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ALAN PARSONS PROJECT (2/4) - Suite >

"The Eagle Will Rise Again" (1978-1980)

Tales Of Mystery And Imagination, I Robot et Pyramid composent ainsi une trilogie conceptuelle qui, si elle n'était pas programmée, explore néanmoins de grands thèmes transversaux : la dimension fantastique de notre humanité, son extinction inscrite dans l'avenir, et ses racines mystiques enfouies dans les sables d'un lointain passé... Ces trois albums constituent assurément un des pics artistiques de la carrière d'Alan Parsons. Avec ses complices Woolfson et Powell, il semble avoir tout donné, et le quatrième opus, Eve, qui paraît en 1979, illustrera malheureusement la stagnation, et même le recul d'une inspiration qui a dès lors du mal à se renouveler. Il faut dire que les impératifs liés au contrat signé avec Arista les obligent à livrer dans des délais relativement courts deux nouveaux albums. Ils mettront donc en chantier coup sur coup deux disques : le futur Eve, et un second disque, resté jusqu'à ce jour totalement inédit, intitulé Sicilian Defense, du nom d'un coup aux échecs. Ce mystérieux projet fut jugé tellement peu intéressant par la maison de disque qu'il ne fut jamais produit; gageons que nous n'avons rien perdu, au vu de la qualité déjà très limitée d'Eve... Ce nouvel album apparaît en effet comme manquant de cohérence et de morceaux véritablement marquant. Eve est une fois de plus un concept, dédié, comme l'indique son titre, à la femme. La pochette est d'ailleurs censée illustrer la dualité de la féminité (et par extension, de tout individu), puisque derrière la première impression, celle de femmes séduisantes simplement porteuses de chapeaux à voilettes, on aperçoit les nombreuses verrues dont elles sont affublées. Mais en découvrant le contenu, c'est la douche froide : des chansons pop relativement basiques et fades ("Winding Me Up"), voire poussives ("You Lie Down With Dogs", "You Won't Be There"); un instrumental naïf qui est surtout un pâle et longuet décalque de "Hyper-Gamma-Spaces" ("Secret Garden"), morceau dont se rapproche également "I'd Rather Be A Man" (principalement intéressant par son solo de piano); et des arrangements beaucoup moins élaborés que par le passé (seul "Damned If I Do", unique single extrait de l'album, présente des passages symphoniques un peu plus captivants), dominés par des violons bien souvent trop roses... Une nouveauté intéressante est néanmoins à signaler, qui sera malheureusement sans lendemain : la participation de chanteuses, sur deux morceaux. Clare Torry, vocaliste de Dark Side Of The Moon ("The Great Gig In The Sky"), sur le naïf "Don't Hold Back"; et Lesley Duncan, chanteuse anglaise qui débuta sa carrière dans les années 60 (elle est l'auteure du hit "Love Song", dont Elton John fit une reprise connue, et fit également partie des chœurs de Dark Side Of The Moon), qui contribue à la qualité de la ballade plutôt bien dosée "If I Could Change Your Mind". En dehors de ce morceau, on peut également sauver l'instrumental d'ouverture de grande qualité, "Lucifer", qui se rapproche de "I Robot", avec une rythmique saccadée (annonciatrice des "Apollo" ou autres "The Time Machine") et une mélodie séduisante sur fond d'ambiance légèrement électronique et de chœurs fort travaillés... De même, un nouvel interprète fait son apparition, Chris Rainbow, à la voix extrêmement fine et diaphane, qui rejoindra ensuite Jon Anderson et son groupe pour son premier album hors de Yes, Song Of Seven, et la tournée qui suivit. Pour le reste, c'est la même équipe de musiciens que sur Pyramid qui officie, et on retrouve également Lenny Zakatek sur deux morceaux, ainsi que David Paton et Dave Townsend. Cette quatrième réalisation est en tout cas une des plus décevantes d'Alan Parsons, Lilith plutôt que Eve, en somme...

Mais dans la foulée, The Alan Parsons Project va surprendre et livrer en 1980 une nouvelle réalisation de grande classe, The Turn Of A Friendly Card, qui renoue avec le niveau qualitatif et la cohérence des trois premiers albums; la pochette de ce disque représente d'ailleurs une carte à jouer, celle d'un roi de carreau, sorte de symbole de cette majesté retrouvée, et du concept célébré, le jeu. Celle-ci se manifeste dès le début de l'album, avec le morceau "May Be A Price To Pay", harmonieux mélange d'orchestrations symphoniques, de claviers et d'une base rock traditionnelle, avec une basse presque funky de David Paton et un interlude instrumental jazzy en plein centre du morceau. Cette première composition est d'ailleurs chantée par un nouveau venu dans l'équipe, Elmer Gantry, à la voix chaude et pleine de caractère. La maîtrise du groupe est retrouvée, ce que ne démentira pas le reste de l'album. Le dansant "Games People Play", chanté par l'habituel Lenny Zakatek (présent également avec talent sur l'agréable "I Don't Wanna Go Home"), est même un des premiers grands tubes du groupe, puisqu'il atteindra la seizième place du classement Billboard, tout comme la ballade "Time", autre single à être publié; un troisième verra également le jour, "Snake Eyes", avec moins de succès, mais tout ceci témoigne du succès commercial grandissant du Project, qui explosera l'année suivante... L'aérien "Time" marque par ailleurs la première participation d'Eric Woolfson en tant que chanteur principal (il interprète aussi "Nothing Left To Lose"), avec une voix tellement douce, délicate et particulière qu'on se demande pourquoi il n'avait pas tenté l'expérience auparavant... La seconde partie de l'album est la plus intéressante pour l'amateur de progressif. On y trouve en effet un instrumental, "The Gold Bug", nouvel hommage à Edgar Allan Poe, dans lequel saxophone (non crédité) et vocalises se succèdent plutôt joliment. Et surtout, la deuxième face du vinyl est occupée par une unique suite de plus d'un quart d'heure, divisée en cinq parties (une seule piste sur le CD), et qui évoque le travail des Beatles sur l'album Abbey Road. Attention, toutefois : "The Turn Of A Friendly Card" est plutôt un collage de chansons qu'une véritable suite; ce qui l'articule, ce sont principalement les deux parties ouvragées qui ouvrent et ferment le morceau avec faste, au refrain travaillé chanté par un Chris Rainbow en état de grâce, ainsi que le très réussi instrumental "The Ace Of Swords", orchestral en diable, imprégné de la marque d'Andrew Powell. "Snake Eyes" et "Nothing Left To Lose" sont des chansons plus basiques, la première rock, la deuxième pop, servi par des chœurs très présents et même un passage de bandonéon, avec en prime, à la fin de cette dernière, une reprise des divers thèmes musicaux de la suite, où Ian Bairnson nous livre un de ses meilleurs soli, tout en fièvre, mais hélas trop court ! The Turn Of A Friendly Card est donc un album très probant, qui pourrait quasiment être lié aux trois premiers disques du Project pour une tétralogie, somme du style Alan Parsons... On peut signaler pour terminer que "The Turn Of The Friendly Card (part one)" bénéficia de la réalisation d'un clip jamais commercialisé. En ce début d'années 80, Arista mit également en vente un coffret de quatre albums, I Robot, Pyramid, Eve et The Turn Of A Friendly Card.

"Too Close To The Sun " (1981-1983)

Après une période de composition plus longue que par le passé, l'année 1982 est celle de la consécration commerciale pour le groupe, avec leur album le plus connu, Eye In The Sky, illustré par ce fameux œil égyptien (petit clin d'oeil à Pyramid ?). Il est une fois de plus enregistré à Abbey Road, avec les indéboulonnables Paton à la basse, Bairnson à la guitare et Elliott à la batterie, sans oublier la paire Parsons/Woolfson aux claviers et aux compositions. On remarque toutefois un prestigieux invité : Mel Collins, ancien membre de King Crimson, pour quelques parties de saxophone. Côté chanteurs, on retrouve également des connaissances : Gantry, Blunstone, Paton, Zakatek et Woolfson sur deux morceaux, dont le fameux single "Eye In The Sky", qui atteindra la troisième place du top américain en 1982. L'impact de ce morceau rend l'approche sereine de l'album plus difficile. Pourtant, on constate assez facilement une continuité entre The Turn Of A Friendly Card et Eye In The Sky, avec toutefois une qualité globale moindre pour ce dernier. Pour la première fois, d'ailleurs, l'album n'est pas conceptuel, même si la "perte de l'individualisme" est avancée comme fil conducteur, notion plutôt floue et lâche s'il en est... Certes, la production est toujours bien léchée, l'aspect formel soigné, mais bien des compositions restent de sympathiques chansons, sans plus : le planant "Gemini", la ritournelle rock "You're Gonna Get Your Fingers Burned", ou l'anecdotique "Step By Step". "Children Of The Moon" et "Psychobabble" se situent un cran au-dessus, mais il leur manque un petit quelque chose pour être complètement indispensables. Au contraire, les sept minutes de "Silence And I" frisent la démesure, avec l'emploi d'une centaine de musiciens et une longue partie orchestrale, du niveau de celles d'I Robot, toujours arrangée par Andrew Powell. A côté de ce point d'orgue, on peut également citer l'instrumental "Mammagamma", ou comment conjuguer de façon intéressante un thème déjà utilisé par le passé ; et surtout la poignante ballade "Old And Wise", interprétée par Colin Blunstone, qui s'envole grâce au solo de Mel Collins (bien plus conventionnel, évidemment, que son travail à la cour du roi pourpre). Enfin, on ne peut faire l'impasse sur la paire "Sirius" - "Eye In The Sky", qui évoque en partie l'enchaînement "A Dream Within A Dream" - "The Raven". "Sirius", utilisé ensuite par l'équipe des Chicago Bulls pour leurs entrées, est une sorte de "Voyager" plus agressif et plus sombre, qui condense en un peu moins de deux minutes tous les éléments du son Alan Parsons, et s'avère être une excellente introduction au tube "Eye In The Sky", calibré mais chantée avec talent par Eric Woolfson, avec en prime une présence feutrée essentielle de l'ami Bairnson; on ne peut y rester insensible, d'autant qu'il ne s'agit pas d'un reniement, la sophistication étant toujours présente.

L'année suivante voit la parution d'Ammonia Avenue, à la pochette symétrique très floydienne (tout comme son recto, d'ailleurs). Enregistré aux studios Abbey Road, ce nouvel opus confirme la même bande que celle qui officiait sur le précédent, Elmer Gantry en moins. Ce septième album marque une étape supplémentaire dans l'appauvrissement de la musique du combo, une évolution entamée avec Eye In The Sky (ou même Eve). Et cette fois-ci, il n'y a pas de prétexte conceptuel, la seule ligne directrice étant celle d'offrir une collection de "pop songs" attrayantes. Un signe qui ne trompe pas est la quasi-absence d'Andrew Powell, excepté pour quelques violons langoureux sur "Since The Last Goodbye", et surtout avec "Pipeline" et le titre éponyme, le plus long de l'album, sorte de sous "Silence And I", ces deux morceaux étant les seuls véritables échos de l'âge d'or orchestral du groupe. La batterie avait déjà commencé à être un peu plus pesante sur certains morceaux d'Eye In The Sky, mais avec ce nouvel opus, on rentre de plain pied dans la rythmique abusive et résonnante des années 80, qui écrase en grande partie les subtilités d'arrangements restantes. La confiance sans doute renforcée par le succès de "Eye In The Sky", Eric Woolfson chante quatre morceaux sur les huit que comporte l'album, auquel il convient d'ajouter le sympathique instrumental "Pipeline", construit sur le mode répétitif cher au groupe, avec une rythmique ponctuée par la basse et quelques interventions de saxophone mises en avant. Il est secondé de façon très efficace dans les chœurs par Chris Rainbow. Les compositions proposées vont d'une pop de luxe très efficace, aux jolis passages de guitare ("Prime Time", sorti en single et en vidéo, ou l'anecdotique "Dancing On A Highwire"), à un rock plus énergique ("Let Me Go Home" ou "You Don't Believe", tous deux chantés par Lenny Zakatek), en passant par plusieurs ballades (le sirupeux "Since The Last Goodbye"). Le très synthétique "One Good Reason", censé être plutôt rigolo, aurait plutôt tendance à faire pleurer devant le recul de l'inspiration. Il faut cependant mentionner "Don't Answer Me", hit du disque chanté par Woolfson, un morceau pop sur la séparation amoureuse pourvu d'une réelle émotion, avec ses sons de castagnettes, ses chœurs discrets et son solo de saxophone déchirant joué par Mel Collins. Ce nouveau tube bénéficie encore de nos jours de passages radio, et eut droit à un clip sous forme de vignettes BD original et réussi. Même si la carrière de l'album ne connaîtra pas le même succès que celle de son prédécesseur, il atteindra malgré tout la quinzième position du Billboard, ce qui en fait le deuxième gros succès de la carrière d'Alan Parsons.

La même année, le premier best-of de la carrière du groupe est publié, le début d'une - trop - longue série (voir l'encadré "Money Talk : les compilations"). L'occasion de faire un bilan, alors que la musique du groupe semble s'être définitivement convertie aux facilités d'une certaine variété de radio...

"What Goes Up..." (1984-1987)

Le souci - conscient ou non - de répéter ces deux succès successifs va entraîner The Alan Parsons Project dans des directions quelque peu chaotiques. Vulture Culture, qui est enregistré entre mai et juillet 1984 et sort la même année, approfondit encore un peu plus la direction purement variété de la musique du combo. D'ailleurs, cette huitième réalisation sera la seule à ne pas inclure la participation d'Andrew Powell, alors en pleine préparation de la musique du film Ladyhawke (voir ci-dessous). Autre modification chez les musiciens, Mel Collins tire sa révérence et se voit remplacé par un nouveau venu, Richard Cottle, qui se charge également des synthétiseurs. Ce dernier n'est pas un débutant, puisqu'il a travaillé avec le groupe Wham !, les Bee Gees, Mick Jagger, Eric Clapton, Rod Stewart, David Bowie ou Peter Frampton. Enfin, Eric Woolfson conserve sa place importante dans l'interprétation, avec trois morceaux sur sept. Au final, on se retrouve avec l'album le plus inintéressant de The Alan Parsons Project (et le plus court), qui, bien que mieux produit que Eve, ne dépasse pas le même caractère plutôt médiocre; seuls quelques arrangements évoquent le caractère musical plus personnel du groupe. Les seuls morceaux qui sauvent réellement l'intérêt des deux albums sont deux instrumentaux : "Hawkeye", s'il ne possède pas le même charisme que "Lucifer", n'en demeure pas moins tout à fait agréable. Le reste du disque se compose de ballades langoureuses et fades, de "Separate Lives" à "Sooner Or Later", chantés par Eric Woolfson, tout comme le morceau de conclusion, "The Same Old Sun", très insipide. La plupart des paroles - qui sont censées donner un regard sur la société moderne, les relations actuelles et le commerce de la culture, rien que ça - donnent également une impression de déjà entendu. Parmi les rares bons moments, on isolera simplement le morceau titre, chanté par Lenny Zakatek, construit autour d'une ligne de basse et de quelques souffles de saxo, et "Let's Talk About Me", qui bien que son refrain soit accrocheur en diable, présente pendant de (trop) brefs moments des chœurs en canon du plus bel effet, qui viennent seconder avec brio David Paton. La totalité des compositions sont de surcroît lestées par une batterie plus pesante que jamais, qui renforce l'impression d'uniformité que l'on éprouve à l'écoute du disque. "Let's Talk About Me", un des deux singles sortis (ainsi que "Days Are Number (The Traveller)"), avec un clip à l'appui, n'atteindra d'ailleurs que la 56ème place du Billboard, et l'album n'obtiendra aucunement le même succès que ses deux prédécesseurs...

L'accueil décevant réservé à Vulture Culture a-t-il convaincu Parsons et Woolfson de modifier en partie leur direction musicale et de tenter de renouveler leur inspiration ? Toujours est-il que l'album suivant, Stereotomy (le nom d'un pavage métallique tiré de la célèbre nouvelle de Poe, "Double assassinat dans la rue Morgue"), qui sort en 1985, va en surprendre plus d'un. La pochette difficilement identifiable et le livret construit en effet miroir sont en eux-mêmes une énigme. Première nouveauté, il fut enregistré d'octobre 1984 à août 1985, ce qui constitue un des plus longs enregistrements jamais réalisés par le groupe, et qui plus est aux Mayfair Studios de Londres, et non plus aux célèbres Abbey Road Studios !

Encore aujourd'hui, ce disque est très loin de faire l'unanimité. Il faut dire que The Alan Parsons Project semble y adopter une posture censée être moderne, "industrielle", tout en voulant conserver les éléments qui ont fait son succès. Le résultat ? Un album hybride, qui contient plusieurs morceaux fort intéressants, mais également de nombreux ratés et des sonorités très datées. Parmi celles-ci, il faut principalement citer la batterie électronique, extrêmement sèche et tellement omniprésente et répétitive qu'elle tend à étouffer les autres instruments, dont une basse plus aiguisée que d'habitude. Mais ce sont incontestablement les claviers qui dominent, avec des synthétiseurs qui parviennent à renouveler en partie le style sonore de The Alan Parsons Project. Par ailleurs, la bande connaît également plusieurs remaniements : du côté des chanteurs, Colin Blunstone et Lenny Zakatek disparaissent du casting, tandis que John Miles est de retour après une absence de sept années. De plus, de nouveaux participants sont à signaler : Gary Brooker, de Procol Harum, est un de ces invités de luxe, pour "Limelight", un des morceaux les plus guimauve de l'album, malheureusement, tout comme Graham Dye et sa voix joyeuse, rencontré par Alan Parsons lors de sessions d'enregistrement pour son groupe Scarlet Party. Enfin, c'est le retour - timide - d'Andrew Powell, qui, bien que n'arrangeant pas toutes les compositions, accroît l'intérêt du long instrumental "Where's The Walrus ?", nominé aux Grammy Award. Clin d'œil évident au célèbre "I Am The Walrus" des Beatles, ce morceau répétitif, garni de quelques surprises sonores, est sans aucun doute le plus électronique de la carrière du Project, et un des plus originaux, même si son côté très années 80 ne lui permettra pas de rassembler tous les suffrages. Autre instrumental réussi, "Urbania", conforme aux structures chères à Alan Parsons, mais avec des sonorités différentes, une sorte de "Mammagamma" plus froid et plus lent; on regrettera simplement le saxophone, qui semble avoir été enregistré dans des toilettes... L'acoustique "Chinese Whispers" est plus anecdotique, et sert surtout de prélude à "Stereotomy Two". L'album, bien que non conceptuel, s'ouvre et se conclut en effet avec les deux parties du morceau titre, aux paroles elliptiques chantées par John Miles : un riff entêtant, des arrangements inspirés de la new wave, des parties de guitare de qualité, un interlude susurré par Eric Woolfson, sont quelques-uns des ingrédients qui font de "Stereotomy" une composition au charme nouveau, surprenant mais indéniable, à défaut d'être une des plus riches d'Alan Parsons. Ce morceau eut d'ailleurs droit à une version vidéo. Mais d'autres titres ne présentent pas le même intérêt. Si l'on peut à la rigueur sauver Chris Rainbow et son "Beaujolais", pour l'hommage amusant à notre fameux vin plus que pour sa qualité intrinsèque (à l'exception de ses chœurs superposés en final), "Limelight", très dépouillé, voire dénudé, et "Light Of The World", sont des ballades sans grand relief, et "In The Real World", également interprété par John Miles, est un rock FM accrocheur relativement basique. Stereotomy, album partiellement novateur dans la carrière du Project, mais qui présente le défaut d'être échoué sur les écueils des années 80, ne réitérera pas le succès de Eye In The Sky, et poursuivra le recul commercial et médiatique du groupe, un recul que le prochain opus studio n'enrayera pas lui non plus.

Cette même année 1984 voit naître un "side-project" méconnu intitulé Keats. Ce groupe occasionnel réunit certains fidèles du Alan Parsons Project, Colin Blunstone au chant, David Paton à la basse, Ian Bairnson à la guitare, Stuart Elliott à la batterie, et un ancien membre de Camel, le regretté Peter Bardens aux claviers. Histoire de rester en famille, l'unique album éponyme du combo sera enregistré et produit par Alan Parsons lui-même. Richard Cottle fera même une apparition pour quelques parties de saxo et de claviers. Deux éditions du disque furent réalisées, avec un morceau différent entre les deux. Un single fut également publié, "Turn Your Heart Around", avec un clip vidéo en prime. Le style privilégié se situe dans le prolongement du Project, et les dix compositions constituent une agréable collection de chansons, sans plus.

En 1985, Alan Parsons va prendre part à une expérience nouvelle pour lui. En effet, Richard Donner demande à Andrew Powell de composer la musique de son nouveau film, Ladyhawke (avec Michelle Pfeifer, Matthew Broderick et Rutger Hauer). C'est Alan Parsons qui va enregistrer et produire l'album de son vieux complice, sur lequel on retrouve une fois de plus les habitués du Project : Stuart Elliott, Ian Bairnson, David Paton et Richard Cottle (aux claviers uniquement). Le thème principal de la BOF est une illustration sans surprise du style Alan Parsons, avec ce mélange de parties orchestrales et d'éléments rock, pour un résultat qui manque un peu de variété. Une édition plus complète de cet album fut publiée en 1995, avec plusieurs inédits pour un total de 23 pistes.

De plus, à partir du mois d'octobre jusqu'en août 1986, The Alan Parsons Project enregistre sa nouvelle réalisation, Gaudi, aux studios Mayfair et "The Grange". Il s'agit d'un retour à la veine des albums conceptuels, plutôt délaissée après The Turn Of A Friendly Card. Cette fois, c'est un autre personnage historique que Poe qui est mis à l'honneur : Antonio Gaudi, célèbre architecte catalan qui conçut et réalisa la cathédrale de la sainte famille à Barcelone, une œuvre d'art particulièrement originale qu'il laissa inachevée... Et la musique de ce nouvel opus est à l'unisson de cette thématique, délaissant les horizons profanes de l'air du temps pour une atmosphère toute en retenue et en douceur. On assiste en outre à un changement de personnel important : le bassiste (et parfois chanteur) David Paton, présent sur tous les albums du groupe depuis les débuts, n'est plus présent ; on le retrouvera quelques années plus tard en compagnie de Rick Wakeman sur Softsword... Il est remplacé par le frère de Richard Cottle, Laurie (alias Laurence), à la personnalité musicale moins affirmée. Un nouveau chanteur fait également un passage le temps d'un album, Geoff Barradale, membre du groupe Vitamin Z, à la voix chaleureuse. Sept morceaux sont au programme, dont "La Sagrada Familia", qui ouvre le disque. En presque neuf minutes, on retrouve la dimension la plus progressive du Project, avec le chant sans faute de John Miles, des parties contrastées, dont certains interludes avec chœurs de Chris Rainbow en nappes (et Eric Woolfson sur la fin, tout comme pour "Stereotomy"), saxo et castagnettes (de circonstance !), arrangements orchestraux, solo de guitare tout en nuance, et hélas toujours un son de batterie trop marqué. Cette réussite majeure de l'album se prolonge avec la conclusion du disque, le trop court "Paseo De Gracia", un instrumental fort réussi qui reprend le thème de "La Sagrada Familia" avec une partie de guitare acoustique enthousiasmante. On peut relier à ces deux titres, colonne vertébrale de l'album, les deux prestations de Eric Woolfson sur "Closer To Heaven" et "Inside Looking Out", fluides et aériens, évoquant même les passages les plus planants d'I Robot, mais dont le relatif dépouillement laisse en partie l'auditeur sur sa faim. Les autres titres s'avèrent plus conventionnels. Lenny Zakatek est de retour pour une ultime prestation; "Too Late" est un morceau agréable, mais encore typé en partie variété. "Money Talks", interprété par John Miles, est plus surprenant, construit sur un riff de guitare assez brut, mais manquant cruellement d'ampleur. L'entraînant "Standing On Higher Ground", enfin, se rattache d'une certaine manière à Stereotomy dans le style, visant le succès radio d'un Tears For Fears, avec single et clip. Un album en demi-teinte, qui ne marque que partiellement un retour à l'inspiration d'autrefois.

Gaudi sort finalement en 1987. Si l'album marque un recul supplémentaire des ventes, "Standing On A Higher Ground" connaîtra en tout cas un certain succès en single. Cette même année voit l'achèvement de la réédition des albums antérieurs du groupe en format CD, une réédition couronnée par la réalisation d'une version enrichie du premier opus, le fameux Tales Of Mystery And Imagination (voir ci-dessus). La sortie de deux compilations servira de testament au Project, comme on s'en rendra compte quelques années plus tard...


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