BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Magnification (7:15)
2. Spirit Of Survival (6:02)
3. Don't Go (4:27)
4. Give Love Each Day (7:44)
5. Can You Imagine (2:58)
6. We Agree (6:30)
7. Soft As A Dove (2:18)
8. Dreamtime (10:45)
9. In The Presence Of (10:24)
i) Deeper
ii) Death Of Ego
iii) True Beginner
iv) Turn Around And Remember
10. Time Is Time (2:09)

FORMATION :

Jon Anderson

(chant, guitare MIDI, guitare acoustique)

Steve Howe

(guitares, mandoline)

Chris Squire

(basse, chant [piste 5])

Alan White

(batterie, percussions, piano)

YES

"Magnification"

Royaume-Uni - 2001

Eagle Records - 60:34

 

 

Depuis l'acte fondateur que représenta en 1988 la formation d'ABWH, promesse (hélas en grande partie non tenue) d'un retour de la famille Yes au rock progressif de ses plus belles années, les incessants changements de cap imprimés au groupe, généralement à l'initiative de Jon Anderson, semblent relever de considérations que certains qualifieront de 'marketing' (c'est-à-dire soumises à un hypothétique 'air du temps'), les plus indulgents préférant y voir un cheminement involontairement erratique, fruit malheureux des heurts incessants entre les aspirations artistiques du groupe et un réalisme commercial non dénué de contradictions.

Ces hésitations stratégiques se sont faites d'autant plus criantes ces dernières années que, il faut bien l'avouer, aucune des options testées ne s'est réellement avérée concluante d'un point de vue commercial. Qu'il s'agisse du retour à la formation 'historique' des années 70 pour le projet Keys To Ascension (musicalement assez surestimé à l'époque, avouons-le, même si nos raisons étaient nobles et sincères), de la normalisation pop d'Open Your Eyes, ou du choix d'un compromis (séduisant de prime abord mais finalement superficiel) avec The Ladder, les ventes de disques de Yes n'ont guère décollé, en dépit d'activités scéniques invariablement couronnées de succès.

Reconnaissons que le grand public a de bonnes raisons d'hésiter avant d'acheter le dernier album en date du groupe. Car Yes, à l'instar de beaucoup de groupes de sa génération, n'a pas hésité à galvauder régulièrement son image et son capital artistique au nom d'intérêts à court terme. Comment ne pas avoir été affligé, par exemple, de voir trôner fièrement en couverture d'Open Your Eyes, le logo 'historique' de Yes, suggérant une continuité avec ses œuvres les plus ambitieuses ? On imagine la déception de ceux qui, ayant perdu le groupe de vue pendant dix ou quinze ans, choisirent ce moment pour se remettre à la page... Même chose quelques années plus tôt pour Union...

Pourtant, comme nous ne manquons pas du reste de le rappeler chaque fois que l'occasion s'en présente, la magie de Yes ne s'est jamais démentie sur scène, même lorsqu'il assurait la promotion de ses albums les moins inspirés. Grâce évidemment à des concerts centrés sur son ancien répertoire (jusqu'à l'extrême représenté par le «Masterworks Tour» de l'été 2000, où il ne jouait aucun morceau postérieur à 1974...), mais aussi à un charisme musical intact que l'on désespérait de voir à nouveau incarné sur un album studio.

Annoncé à grands renforts de superlatifs comme la création la plus ambitieuse de Yes depuis belle lurette, voire depuis toujours, Magnification nous parvient donc en cet automne 2001 auréolé d'un possible statut d'œuvre majeure au sein de sa discographie, susceptible de rivaliser avec, voire même de dépasser, les Close To The Edge et autres Relayer qui ont fait sa légende. Au cœur de cette réussite annoncée, outre la réduction de la formation à ses seules figures historiques, gage d'un authentique retour aux sources, la présence à leurs côtés d'un orchestre. Ce qui n'est certes pas une totale nouveauté, l'expérience ayant déjà été tentée il y a plus de trente ans par Yes (à son corps défendant certes) sur son deuxième album Time And A Word, avec un résultat mitigé (mais pas inintéressant), sans parler du projet Symphonic Music Of Yes d'il y a quelques années, limité dans ses ambitions par l'interdiction contractuelle signifiée à Jon Anderson d'y participer complètement.

En dépit des réserves portant sur l'absence de claviers (à l'exception de quelques accompagnements de piano assez basiques interprétés par Alan White), il y avait tout lieu de se réjouir de voir Yes se remettre ainsi en question, et expérimenter une nouvelle fois avec la matière même de sa musique. Pourtant, il faudra convenir que si la dimension orchestrale de Magnification constitue un charme indéniable, ce contexte n'a pas stimulé autant qu'il aurait dû le faire l'imagination et la créativité du groupe.

Les premières écoutes de l'album rassurent vite quant au bon goût général de l'œuvre, et notamment des parties orchestrales conçues (et, pour certaines, composées) par Larry Groupé. Celles-ci sont à la fois élégantes et discrètes, conférant à la musique un supplément de majesté et appuyant à bon escient le contenu mélodique. Les chansons elles-mêmes sont dénuées, à l'exception de digressions inévitables, mais brèves et limitées, du côté de refrains un peu trop efficaces pour être honnêtes, de réels faux-pas stylistiques. L'ensemble apparaissant du coup plus équilibré et 'coulé' que n'importe lequel des albums récents de Yes.

Pourtant, au-delà de cet aspect formel irréprochable, laissant espérer un plaisir auditif décuplé par les écoutes successives, Magnification échoue à donner sur le long terme ce qu'il semblait promettre de prime abord. Aucune révélation ne s'opère : les mélodies que l'on aurait rêvé sublimes ne sont que plaisantes, le symphonisme plus joliment décoratif que céleste... Et l'interprétation de Yes, qui aurait dû se trouver transcendée par sa totale liberté créative, semble étrangement dénuée de ferveur, presque mécanique.

Seul Chris Squire se démarque de cette apathie générale avec des parties de basse souvent jubilatoires et, grande première, son tout premier lead vocal dans l'histoire de Yes : le titre en question, «Can You Imagine», étant issu du projet avorté XYZ initié en 1981 par Squire et Alan White en compagnie de Jimmy Page. Pendant trois courtes minutes, on se prend à rêver d'une suite à son mythique Fish Out Of Water (lui aussi, semble-t-il, puisqu'un tel album nous est promis - juré ? - à l'horizon 2005...). Autre expérience inédite sur un album de Yes : l'utilisation prédominante d'une flûte aux accents celtiques sur «Soft As A Dove»...

Magnification est globalement structuré selon une ambition croissante, se concluant logiquement avec ses deux pièces de résistance, longues chacune d'une dizaine de minutes (le bref «Time Is Time», le vrai titre de conclusion, s'apparentant à une sorte de coda). Cette dynamique en crescendo dissimule mieux que sur The Ladder la présence de nombreux morceaux aux arguments musicaux somme toute assez limités, comme les très pop «Don't Go» et «Give Love Each Day». Si ce dernier dépasse les six minutes, c'est grâce à une introduction orchestrale de deux minutes exactement (qui est utilisée comme ouverture des concerts de l'actuelle tournée); coïncidence, l'autre intervention solitaire de l'orchestre de Larry Groupé, en conclusion cette fois de «Dreamtime», fait précisément la même durée. A croire que la longueur de ses contributions lui a été imposée par contrat !

L'ensemble ne manque pas de bonnes et/ou belles idées, mais au-delà d'une inspiration qui n'est pas celle de la grande époque, certains partis pris viennent systématiquement brider le groupe. Toujours aussi en voix, Jon Anderson s'est par contre laissé aller à ses penchants littéraires les plus contestables : nombre de ses textes semblent tout droit sortis d'un manuel de savoir-vivre new-age, collection d'aphorismes mystiques, de vibrants appels à l'amour universel, voire de truismes assénés avec une candeur confondante. «Assénés» est le mot, car certaines phrases tendent à être scandées avec une insistance qui n'a d'égale que l'indigence des accroches mélodiques censées les appuyer.

L'autre problème central est d'ordre rythmique. On a rarement entendu Yes se cantonner aussi systématiquement à des constructions rythmiques aussi platement binaires. Les exceptions sont rares : le sus-mentionné (mais trop bref) «Can You Imagine», ou le début en ternaire de «Dreamtime». Batteur que l'on sait capable de pimenter considérablement ses interventions, Alan White a simplement besoin d'être stimulé dans cette tâche par la structure même des compositions. Or ce n'est pas le cas, y compris lorsqu'il se colle lui-même à la tâche, puisque «In The Presence Of», dont il a paraît-il écrit l'essentiel de la musique, ne contredit nullement le constat d'ensemble.

Steve Howe, quant à lui, ne sort pas réellement grandi de sa confrontation avec l'orchestre. Son prédécesseur Peter Banks fut confronté au même problème avec Time And A Word ce qui précipita d'ailleurs son éviction de Yes. Les solos de guitare, sur Magnification, s'apparentent souvent à des combats, rarement victorieux, avec l'orchestre, parties de bras-de-fer dont il ressort que Howe est ici davantage accompagnateur qu'accompagné. Seules exceptions : les séquences acoustiques, généralement des introductions ou de brefs interludes.

Ne noircissons pas le tableau à outrance : grâce en particulier au souci apporté à son apparence formelle, Magnification peut tout à fait prétendre à une place de choix parmi les albums publiés par Yes après Going For The One. Certains pourront même estimer qu'il est le meilleur - sans hélas qu'un tel constat puisse prétendre faire l'unanimité. Tels sont respectivement la réussite et l'échec de ce projet. Espéré novateur, voire visionnaire, Magnification s'avère finalement n'être qu'un bon album de Yes, ni plus ni moins, sans que ses spécificités formelles n'influent de manière décisive sur son bilan artistique.

Bilan qui demeure de toute façon provisoire. Car c'est la spécificité de la tournée 2001 de Yes : outre la présence de quelques titres du nouvel album (pour les concerts américains de cet été, seuls «In The Presence Of» et «Don't Go» ont été joués, le reste de la setlist étant globalement identique au «Masterworks Tour»; l'inclusion d'autres nouveaux morceaux, voire de l'intégralité de Magnification, ne serait pas envisagée avant le second volet de la tournée américaine, en 2002), ce sont quelques-uns des chefs-d'œuvre historiques de Yes qui se voient appliqué le traitement orchestral, dont trois de ses plus beaux epics : «Close To The Edge», «Ritual» et «The Gates Of Delirium».

Inutile de dire qu'il faudra attendre d'avoir entendu le résultat pour juger définitivement de l'opportunité d'une expérience qui, sur disque, n'aura malheureusement pas tenu toutes ses promesses...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°41 - Octobre 2001)