BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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AFTER CRYING (3/4) - Suite >

L'heure est grave...

Une fois le départ de Csaba Vedres devenu effectif, After Crying se trouve évidemment confronté à un problème majeur : comment va-t-il pouvoir se passer d'un musicien qui était son principal compositeur, voire son leader officieux ? Un début de réponse est fourni par les crédits du troisième album : le travail de composition est réparti plus démocratiquement, les pièces les plus longues étant le fruit d'une création collective. Mais cela ne suffit pas à rassurer. «Peu de gens pensaient, et certainement pas Csaba, que le groupe continuerait après son départ», avoue Pejtsik. «C'est pourtant ce qui s'est passé et nous avons le sentiment non seulement de ne pas avoir régressé, mais au contraire d'avoir progressé sur de nombreux plans. Il nous a fallu travailler très dur, mais nous l'avons toujours fait. Avec Csaba, nous avons perdu un compositeur de grand talent, mais finalement nous en avons gagné trois autres. Je crois que nous ne nous en sommes pas si mal tirés !».

On ne peut s'empêcher de rapprocher ce tournant dans la carrière d'After Crying de celui franchi par Genesis quelque vingt ans plus tôt, lors du départ de Peter Gabriel. Dans les deux cas, peu croyaient que le groupe pourrait se relever d'une telle épreuve, ce qu'ils firent cependant au-delà des espérances. Mais aussi et surtout parce que l'artisan de ce renouveau fut non pas un renfort extérieur, mais une composante du groupe qui révéla à cette occasion un talent insoupçonné. Le Phil Collins de l'histoire s'appelle Balazs Winkler, jusqu'alors trompettiste, officiant plus occasionnellement (et sans se faire particulièrement remarquer, ses parties pouvant être attribuées par erreur à Vedres) au synthétiseur. Eh bien, c'est justement ce fameux Winkler qui va devenir le nouveau pianiste d'After Crying !

«J'ai toujours aimé jouer du piano», déclare-t-il modestement. «La seule chose qui a changé, c'est que ce qui était essentiellement un loisir est devenu un travail à plein temps ! En fait, dès mes débuts dans After Crying, j'alternais trompette et synthé, je jouais même parfois des deux simultanément ! Mais évidemment, Csaba tenait la vedette dans ce rôle. Je n'avais de toute façon pas assez confiance en mes capacités de pianiste pour m'illustrer au premier plan. Maintenant, évidemment, mon rôle a changé, mais de la même façon que beaucoup de choses ont changé dans le groupe, en général, depuis le départ de Csaba. Et puis je ne délaisse pas complètement la trompette. Je pense que cet instrument a encore de l'avenir dans After Crying, même s'il faudra peut-être trouver des façons différentes de l'utiliser...».

Autre conséquence du départ de Csaba Vedres, la possibilité de faire appel à un chanteur à plein temps. Encore une fois, After Crying utilise ses forces vives, et c'est son parolier Tamas Görgenyi qui va prendre en charge ce rôle. After Crying demeure donc un sextuor.

Pénitence ?

Après un long silence discographique, qui n'est cependant pas synonyme d'inactivité pour le groupe (celui-ci expérimente en coulisses diverses formules instrumentales, notamment des collaborations avec un quatuor à cordes et un quintette à vent, After Crying revient à la charge au printemps 1996 avec un quatrième album au titre trompeur, et sans doute ironique : De Profundis, nommé d'après le psaume de la Pénitence récité dans les prières pour les morts... Titre à la mesure du pied de nez qu'adresse cet album à tous ceux qui ne croyaient pas à la survie d'After Crying après le départ du plus charismatique de ses deux piliers.

Objet de toutes les craintes du fait de l'absence, pour la première fois, du pianiste Csaba Vedres, De Profundis s'attache, tout au long de ses 74 minutes, à les dissiper par un exceptionnel foisonnement musical, par lequel After Crying revendique une identité multiforme et, surtout, collective, donc dépassant les personnalités, même capitales, de ses différents membres...

Comme sur ses deux premiers albums, le groupe s'est entouré d'une kyrielle d'invités dont l'apport confère à sa musique une dimension orchestrale, désormais essentielle au plein épanouissement de l'art des Hongrois. Alors que Fold Es Eg se distinguait par des velléités rock plus marquées qu'auparavant, De Profundis choisit de ne s'en revêtir qu'occasionnellement et de recentrer son discours sur l'influence classique qui fait, encore et toujours, sa spécificité. Une influence qui s'exprime autant dans la structure de ses compositions que dans l'instrumentation relevée (violoncelle, flûte et trompette, bien sûr, mais aussi violon, alto, trombone, tuba, hautbois, basson et clarinette).

Attention tout de même à ne pas se méprendre sur la nature du propos musical d'After Crying. Il ne compose pas de la musique classique stricto-sensu, mais lui adjoint une indéniable «pulsation» rock avec l'emploi d'une section rythmique, de guitare et de claviers qui lui permet de pousser assez loin ses investigations sur de nouvelles terres à défricher. Poncifs que tout cela ? Certainement pas, car nous tenons là un groupe inventif et novateur qui, au mépris du consensus ambiant, s'engage résolument dans l'expérimentation, mettant à mal (avec un brio insoupçonnable a priori) les canons du rock progressif.

Cette dernière donnée ne doit surtout pas dissuader les plus timorés de tenter l'aventure proposée par After Crying. Car sans que celle-ci se traduise comme c'est trop souvent le cas par un assujettissement dogmatique, cet élève surdoué de la classe progressive possède une large culture musicale qui s'affirme crescendo avec chaque nouvel album et lui permet de s'exprimer avec une égale réussite dans les registres les plus divers.

De manière un peu simpliste, et forcément réductrice, on peut séparer les quinze morceaux (de 0:40 à 12:12) en deux catégories : des titres courts marqués par un souci d'expérimentation, et des compositions plus longues célébrant pour leur part un rock progressif d'obédience symphonique. Deux exceptions cependant : les titres d'ouverture et de clôture, le premier étant un chant liturgique interprété par un chœur féminin, propice à l'introspection et au recueillement, et le second une chanson plus conventionnelle rehaussée par une instrumentation luxuriante et une nostalgie particulièrement émouvante.

Les écoutes successives révèlent cependant que la limite entre les deux types de morceaux n'est pas aussi nette qu'il y parait d'abord. After Crying s'amuse constamment à brouiller les cartes, s'autorisant toutes les audaces en faisant se côtoyer au sein d'un même morceau symphonisme et expérimentation. Et la réussite est immanquablement au rendez-vous, car les six musiciens ne se montrent jamais à court d'inspiration. Il faut dire que leur champ d'investigation est suffisamment large pour prévenir, par l'alternance des atmosphères, tout risque de lassitude. Ajoutons à cela une rigueur d'écriture qui n'a rien de superficiel : rien n'est inutile, car comme Fold Es Eg le montrait déjà, After Crying sait se dispenser de certains instruments lorsqu'ils n'ont pas leur place dans telle ou telle composition. C'est cette maîtrise qui permet à un morceau tel que l'instrumental «Kulvarosi Ej», mariant guitare électrique, violoncelle et trompette, de nous bouleverser par son symphonisme intimiste.

Ce sont cependant, une fois encore, les titres les plus longs qui rendent compte le mieux de l'étendue du talent d'After Crying. Les Hongrois y réussissent l'improbable, et pourtant si probant, pari de faire alterner des séquences symphoniques d'une richesse mélodique inouïe (Bartok et Stravinsky ne sont jamais loin...) avec des moments de pure frénésie 'crimsonienne'. Une mention spéciale doit être décernée à l'exceptionnel «De Profundis» (11:29), sur lequel After Crying tutoie véritablement le génie : l'émotion née des échanges entre les différents instruments, empreints tout à la fois de chaleur et de tristesse, plonge l'auditeur dans un état d'absolue béatitude.

Avec De Profundis, After Crying a réalisé la synthèse parfaite de ses précédents travaux. La liberté créatrice qu'il s'y autorise met plus que jamais en évidence l'indigence de tant d'autres qui enferment leur inspiration dans des carcans stylistiques trop stricts. Un bien bel exemple d'hétérodoxie progressive intelligente...

En août 1996, After Crying participe au premier Festival Hongrois de Rock Progressif, organisé par Stereo Kft/Periferic Records dans le cadre d'un immense festival rock organisé à Budapest (sur la 'Student Island'). Les Hongrois y partagent l'affiche avec un casting international : les Britanniques Peter Hammill et Man, les Suédois de Ritual et les Italiens de Malombra.

Ce concert sera la dernière apparition du batteur Laszlo Gacs avec le groupe. Très proche de Csaba Vedres, celui-ci ne faisait plus preuve, selon ses collègues, du même dévouement à la cause du groupe depuis le départ du pianiste. Tandis qu'il part se consacrer à l'enseignement de la batterie, ses collègues vont s'attacher à célébrer comme il se doit le dixième anniversaire de la formation d'After Crying, en retournant en studio pour enregistrer quelques titres inédits, composés au fil des années, et qui n'avaient pas trouvé place sur les différents albums du groupe.

Nous est donc proposé un somptueux double CD, Elso Evtized, auquel se voit assignée la double tâche de résumer la carrière du groupe et de compléter sa discographie digitale. La seconde ayant manifestement été privilégiée, la première n'est pas vraiment remplie : tout juste appréciera-t-on de disposer de versions en hongrois de trois morceaux d'Overground Music.

Outre le 'digest' de Koncert 1991 et la reprise de «21st Century Schizoid Man» de 1993, notre intérêt se focalise donc sur les huit pièces «nouvelles» (de 2:00 à 9:20). Celles-ci ne démentent pas le souci d'éclectisme habituel d'After Crying, une impression renforcée par la participation, une nouvelle fois, d'un grand nombre d'instrumentistes invités. S'il y a une conclusion à tirer de ces morceaux, d'origines diverses donc n'ayant pas vocation à nous éclairer sur l'avenir du groupe, c'est bien celle-ci : l'affirmation réitérée d'une totale liberté créatrice.

De son côté, Csaba Vedres continue son petit bonhomme de chemin. Depuis son départ d'After Crying, il donne régulièrement des concerts, que ce soit seul au piano ou entouré d'amis musiciens. Quatre cassettes ont été publiées de façon relativement confidentielle, comprenant respectivement des pièces pour piano jouée en concert, une messe de sa composition, un arrangement personnel d'une oeuvre de Liszt et des titres joués avec son nouveau groupe, constitué outre lui-même d'un batteur, d'un violoncelliste/claviériste et d'un contrebassiste. Cette formation, baptisée Townscream, sortira fin 1997 un album studio intitulé Nagyvarosi Ikonok (voir notre chronique publiée dans le n°24).

Épilogue

Trouver une conclusion à un tel article, concernant qui plus est une formation aussi originale, relève quasiment de la quadrature du cercle. Comment, en effet, réduire une musique si profonde et complexe à quelques formules forcément approximatives ?... Une chose doit être dite cependant, car elle est la base même du propos artistique de nos amis Hongrois : After Crying, par son immense talent, s'impose comme la figure de proue indiscutable des musiques progressives dites «hétérodoxes». A ce titre, sa place n'est assurément pas au centre géographique de notre microcosme. Point de consentement général à espérer donc, mais la certitude d'un art musical unanimement respecté, car hautement respectable.

Aymeric LEROY

Chronique de De Profundis :
Christophe MAISIAT et Olivier PELLETANT

Remerciements à : Gergely BÖSZÖRMÉNYI,
Christian AUPETIT, Attila SZOMOR et Daniel BEZIZ

(dossier publié dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)

A consulter également, en prolongement de ce dossier, les chroniques suivantes :

AFTER CRYING - "6" (1997) + entretien avec Tamas GÖRGÉNYI et Peter PEJTSIK

AFTER CRYING - "Struggle For Life" (2000)

AFTER CRYING - "Bootleg Symphony" (2001)

AFTER CRYING - "Show" (2003)

TOWNSCREAM - "Nagyvarosi Ikonok" (2003) + entretien avec Csaba VEDRES


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