BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ANGE... AU FIRMAMENT (1972-78)

Caricatures sort en 1972, et établit les fondations du style Ange, style que le groupe se contentera d'affiner par la suite. Car tous les ingrédients du breuvage Ange sont déjà là. La musique fait écho au romantisme clair-obscur qui enrichit la pop de l'autre côté de la Manche. Les arabesques symphoniques qui enveloppent Caricatures doivent beaucoup aux Moody Blues d'In Search Of The Lost Chord ou au Procol Harum de A Salty Dog. on y retrouve cette même volonté d'élargir le vocabulaire rock en s'extirpant plus on moins de la sacro-sainte structure couplet/refrain et en multipliant les thèmes et les ambiances au sein d'une même composition.

A l'instar des devanciers anglais sus cités, Ange se contentera d'ébaucher cette démarche. Ce n'est ni un reproche, ni un regret. En 1972, le rock progressif a atteint un certain seuil de maturité, c'est l'année de Close To The Edge et de Foxtrot. Ange, conscient de ses capacités techniques limitées ne cherchera jamais à rivaliser avec Yes ou Genesis en matière de débauche instrumentale. Sans préméditation, les Belfortains ont eu l'intelligence et la témérité de créer leur propre style de rock progressif, en combinant la tradition française de la chanson à textes aves des racines anglo-saxonnes authentiquement progressives.

Dans Caricatures, l'adéquation est encore fragile, parfois mal équilibrée (la très belle pièce instrumentale «Biafra 80» côtoie le morceau-fleuve «Caricatures» qui, s'il consacre, dans ses dernières minutes, Christian Décamps en digne émule de Jacques Brel, s'avère toutefois bien inégal du point de vue de l'inspiration mélodique et de l'exécution instrumentale). Encore trop ancrés dans une critique acerbe et désabusée du réel, les textes pèchent ici et là, encombrés de quelques travers démonstratifs.

Deux titres indiquent la voix à suivre. «Dignité», où Christian laisse la plume à son ami Roger Lombardot, est la première véritable fresque progressive d'Ange et deviendra un cheval de bataille scénique. Le Moyen-Age, amené à devenir une source d'inspiration de tout premier ordre, s'esquisse ici. Jean-Michel Brézovar compose et interprète les délicats arpèges du «Soir Du Diable». Ce morceau, s'inscrivant dans la lignée du King Crimson de «Cadence and Cascade», symbolise Ange aux yeux de bien des fans, puisque c'est sur ce dernier que Christian a recours à ses marionnettes représentant le bien et le mal.

Quant à Francis, il est responsable de l'élément le plus caractéristique du son Ange, avec ses nappes d'orgue brumeuses et emphatiques, résolument singulières. Francis n'avait pas les moyens de se payer un mellotron, il opta donc pour un Viscount. Explications de l'intéressé : «J'avais amené une réverb de récupération qui venait d'un Hammond, et le technicien l'a monté. Alors là, l'horreur ! La réverb se met à siffler, a saturer [...]. Alors on a trouvé une solution, mettre cette réverb' dans une boîte dans de la mousse [...]. On l'a collé à dix mètres, très très loin avec un câble dans un endroit tranquille, les loges, pour éviter de shooter dedans. De là est né le son Ange, en vérité ! Après plein de groupes ont essayé de trouver le truc mais sans y arriver car le procédé était tellement con, c'était tout simple, du bricolage quoi !».

Vendu à 15.000 exemplaires en l'espace de quelques semaines, Caricatures permet à Ange d'assurer la première partie du «Johnny Hallyday Circus», tournée d'été sous chapiteau sensée remonter la cote de popularité de notre Johnny national, alors en déclin (!). Auréolée d'un succès toujours plus grandissant, cette guest-appearance permettra à Ange de peaufiner l'aspect visuel de ses concerts (on parle déjà de rock-théâtre) et d'asseoir plus encore sa réputation de machine à rêves populaire. En septembre 1972, dans le cadre du 'Franche-Comté Pop Festival' de Montbéliard, Ange partage l'affiche avec Genesis, Caravan, Matching Mole et Nektar.

Jean-Claude Pognant organise ensuite une tournée outre-Manche et Ange investit les universités anglaises, réceptives au charme latin de ce progressif venu d'ailleurs. Lors de leur deuxième passage à Manchester, les Belfortains réuniront 2500 personnes fascinées par Brézovar l'alchimiste et Christian Décamps, l'orateur possédé. Ce dernier évoque l'ouverture d'esprit des Anglais d'alors : «Les Anglais ne sont pas chauvins [ndlr : sic !]. C'était à l'époque la descente de Gary Glitter. Marc Bolan commençait à changer d'orientation. Les Anglais se cherchaient et les groupes dits du continent perçaient, notamment Focus [...]. Il y avait aussi Tangerine Dream, la musique planante, Klaus Schulze, et Ange qui intéressait par son côté médiéval [...]. Le jeune Anglais allait aussi bien voir Tom Jones avec ses parents que John Mayall, Status Quo ou Genesis. Pas de sectarisme comme en France !».

De retour au pays des sectaires, c'est l'enregistrement du Cimetière Des Arlequins, album charnière où Ange, jusqu'ici groupe très prometteur, devient le premier combo rock français. Nous sommes en 1973.

Le constat amer d'une réalité hypocrite et désabusée (la reprise de «Ces Gens-Là») est le sésame vers d'autres mondes où la volonté de métamorphose l'emporte toujours sur le désir de mort. Plaisir indicible des sens, la femme est perfection esthétique («L'Espionne Lesbienne»). L'impressionnisme est instrument de torture («La Route Aux Cyprès»). Les siècles chrétiens se confondent à la terre du milieu («Bivouac», «Aujourd'hui C'est La Fête Chez l'Apprenti Sorcier»). Angoisse existentielle («De temps en temps, d'où vient le sentiment de crever d'infortune / De temps en temps, d'où vient le filament qui lie chaque lacune»). Même le chemin vers la mort est peuplé de créatures hybrides, à la fois maléfiques et loufoques («Le Cimetière Des Arlequins»).

La dimension littéraire s'affine, la musique n'est pas en reste et donne corps aux visions fantasmagoriques de Christian Décamps, les transformant en images fortes. Toile de fond de cette veillée funéraire, les orgues de Francis sont en rut perpétuel. Le jeu de batterie de Gérard Jelsch n'est pas sans évoquer la précision et la force de Mike Giles (King Crimson). L'économie de moyens des lignes de basse de Daniel Haas est d'une redoutable efficacité. Dans «Ces Gens-Là», Frida, la voix du salut de maître Brel, est substituée à un solo de guitare extatique qui a conservé, vingt-sept ans plus tard, tout son pouvoir émotionnel. Brel lui-même saluera ce tour de force.

Audacieuse et follement inspirée, la musique d'Ange est tout de même un peu diminuée par quelques transitions malhabiles et, surtout, par une production déficiente quoiqu'agréablement surannée (au gré de la nostalgie de chacun). Jean-Michel Brézovar s'en explique : «Quand tu arrivais en studio, l'ingénieur avait toujours le même son dans la tête. C'était l'époque où on ne produisait que de la variété : Nana Mouskouri, Georgette Lemaire, etc. [...]. Toi, tu arrivais avec tes amplis Marshall et tu poussais le volume à fond. Normal, parce que c'est ce que tu faisais sur scène. Mais l'ingénieur du son, il était à côté de la plaque ! Il te disait qu'il fallait baisser parce que ses aiguilles étaient dans le rouge ! En fait, il n'arrivait pas à comprendre que la base de ton son provenait de cette puissance [...]. Voilà pourquoi les premiers disques n'avaient pas cette dynamique qu'on pouvait retrouver sur scène».

Le Cimetière Des Arlequins sera toutefois le premier disque d'or d'Ange, élargissant considérablement son audience. Des multiples concerts que le groupe donnera pour le promouvoir, le plus impressionnant (et le plus mémorable) sera celui du festival de Reading de 1973 où 30.000 Anglais (dont un Steve Hogarth encore adolescent) lui réserveront une ovation à tout rompre. Gérard Jelsch aura même droit à un article très flatteur dans le Melody Maker.

La presse française ne relatera jamais cette exploit, sans doute parce que les décideurs parisiens jalousaient cette 'bande de ploucs' qui avaient réussi à enfiévrer la patrie du progressif sans le soutien de l'oligarchie du rock made in France. Et pourtant, à l'instar de Magma, Ange triomphera de chacune de ses tournées au sein de la perfide Albion. Hélas, mille fois hélas, leur management ne leur permettra jamais de vraiment percer le marché anglais. La ténacité de Jean-Claude Pognant est moins à mettre en cause que le travail promotionnel indigent de Phonogram.

En janvier 1974, 6000 personnes vibrent à l'unison au Palais des Sports de Paris. En avril 1974, Ange publie son album le plus célèbre, Au-Delà Du Délire.

Il est essentiel de ne jamais occulter l'importance que revêt cet album, dans la discographie du groupe bien sûr, dans l'histoire du rock français évidemment, mais surtout, puisque nous sommes dans Big Bang, dans la galaxie progressive. Gardons-nous bien de le consacrer meilleur album de rock progressif français de tous les temps, ce genre de sentence ne reposant jamais sur des critères objectifs fiables.

Dans ce cas précis, la diversité stylistique qui a caractérisé l'éclosion d'une nouvelle scène progressive française ces dernières années nous l'interdit catégoriquement. Plus que n'importe quel autre album d'Ange, Au-Delà du Délire définit le vocable (et les poncifs ?) d'un indéniable sous-genre du rock progressif. Si celui-ci a longtemps sclérosé l'ambition de beaucoup de formations hexagonales (Mona Lisa, Pentacle, Naos, Versailles, Eclat de Vers...), il fut aussi le terreau fertile d'un authentique renouvellement du genre (le Galaad de Vae Victis et, plus récemment, le Caféine de Nouveaux Mondes). La chanson-prog à la française inventée par Ange (Alain Chiarazzo d'Eclat parlait de 'poésie-rock') est donc une inspiration première susceptible d'engendrer de belles et grandes œuvres si l'on fait fie du clonage et de ses obligatoires corollaires restrictifs (en terme d'ambition). Une nouvelle preuve en somme que le rock progressif n'est jamais meilleur que lorsqu'il reste fidèle à son esprit originel, celui de la fusion des genres.

Cet esprit, Ange le respecte à la lettre en 1974 et atteint une quasi perfection dans l'adéquation chanson française à textes / rock symphonique anglais. A ce titre, il est intéressant de constater que le magazine américain Progression, dans le cadre d'un listing d'albums fondamentaux du courant progressif, a placé Au-Delà Du Délire aux côtés d'In The Court Of The Crimson King ou encore Ashes Are Burning de Renaissance.

Au-Delà Du Délire est un concept album. Voici le script original, co-écrit par Christian Décamps et Jean-Claude Pognant : «En 1358, Godevin des Alouettes, avec sa femme Céline et leurs deux enfants, Petit Pierre et Églantine. Godevin était vilain de son état et travaillait pour le compte du baron Henri de Valeran. Un jour, Godevin rencontre Isaac, un vieil alchimiste vivant dans la forêt. Godevin lui fit part de sa condition. Isaac lui enseigna une partie de sa connaissance. Lorsque Godevin revint au hameau, il était décidé a devenir un homme libre. Il parla à ses compagnons et décida de fomenter une révolte. Celle-ci fut très vite réprimée par la noblesse. Le baron, intrigué par le nouveau comportement de Godevin, l'invita au château afin de le soudoyer. Refusant de livrer son secret, Godevin sera condamné a être brûlé en tant qu'hérétique. Son corps est détruit par les flammes, mais son 'moi' spirituel rejoint le cosmos. Il y parfait sa connaissance en observant la désintégration complète de la race humaine et de ce qu'elle a construit; désintégration consécutive à la bêtise qui n'a cessé de grandir au cours des siècles. Godevin, durant toute cette période spirituelle a compris l'ensemble des choses et au 25ème siècle, il se réintègre sous sa forme humaine, sur une terre revenue a son origine. La végétation et les animaux sont là, comme au commencement des temps, mais il n'y a plus d'humains [...]. Godevin rencontrera une biche, qui peu a peu se transformera en femme, ayant les traits de Céline».

Ce conte, au parfum de science-fiction un brin caricaturale, est, malgré tout, le pendant littéraire idéal d'une collection de huit pièces musicales bouleversantes auxquelles Ange a insufflé tout son génie mélodique. Le frisson est constant, de l'introduction de «Godevin Le Vilain» où clavecin et violon se mêlent divinement, au tonitruant solo de guitare qui conclut l'album, en passant par les déclarations péremptoires de «Si j'étais Le Messie», où l'anticléricalisme primaire des débuts a fait place à une véritable réflexion, déclinée sur un mode poétique majeur.

Le ton se durcit, Ange privilégie les montées d'adrénaline («Les Longues Nuits d'Isaac», «La Bataille Du Sucre», «Fils De Lumière»). Brézovar révèle un doigté diabolique, enfin exploité à sa juste valeur («Exode», le morceau-titre). Bref, tout concourt à faire d'Au-Delà Du Délire l'album référentiel d'Ange même si, nous le verrons plus loin, ce n'est pas son album progressif le plus réussi. Il s'y dégage cependant un parfum de magie qui embaume une vie de mélomane pour l'éternité. C'est avec ce deuxième disque d'or qu'Ange accédera à l'autel de la scène rock française, et ce jusqu'à la fin de l'ère progressive.

L'euphorie sera pourtant de courte durée puisqu'à l'occasion de la répétition générale de la tournée 'Bivouac 74', Christian se casse les talons lors d'un saut qui, s'il devait constituer un effet visuel particulièrement impressionnant, dénotait une certaine inconscience. Cet accident exacerbe des conflits sous-jacent entre les membres du groupe. Jelsch quitte le navire et est remplacé par Guénolé Biger (qui sera plus tard le batteur des Négresses Vertes). Privé de concerts pendant quatre longs mois, Ange participe quand même à une soirée 'au profit d'Ange' à Belfort le 21 septembre 1974, avec Mona Lisa. L'ensemble des titres d'Au-Delà du Délire y est joué pour la première fois, avec Christian en chaise roulante.


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