BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

< Retour
Liens vers pages : 1 - 2 - 3 - 4 (entretien)

AFTER CRYING (2/4) - Suite >

Révolution de velours

Les quelques mois qui vont suivre seront une phase de changements majeurs, mais en douceur, au sein d'After Crying, avec tout d'abord l'arrivée du trompettiste Balazs Winkler qui intègre le groupe après avoir participé à nombre de ses concerts en tant qu'invité. Winkler deviendra au fil des années un personnage de premier plan dans le groupe grâce à ses talents multiples, non seulement de trompettiste, mais aussi de pianiste et de compositeur. Né en 1970, Balazs a baigné dès son enfance dans une atmosphère très musicale : une mère violoncelliste professionnelle, un père architecte mais également musicien amateur, et deux sœurs qui feront carrière comme violoniste et altiste au sein de divers orchestres symphoniques. Après avoir étudié le violoncelle pendant six ans, Balazs optera à 12 ans pour la trompette, pour laquelle il se révèle rapidement très doué. Il obtiendra plus tard un premier prix, et intègre à 14 ans le conservatoire Bela Bartok, où il étudie également le piano et la composition. En 1989, il réussit l'examen d'entrée à l'Académie Franz Liszt de Budapest, dont il sortira six ans plus tard avec un diplôme d'enseignant. Entre-temps, l'Orchestre de Festival de Budapest commence à faire appel à lui comme soliste, et les tournées à travers le monde s'enchaînent jusqu'en 1996, date à laquelle il remet sa démission.

Lorsque Winkler intègre After Crying fin 1991, le groupe n'est plus qu'un trio, mais il va rapidement devenir quatuor avec l'ajout d'un batteur, Laszlo Gacs. Lui non plus n'est pas tout à fait un nouveau-venu, puisqu'il a participé en 1988 à l'enregistrement d'une bande diffusée à l'époque lors des concerts d'After Crying. «Nous voulions insérer, au milieu d'une pièce acoustique d'une heure, un passage rock très brutal. Nous avons donc fait appel à Laszlo. Pendant que la bande passait - elle durait environ trois minutes - nous restions tous les trois complètement immobiles, au milieu du déluge sonore !...». Né en 1965 à Budapest, Gacs a commencé la batterie à 14 ans et, à partir de 1986, a dispensé ses talents dans de multiples formations rock 'underground'. En 1990, il fonde, avec deux autres percussionnistes, son propre groupe, Paleo Acid, qui se fait rapidement connaître par ses prestations scéniques consistant en d'interminables improvisations tribales, durant en moyenne trois ou quatre heures... Finalement, il rejoint After Crying début 1992, et ne dispose que de quelques semaines pour se mettre en jambe avant l'enregistrement, dès le mois de mars, du deuxième album, Megalãzottak Es Megszomoritottak.

Conçu et enregistré dans la foulée d'un bouleversement majeur d'effectif, Megalãzottak Es Megszomoritottak est avant tout une œuvre de transition pour After Crying, car elle nous propose un instantané, pris sur le vif, d'une métamorphose en cours. Disposant d'un vocabulaire musical considérablement enrichi, le groupe tâtonne, à la recherche d'un nouveau langage.

Cette démarche a des aspects passionnants. Le principal est l'apport tout à fait original de la batterie, à la fois proche du rock (mais jamais franchement, la guitare basse n'ayant pas encore fait son apparition dans l'instrumentation) et révélateur d'une solide formation classique. Par ailleurs, le synthétiseur, utilisé pour créer des nappes 'atmosphériques' en arrière-plan, inscrit dans une perspective plus typiquement progressive le piano et le violoncelle, toujours en vedette. Le résultat est un son unique, envoûtant et saisissant de beauté.

Pour autant, Megalãzottak Es Megszomoritottak n'est pas l'œuvre totalement aboutie qu'elle aurait pu être. L'intérêt et l'impact de ses recherches formelles restent limités par une certaine carence de fond. Les deux longues compositions - «A Gadarai Megsãllott» (22:10) et «Megalãzottak Es Megszomoritottak» (10:59) - ont tendance à s'appesantir trop longuement sur leurs différents thèmes, et donc à traîner en longueur. Si l'on ajoute à cela la durée totale assez réduite de l'album, on peut en déduire qu'After Crying manquait de compositions au moment d'aborder sa réalisation.

Reste que ce bilan mitigé sur le fond est assez largement transcendé par une forme très séduisante. Y compris au niveau du chant, plus sobre (le très beau «A Kis Hõs») et parcimonieux (bien que l'album s'inspire d'un roman de Dostoïevski, «Humilés Et Offensés», dont il porte d'ailleurs le titre hongrois). Bref, Megalãzottak Es Megszomoritottak mérite le détour malgré ses imperfections.

Peu après la sortie de l'album, After Crying donne un concert où il joue des pièces baroques et de la Renaissance, ainsi que des chansons des Beatles (!), l'ensemble étant présenté dans des arrangements écrits spécialement. Puis au printemps 1993, le groupe renouvelle l'expérience déjà tentée en 1991 d'un double concert avec, en première partie, les compositions originales et, dans la seconde, la restitution fidèle d'un album de King Crimson. Cette fois, son choix se porte sur l'œuvre fondatrice du pionnier du rock progressif, In The Court Of The Crimson King. La compilation Elso Evtized nous permet d'en entendre un extrait, un magnifique «21st Century Schizoid Man», d'autant plus étonnant qu'il s'agit d'une composition aux antipodes du style habituel d'After Crying, et que comme à son habitude le groupe est resté minutieusement fidèle à l'instrumentation et au style d'origine. Impressionnant !

Entre ciel et terre

Le tournant 1993/94 voit, comme deux ans auparavant, de nouveaux changements dans la composition du groupe. Plutôt que de changements, on devrait en fait parler de renforcement, puisque ces arrivées ne sont compensées par aucun départ. C'est d'abord le retour du co-fondateur Gabor Egervari qui, tout en conservant son rôle d'ingénieur du son lors des concerts, assure à nouveau des parties de flûte. Quelques mois plus tard, c'est au tour de Ferenc Torma, guitariste qui avait prêté son concours aux deux hommages à King Crimson. En parallèle, Peter Pejtsik alterne de plus en plus souvent violoncelle et guitare basse, utilisant cette dernière pour les morceaux les plus 'rock'.

La formation ainsi constituée, comprenant désormais six musiciens, enregistrera en juin 1994 le troisième album d'After Crying, Fold Es Eg («terre et ciel»). Mais au moment où démarrent les sessions, un changement majeur est déjà intervenu en son sein, avec le départ annoncé de Csaba Vedres, que celui-ci accepte cependant de différer jusqu'à l'achèvement de l'album. Cet événement va provoquer, comme l'on peut s'en douter, la consternation chez les amateurs du groupe, mais il ne surprit guère les autres membres du groupe. «Il était prévisible qu'il voudrait tôt ou tard changer radicalement de voie», diagnostique Pejtsik. «C'est quelqu'un de foncièrement individualiste, un 'leader' né en quelque sorte, et il arrive parfois des moments où il refuse toute concession, toute adaptation aux gens qui l'entourent. Dans ces moments, il choisit généralement de partir, et de chercher de nouveaux collaborateurs. Je pense qu'il est important pour lui de sentir que tout, et tout le monde, est sous son contrôle. Donc, le motif principal de son départ est de nature personnelle... Comme beaucoup de gens très doués, Csaba n'est pas facile à vivre. Je le regrette, nous étions autrefois de grands amis et j'espère que cela pourra de nouveau être le cas à l'avenir...».

La couleur semble annoncée dès le premier morceau, un instrumental époustouflant à mi-chemin entre l'ouverture du «Trip To The Pair» de Renaissance et les envolées pianistiques de Keith Emerson : le mariage classico-rock est pleinement consommé. Pourtant, si le titre suivant paraît confirmer cette tendance (là, c'est l'orgue qui domine, dans la plus pure veine du grand ELP), l'impression est trompeuse : After Crying ne s'est pas laissé griser par les décibels, et n'a pas renié son passé.

Car le groupe hongrois (comprendre : ses deux leaders, Csaba Vedres et Peter Pejtsik) refuse résolument d'envisager l'élargissement de son effectif sous l'angle d'une contrainte. Certes, un batteur et un guitariste électrique ont intégré ses rangs, mais rien ne l'oblige à faire systématiquement appel à leurs talents. Ainsi, toute la première moitié de Fold Es Eg voit se succéder les combinaisons instrumentales les plus diverses : cela va du chant liturgique façon Milliard Ensemble («Leltar») au duo piano-batterie style Moraz/Bruford («Rondo»), en passant par une pièce pour guitare acoustique («Zene Gitarra») ou une émouvante mélodie jouée par la trompette sur fond de nappes synthétiques («Puer Natus In Bethlehem»). Bref, des titres généralement courts et s'en tenant chacun à une ambiance unique.

Puis il y a trois morceaux, les derniers et les plus longs : «Judas» (9:39), «Bar Ejszaka Van» (7:06) et «Kétezer Ev» (13:39). Le premier est particulièrement notable, car c'est finalement le seul à faire appel de façon égalitaire (ou presque) à l'ensemble de l'effectif présent. A l'écoute du résultat, grandiose, on regrette qu'il soit ainsi isolé. On y retrouve, pêle-mêle, des réminiscences de musique de chambre, de progressif façon King Crimson (la guitare stridente de Ferenc Torma) et de symphonisme puissant (la trompette démultipliée de Balazs Winkler), synthétisées d'une manière tout à fait personnelle. On passera plus rapidement sur le second, intéressante recherche d'ambiance mais basée sur un récitatif en hongrois dont le sens, par définition, nous échappe. Le titre de clôture, enfin, est un petit bijou de raffinement. L'introduction, somptueux échanges entre piano, flûte et violoncelle (retour aux sources ?), donne la couleur. Le chant fait alors son entrée, rejoint par un chœur lors des refrains. Progressivement, l'ensemble gagne en densité, grâce notamment au jeu subtil de la batterie, d'abord discrète (cymbales uniquement), puis de plus en plus présente, jusqu'à s'intégrer pleinement et mener les débats.

Œuvre d'une richesse apparemment inépuisable, Fold Es Eg marque l'accession d'After Crying au statut de formation essentielle de la scène progressive actuelle. A la croisée de ses deux cultures musicales fondatrices, il en mêle avec aisance et habilité les différents idiomes pour créer un style totalement personnel dont la diversité - des styles, de l'instrumentation - est le maître mot.


Haut de page