BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Herbe de Bizon pochette

PISTES :

1. La Trêve (Pt 1) (6:50)
2. La Trêve (Pt 2) (6:46)
3. La Trêve (épilogue) (3:38)
4. Juliette (4:52)
5. Vaudou (6:26)
6. D’ Ouest En Est (6:26)
7. Pyramides (5:33)
8. Blizzard (9:44)

FORMATION :

Mad’jik Maf
[Christine Maffeis]

(flûte)

Cosmosmic
[Thierry Colin]

(vibraphone)

Lutz Volcano
[Didier Paupe]

(guitares)

Mr. Claude
[Claude Thibaut]

(basse)

Roussos
[Eric Varache]

(batterie)

LA ZOMBIE ET SES BIZONS

"Herbe de Bizon"

France - 2003

Ad Lib Productions - 50:15

 

 

Rencontre improbable, ce 10 décembre 2004 : dans le cadre d'un festival de jazz, un quintette inconnu au bataillon et au patronyme intrigant s'est glissé en première partie du nouveau groupe (très électro) du pianiste Laurent DeWilde, Organics. Sans préjugé, on écoute, on aime beaucoup et on se dit que sa musique relève tout autant, sinon plus, des musiques progressives que du jazz. Erreur de casting ? Précisons que le concert a lieu au Triton, la salle parisienne dont les penchants progressifs sont désormais bien connus. Alors, entendre du progressif au festival Bleu Triton n'est finalement pas plus inattendu que de découvrir du (quasi) jazz aux Tritonales. Il n'empêche, on est curieux d'en savoir plus sur cette formation à l'étonnante maturité musicale.

Et l'on apprend que celle-ci a publié deux ans plus tôt un premier CD, Herbe De Bizon, totalement ignoré par le 'milieu' progressif, et pour cause. «Jusqu'à ce passage au Triton, nous ne connaissions pas, ou très peu, le réseau progressif, ni d'autres d'ailleurs, faute sans doute de pouvoir définir une étiquette à notre musique», avoue le guitariste Didier Paupe. «Le rock progressif ne représente, au départ, qu'une partie de notre démarche musicale, mais il est vrai qu'elle prend une place de plus en plus prépondérante au fur et à mesure de notre évolution».

En découvrant les longues compositions instrumentales aux rebondissements superbement orchestrés, dominées par une flûte traversière lyrique et volubile et les textures cristallines du vibraphone, quiconque ayant des musiques progressives une vision un tant soit peu «ouverte» sera tenté de rétorquer que cet éclectisme est précisément l'un des fondements de ce genre musical, et que même les accents orientalisants de certains thèmes ou l'ouverture à l'improvision jazz n'ont de ce point de vue rien de rédhibitoire, pourvu qu'ils demeurent parcimonieux, ce qui est le cas.

A la limite, le plus intrigant de prime abord pour le mélomane progressif, c'est sans doute le patronyme plutôt farfelu que s'est choisi le quintette. Faut-il y voir une volonté de désamorcer certains préjugés vis-à-vis d'une musique que d'aucuns estiment trop sérieuse ou 'intello' ? «Pas vraiment. Ces préjugés n'étaient pas d'actualité à l'époque où, au terme d'une soirée un peu trop arrosée, Christine, la flûtiste, et moi-même avons eu l'idée de ce nom entre humour, dérision et jeu de mots. Nous n'étions simplement pas dans le même univers musical qu'actuellement. Nous avons pourtant gardé ce nom, parfois jugé trop décalé, parce que notre motivation se situe plus dans la recherche de sons et la complicité musicale et humaine que dans les concepts».

La Zombie groupe

Peut-être convient-il à ce stade d'en dire un peu plus sur la genèse de la formation. L'histoire débute à Troyes (Aube) en 1999. Christine Maffeis (alias Mad'jik Maf), flûtiste de formation classique, âgée alors de 29 ans, décide de partir en quête de nouveaux horizons musicaux, afin de pouvoir enfin donner libre cours à toutes ses envies musicales. Elle sollicite alors deux amis, le guitariste Didier Paupe (alias Lutz Volcano) et le batteur Eric Varache (alias Roussos), qui officient à l'époque dans divers groupes de jazz, funk et rock. A ce trio viendront bientôt se greffer un vibraphoniste et un bassiste, remplacés en 2001 par les actuels titulaires de ces postes, Thierry Colin (alias Cosmosmic) et Claude Thibaut (alias Mr Claude).

«Ces changements sont intervenus car le jeu et les goûts artistiques des deux nouvelles recrues étaient plus en harmonie avec l'évolution de notre orientation musicale. En effet, notre répertoire initial était uniquement composé de reprises : Wizard Of Oose, Chick Corea, Groove Collective... Peu à peu, une couleur plus personnelle s'est affirmée, à mesure qu'Eric amenait des compositions originales étroitement liées à l'orchestration du groupe. Du coup, notre esthétique musicale s'est écartée peu à peu de notre style de départ».

Nous touchons ici à l'une des spécificités les plus remarquables de La Zombie et ses Bizons, à savoir que la quasi totalité de son répertoire est issu de l'imagination de son batteur, Eric Varache. Une précision qui tord le cou à un autre préjugé lié au nom du groupe, qui laisserait à penser que sa flûtiste en serait la meneuse et les autres musiciens, en quelque sorte, ses «accompagnateurs». «Nous n'avons jamais perçu cette idée d'un leader. Notre travail de groupe est d'ailleurs à l'opposé de cela, et la musique l'illustre parfaitement. Nous parlons toujours de 'La Zomb' comme d'une entité, et ça vaut aussi pour les compositions qui, bien qu'écrites le plus souvent par Eric, sont le résultat d'une recherche artistique et créative très importante de la part du groupe tout entier. En effet, ses morceaux nécessitent bien souvent un long travail d'arrangement, d'aménagement, et quelquefois de réécriture. Cette méthode de travail n'est sans doute pas étrangère à l'originalité et le son du groupe. Elle nous procure en tout cas un énorme plaisir instrumental et créatif. Un plaisir renouvelé en permanence, de sucroît, car Eric est extrêmement productif, et nous ne restons jamais très longtemps sans nouvelles matières à travailler !».

L'idée d'un batteur-compositeur, si elle continue à être considérée comme inhabituelle, n'a pourtant rien d'iconoclaste dans les musiques progressives : les exemples sont nombreux, de Bill Bruford à Daniel Denis en passant par Pierre Moerlen ou Christian Vander. Précisons au passage que La Zombie a assuré la première partie de Magma lors du festival des Nuits de Champagne en octobre 2002. Quant à Pierre Moerlen, l'analogie entre la musique du groupe et celle du Gong de la période Shamal / Gazeuse! (en particulier des morceaux comme «Mandrake» ou «Percolations») est plus qu'évidente, tout comme l'influence de King Crimson sur le final de «Blizzard», aux réminiscences plus que prononcées de celui de «Starless», tandis que la combinaison guitare-vibraphone rappelle parfois les ambiances envoûtantes, délicieusement sombres de «Fracture».

A l'automne 2002, le quintette s'est enfin senti prêt à franchir le pas du premier album, qu'il est allé enregistrer en Belgique. «Le choix du studio Impuls a été mûrement réfléchi : d'une part, il nous semblait parfaitement adapté, dans son acoustique et son équipement, à notre instrumentation un peu particulière, et d'autre part, nous avions été sensibles à la qualité des productions réalisées là-bas, grâce à l'expérience largement reconnue de Stéphan Kraemer, l'ingénieur du son, en matière de création sonore. Olivier Moyne, le réalisateur artistique, a également joué un rôle crucial, notamment en nous faisant enregistrer 'live', avec un minimum de 're-re', et sans partitions ! L'ensemble des opérations s'est étendue sur une durée de 18 jours, mixage inclus».

Herbe De Bizon paraît début 2003, sous l'étiquette Ad Lib Production, mais il s'agit en réalité d'une autoproduction, ce qui explique sa diffusion confidentielle, essentiellement régionale. «Nous tenions à réaliser ce premier album de manière complètement autonome. Le choix de l'autoproduction s'est imposé de lui-même. Dès lors, nous sommes partis à la recherche de subventions [ville de Troyes, Aube Musiques Actuelles...], qui nous ont permis de concrétiser notre projet. Pour le côté artistique, nous avions évidemment rodé le répertoire, et une maquette avait été effectuée six mois auparavant, permettant une préparation studieuse et réfléchie de l'enregistrement définitif... Quant à la distribution, nous n'en avions pas jusqu'au concert au Triton. C'est maintenant chose faite, et le CD est au catalogue de principaux distributeurs progressifs : Cosmos Music, Muséa, Wayside Music, Laser's Edge, Syn-Phonic... Autant de structures dont nous ignorions l'existence il y a encore quelques semaines !».

Cet album, justement, parlons-en ! Par réflexe pavlovien, mais surtout parce que ce sont celles qui ont été jouées lors du concert au Triton, notre attention se porte en priorité sur les deux plus longues pièces, qui introduisent et concluent le CD : «La Trêve», dont les trois parties totalisent près de 17 minutes, et «Blizzard», qui tutoie les 10 minutes.

La première est à la fois le sommet évident du disque et une initiation idéale, dans la longueur, à l'univers si séduisant de 'La Zomb'. Une première partie, structurée autour d'un riff vocal, puis rythmique, faussement alambiqué, dans une veine jazz-rock pêchu qui permet au duo basse-batterie de montrer son savoir-faire, mais considérablement adoucie par les mélodies aériennes de la flûte; puis une seconde plus orientalisante mais toujours aussi contrastée; pour finir avec un «épilogue» aux colorations africaines... Les développements inattendus et imprévisibles ménagés par l'écriture d'Eric Varache brouillent les repères temporels de l'auditeur, l'obligeant à s'abandonner au vertige du saut dans l'inconnu. Mais qu'on n'en déduise pas que tout ceci ne soit qu'une succession arbitraire, façon copier-coller, de séquences disparates : celles-ci s'enchaînent avec une totale fluidité, et sont placées sous le signe d'un souci mélodique de tous les instants. A la fois aventureuse et accessible, la musique ainsi découverte est consensuelle au sens noble du terme, susceptible de charmer les mélomanes avertis comme les profanes.

Les pièces plus courtes placées en milieu d'album ne sauraient prétendre aux mêmes vertus 'trippesques'. Elles n'en reconduisent pas moins les qualités d'écriture et d'arrangement, tirant le meilleur parti de l'instrumentation du groupe et variant avec intelligence les atmosphères. Seule exception : «Juliette», qui cède quelque peu à la banalité, que ce soit dans sa rythmique plus basique, sa descente d'accords un tantinet téléphonée, ou son solo de guitare un peu caricatural. Moins ambitieux, ce morceau s'apparente surtout à un dernier vestige d'immaturité, ce dont le groupe a visiblement pris conscience. «L'idée du format long, inauguré avec «La Trêve», nous a rapidement séduits, car elle est plus propice au voyage auquel nous voulons convier nos auditeurs. D'ailleurs, notre prochain répertoire sera quasi totalement enchaîné. Mais ce n'est pas une démarche préméditée : encore une fois, c'est uniquement la musique qui nous guide».

Quant à «Blizzard», conclusion du concert comme de l'album, c'est sans doute la pièce la plus typiquement progressive du lot, à savoir qu'elle est en grande partie dénuée de velléités jazzy ou ethniques, et qu'à l'inverse elle s'aventure dans des contrées plus franchement dissonantes, où la guitare de Didier Paupe peut enfin s'abandonner totalement à sa folie. Les similitudes de la seconde moitié du morceau avec celle de «Starless» de King Crimson, déjà signaléee plus haut, relèvent davantage du pastiche affectueux que du plagiat éhonté, mais le mimétisme structurel (montée en puissance autour d'un motif cyclique minimaliste, jusqu'à l'accélération/explosion finale) ne manquera pas d'être stigmatisé par les moins indulgents. Il est certain que ce final, en dépit de son efficacité, aurait pu être plus subtil.

A ces quelques détails près, on retient de cette Herbe De Bizon une impression de maturité et de cohérence. Le champ d'investigation musical et esthétique de La Zombie et ses Bizons est suffisamment large pour intégrer des influences variées, mais assez clairement circonscrit pour que son propos ne s'éparpille pas en un bric-à-brac finalement impersonnel. A en croire le groupe, le chemin a été long pour parvenir à ce résultat. «La diversité de personnalités et de goûts au sein du groupe ont amené dès le départ un certain éclectisme, mais ceci a parfois été délicat à gérer d'un point de vue artistique. Heureusement, un 'heureux mariage' s'est instauré, autour de notre envie commune d'aventures musicales. Chacun a voyagé dans l'univers des autres, cherchant à élargir ses acquis. L'impression de fraîcheur et de communion que dégage notre musique découle autant de cela que du travail d'orchestration. Chacun apporte ainsi sa contribution aux ambiances : la flûte est souvent sur un registre lyrique, la guitare dans l'expérimentation sonore, et le vibra sur des couleurs harmoniques ou hypnotiques. Mais rien n'est figé. A l'écoute du disque, on peut facilement se rendre compte que le trio rythmique est d'influence rock, certaines phrases de vibraphone plutôt connotées jazz, et la flûte teintée d'orientalisme...».

Le concert du Triton, divisé à égalité entre extraits de l'album et avant-goûts du prochain opus, nous aura permis de découvrir un nouveau magnum-opus signé Eric Varache, «Errances Cosmiques», dont les deux «actes» totalisent plus de vingt minutes et se situent dans le droite lignée de «La Trêve», laissant augurer du meilleur pour la suite. Mais aussi, en ouverture, «Essaouira», signé du vibraphoniste Thierry Colin, dans une veine plus austère et répétitive. D'autres compositions sont déjà achevées ou en chantier, avec en ligne de mire l'enregistrement du second album au début de l'année prochaine. Une échéance que nous serons certainement de plus en plus nombreux à attendre avec impatience...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°57 - Avril 2005)