littéraire. Il est pourtant à l'origine de la seule faute de goût majeure de The Ladder, fournissant là une nouvelle preuve que le 'guide spirituel' de Yes peut tout aussi bien devenir, l'espace de quelques minutes, l'artisan de sa déchéance. Toute l'ambiguïté du personnage est résumée dans les 11 minutes qui voient s'enchaîner «Lightning Strikes», «Can I ?» et «Face To Face», et naviguent entre le gentiment kitsch et le franchement crétin. World-music de pacotille, rythmes technoïdes, autocitation vaine (les chœurs de «We Have Heaven» - c'est toujours mieux, ceci dit, que les clins-d'œil légers comme du plomb du «She Gives Me Love» d'ABWH)... bref, entre jeunisme et gâtisme, des outrances qu'au vu de la productivité du chanteur en solo ces derniers temps, on aurait aimé croire Yes préservé...
Mais bon, il faut le comprendre, Jon Anderson : il tient, avec The Ladder, sa revanche ! Contraints au quasi silence lors de la réalisation mouvementée d'Open Your Eyes, lui et Steve Howe avaient alors avalé une sacrée couleuvre, eux qui pouvaient pourtant s'enorgueillir d'avoir été à l'origine des plus grands moments de l'histoire de Yes. Alors logiquement, ils se rattrapent cette fois-ci. Le premier en exigeant, avec l'esprit démocratique qui le caractérise, l'exclusivité sur les textes; le second en tirant clairement la musique vers l'ambition qui doit être celle de Yes, y compris lorsque le matériau de départ vient visiblement du duo Squire/Sherwood. Si Howe, comme Rick Wakeman, pourrait difficilement se vanter de n'avoir commis aucune faute de goût dans sa carrière (Asia, GTR, mais aussi la plupart de ses albums solo), on doit toutefois lui savoir gré d'avoir toujours donné le meilleur de lui-même dans Yes, au plus près de l'exigence artistique qu'il associe, avec un authentique idéalisme, à ce nom.
On ne saurait lui reprocher, de ce point de vue, de tenir Billy Sherwood un peu à l'écart. Talentueux certes (quoique, étant bassiste de formation, il n'est logiquement pas un guitariste aussi flamboyant que son collègue), renfort créatif appréciable eu égard à la nécessite de conserver à Yes sa viabilité commerciale, l'Américain a toutefois montré, avec le monolithique et étouffant Open Your Eyes (dont il était l'artisan quasi unique avec Chris Squire), qu'il convenait de recourir à ses services avec une certaine modération. Encore une fois, la méthode choisie pour The Ladder a su tirer le meilleur parti de sa présence, centrée sur son talent mélodique.
Quant à la prestation d'Igor Khoroshev, un constat s'impose : Rick Wakeman, contrairement à Steve Howe ou Chris Squire, n'est pas irremplaçable, et son jeune successeur se montre ici tout à fait excellent. Au lendemain des Keys To Ascension, ce n'est pas tant le départ de Wakeman (qui n'y avait proposé que le minimum syndical) que l'arrivée de Billy Sherwood qui assombrissait l'horizon de Yes, cette dernière symbolisant la 'normalisation' à venir (et qui, effectivement, est venue...) de son discours. Quasi absent d'Open Your Eyes car trop fraîchement intégré, Khoroshev confirme sur The Ladder la très bonne impression qu'il fit lors de la dernière tournée : parfait dans le rôle du substitut (l'imitation est parfois évidente), capable aussi d'affirmer un style plus personnel, mettant dans un cas comme dans l'autre du cœur à l'ouvrage et faisant plaisir à entendre. On croirait presque avoir affaire au Wakeman de Fragile, unique album de Yes sur lequel il ait montré toute l'étendue de son talent (en tant qu'arrangeur notamment), avant de se contenter d'un rôle de 'guest-star' de luxe (sa participation aux Keys To Ascension n'étant que l'avatar extrême d'un dilettantisme non dénué, toutefois, d'une authentique foi en la musique de Yes).
Le savoir-faire éprouvé des vétérans et l'énergie juvénile des nouvelles recrues; la poursuite d'une tradition musicale ambitieuse et le souci de s'adresser au plus grand nombre : Yes a réussi à prouver, avec The Ladder, qu'il était capable de concilier au mieux ses multiples qualités, au service d'objectifs eux aussi pluriels, pour ne pas dire contradictoires. Ce défi, tenant a priori de la quadrature du cercle, Yes a su en faire l'"échelle" par laquelle il va sans doute aborder, en pleine possession de ses moyens, le cap du nouveau millénaire...
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)

