BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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AFTER CRYING (4/4)

ENTRETIEN AVEC PETER PEJTSIK
(violoncelle, basse, chant)

Votre musique est en quelque sorte à mi-chemin entre la musique classique dite «de chambre» et le rock progressif : parfois l'un, parfois l'autre, le plus souvent un mélange assez personnel des deux...

Je n'aime pas vraiment cette définition, car elle suggère une hésitation de notre part, ce qui n'est pas le cas. Selon moi, le rock progressif n'est rien d'autre que le prolongement moderne de la musique classique. Enfin... c'est un peu plus compliqué que cela évidemment ! Mais sur le principe, je place ce que nous faisons dans la continuité d'une longue tradition qui, au cours des siècles, a vu les musiques «populaire» et «savante» se nourrir de leurs spécificités respectives. De tous temps, il y a eu cohabitation d'une musique «pour le peuple», accessible aux gens ignorant tout de la théorie musicale, et d'une musique «noble», réservée à une minorité éclairée. Évidemment, tout n'était pas aussi compartimenté que cela, et la musique savante a souvent puisé matière à renouvellement dans la créativité populaire. Aujourd'hui, cette distinction en termes de classes sociales n'a plus vraiment de sens, les différences de pratiques culturelles chez les gens sont moins de nature financière qu'une affaire de goût personnel. C'est pourquoi le rock progressif peut prétendre incarner la musique de notre temps : c'est un style né d'une musique «de danse», le rock'n'roll, transformé en musique «artistique» par l'intégration d'éléments plus complexes dans un langage à l'origine très limité.

Pour nous, l'utilisation d'éléments rock revêt une signification supplémentaire, celle de l'universalité. Cela a à voir avec l'idée qu'il ne peut y avoir d'art sans un langage commun. Et à notre époque le rock est, qu'on le veuille ou non, le seul véritable langage musical international. Je ne dis évidemment pas que c'est forcément totalement positif. Le rock suit la règle du plus petit dénominateur commun; il est manipulé par le «business» et récupéré par la politique... Mais nous nous reconnaissons quand même dans un certain nombre de ses aspects.

Les albums d'After Crying sont assez différents les uns des autres, et au sein de chacun cohabitent des morceaux eux-mêmes très différents. Pourquoi ?

Il y a certes, dans notre musique, des différences d'atmosphère, d'instrumentation, de longueur, ou plus généralement de style, mais toutes ces variantes ne sont que les multiples facettes d'une seule et même personnalité artistique. Chaque caractéristique d'une oeuvre d'art est le vecteur de pensées... ou d'une absence de pensée. En ce sens, notre musique exprime notre vision du monde. Et ce n'est pas parce qu'elle se manifeste sous différentes formes qu'elle s'adresse à des publics différents.

La liberté d'œuvrer dans des styles musicaux très diversifiés nous paraît être quelque chose d'absolument fondamental. Nous avons rencontré tellement de musiciens qui souffraient d'être cantonnés à un style unique, et avaient fini par penser être incapables de jouer autre chose. En travaillant avec nous, certains ont découvert qu'ils pouvaient tenter d'autres expériences et, parfois, ont changé radicalement de voie par la suite.

Évidemment, une telle attitude fait d'After Crying un groupe difficile à vendre. Mais nous n'avons que faire de telles considérations d'ordre purement commercial. Nous sommes plus intéressés par la réalité de notre création que par d'éventuels fantasmes extra musicaux...

Si l'on envisage notre musique ainsi, c'est-à-dire avant tout comme une façon de transmettre des idées, ou une expérience, alors on peut finalement dire que chaque album, chaque morceau d'After Crying est en fait le même. Nos objectifs futurs ne peuvent donc s'exprimer en terme d'évolution de notre style. Nous souhaitons surtout parvenir à trouver à chaque fois le bon «format» pour exprimer ce que nous avons à dire à un moment donné. Le résultat pourra donner un sentiment de continuité par rapport au passé, ou au contraire de rupture, sous forme d'apparentes «périodes» durant le temps d'un ou deux albums... mais ce ne sera qu'une vision superficielle d'un phénomène beaucoup plus complexe.

Est-il délicat de faire cohabiter, comme c'est le cas chez After Crying, instruments acoustiques et électriques, issus de traditions musicales très différentes ?

Vous savez, créer de telles divisions entre les instruments est plus une vue de l'esprit que le reflet de la réalité. Il faut savoir par exemple que lorsqu'il a été inventé, le violon, qui était alors plus proche du violon alto, n'était pas considéré comme «respectable» par les compositeurs «classiques» de l'époque. Il a fallu la transition de l'alto au violon tel que nous le connaissons aujourd'hui pour que cela change. A l'inverse, le saxophone, qu'on associe plus volontiers au jazz, fut utilisé très tôt dans des oeuvres symphoniques. A notre époque, le même phénomène existe. La guitare électrique ou la guitare basse ont fait leur apparition dans la musique dite «savante». Mais ils sont souvent mal utilisés, et perdent au passage toute leur personnalité, tout le pouvoir émotionnel qu'ils possédaient dans leur contexte originel. Et je ne parle même pas des synthétiseurs... L'intégration de ces instruments modernes à la musique «sérieuse» est extrêmement lente. Pour notre part, nous essayons d'accompagner, et si possible d'accélérer, ce mouvement !

Vous évoquez souvent l'influence de King Crimson et Emerson Lake & Palmer. Quel a été, selon toi, leur apport à la création musicale de leur temps ?

Celui-ci me paraît devoir être exprimé en terme de sophistication, plus que de complexité comme on le fait souvent. A mon sens, les oeuvres de ces deux groupes sont deux expressions très différentes d'une même chose. Ils peignent des tableaux saisissants et criants de vérité du monde contemporain, suggérant - selon mon interprétation bien sûr - que la vie ici bas est une aventure à la fois tragique et merveilleuse. King Crimson dépeint le côté sombre et pénible de la vie, un peu comme Dostoievski, tandis qu'ELP en retient également, et surtout, le côté plus gai et léger, à la manière de Shakespeare. Je serais tenté de dire qu'ELP aborde le monde de manière plus objective, car exhaustive, alors que King Crimson se limite globalement à une seule dimension, celle de la noirceur.

Au-delà de tout cela, ces deux groupes possédaient un élan et une puissance qui font défaut à la plupart des groupes actuels. Ils étaient tous deux capables de produire une musique tour a tour monumentale et solennelle comme une cathédrale, puis intime comme une petite chapelle, puis barbare comme un rite païen, et finalement alambiqué et esthétisant comme des ornements architecturaux 'rococo'. Bref, ils pouvaient tout exprimer, et l'ont fait.

Vous n'avez été connus en dehors de votre pays qu'en 1996. Croyiez-vous auparavant que personne à l'étranger ne serait intéressé par votre musique ?

Pas du tout. Au contraire, nous avons toujours pensé que notre musique serait très bien reçue si tant est qu'on lui donne les moyens d'être entendue. L'explication de cette reconnaissance tardive est simple : nous n'avons jamais été très doués pour l'auto promotion, et n'avons jamais eu l'argent nécessaire de toute façon... Gergely Böszörményi de Stereo Kft fut le premier à croire en nous et à investir de l'argent dans l'édition et la promotion de notre musique, sur son label Periferic Records.

Nous avons eu des échos de gens au Japon, en Italie, au Brésil, aux États-Unis, en France bien sûr, et dans beaucoup d'autres pays encore, qui apprécient ce que nous faisons. Nous avons pu nous en rendre compte l'été dernier lors du festival de rock progressif hongrois. Après notre concert, presque tous les membres des autres groupes nous ont félicités et ont acheté nos quatre albums !

Comment voyez-vous l'avenir d'After Crying ?

Je me sens incapable de répondre à cette question. Comme je vous l'ai dit, After Crying n'est pas un groupe marqué par une véritable évolution stylistique. Nous nous réclamons certes du mouvement progressif, mais pas au sens où, au fil de nos albums, nous passerions d'un style à un autre, d'une instrumentation à une autre.

Tous sont présents simultanément à l'état de possibilités, et peuvent donc disparaître et réapparaître à certains moments. C'est pourquoi «De Profundis» marquait, d'un certain point de vue, un retour à la veine d'«Overground Music».

Pour le reste, nous avons évidemment beaucoup de projets, mais tous ne sont pas musicaux, et tous n'impliquent pas le groupe dans son entier. Nous avons chacun des centres d'intérêt très personnels, et souhaitons nous y épanouir également. Je joue par exemple de la musique irlandaise avec Ferenc Torma et un musicien irlandais, Patrick MacMullan. Balazs dirige un groupe de musique traditionnelle. Tamas et Gabor écrivent, des poèmes, des romans... Le problème dans tout cela, c'est que les projets les plus importants, qu'il s'agisse de livres, de projets théâtraux ou cinématographique comme c'est en l'occurrence le cas, sont également les plus coûteux. Il vous faudra donc être patients, mais je suis persuadé que les gens qui apprécient notre musique seront également intéressés par nos autres projets, car l'esprit, le message et l'exigence de qualité y seront identiques...

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