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BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ANGE (3/7) - Suite >

Pas découragé, Ange rentre en studio en janvier 1975 pour enregistrer un quatrième album, dont le titre de travail est initialement Le Livre Des Légendes, mais qui portera finalement le nom d'un personnage bien réel : Emile Jacotey.

À l'instar du Tubular Bells de Mike Oldfield, la première face d'Emile Jacotey fut composée pendant les tournées alors que la deuxième fut écrite à la hâte en studio. Dans les deux cas, il en résulte un album bicéphale où la seconde moitié montre un léger fléchissement de l'inspiration, un caractère plus sage et artificiel ne justifiant en rien un jugement trop manichéen.

Ainsi, la deuxième partie nous expose à trois moments particulièrement intenses. La ballade «Aurélia» est une splendide élégie. Avant de se perdre dans un solo de clavier plutôt calamiteux, «Les Noces» dressent le portrait sarcastique d'une société vulgaire, empêtrée dans ses traditions. Le verbe et l'interprétation de Christian Décamps sont aussi percutants que les railleries lucides de Jacques Brel (encore lui ! ). Enfin, «Le Marchand De Planètes» est une fresque progressive trop longtemps mésestimée, ressuscitée à sa juste valeur vingt-trois ans plus tard, sur un mode oriental et tribal, par le nouvel Ange.

La première face affiche, il est vrai, une plus grande cohérence et un pouvoir de séduction immédiat. Autour des légendes narrées par la voix chevrotante du vieux maréchal ferrant de Saulnot, Ange distille le rêve à fleur de notes. L'imagination d'autrefois est célébrée dans l'émouvante «Sur La Trace Des Fées», formidable pied de nez au matérialisme ambiant. Une princesse Lorraine, 'blanche chasseresse', 'belle comme l'aurore', hante «Jour Après Jour» et perdure au fil de somptueux accords de guitare classique et des mots susurrés par Christian. Quant à l'hymne des 'Foud'Ange', l'«Ode A Emile», il réussit à exprimer, en à peine trois minutes, la quintessence de l'Art Angélique. Cette Ode, havre de sérénité, a la beauté de la simplicité.

La dédicace de l'édition vinyle témoigne de la tendre affection des musiciens pour leur vieux conteur, pour cette muse extraordinaire, au sens littéral : «À Émile Jacotey. Grand maréchal ferrant, que nous remercions pour sa gentillesse, sa voix de vieux gamin, son visage de légende et sa gnôle maléfique. Il reste et restera le symbole des petits vieux de tous les temps». La pulsation rock n'est pas en reste : «Bêle, Bêle Petite Chèvre» se syncope frénétiquement et le «Nain De Stanislas» témoigne de l'amour des Belfortains pour la musique de Genesis (on croirait entendre Steve Hackett lors du solo de guitare conclusif).

L'enregistrement d'Emile Jacotey n'a pourtant pas été une partie de plaisir. Les frustrations inhérentes à tout travail de groupe prolongé commencent à ronger l'esprit communautaire d'Ange. Christian Décamps avoue : «La face B... Nous étions pressés. Il fallait que le disque soit bouclé et c'est là qu'on a commencé à se brouiller. On a composé en studio. C'était atroce. J'essayais de catalyser les idées. J'avais de gros problèmes. C'est vrai. J'étais assez impulsif et très autoritaire et je voulais préserver l'idée du livre des légendes».

Une nouvelle défection survient, celle de Guénolé Biger. Originaire de Metz, Jean-Pierre Guichard prend sa place aux baguettes. Le 45 tours de l'«Ode A Emile» réitère la performance de «Ces Gens-Là» et l'album fait forte impression. Il sera d'ailleurs classé sixième meilleur 30cm de 1975 par les lecteurs du magazine Best, entre Young Americans de Bowie et A Trick Of The Tail de Genesis. Le public d'Ange ne cesse de s'élargir. Des concerts, où les spectateurs sont arrosés de Champagne pendant «Les Noces» ont lieu en Belgique, en Hollande, en Angleterre, et bien sûr en France. Partout, Les salles sont combles.

En 1976, les musiciens s'isolent dans la région de Servance, et c'est donc en milieu naturel qu'ils composent et enregistrent Par Les Fils De Mandrin, le cinquième album d'Ange, et son quatrième disque d'or.

Par Les Fils De Mandrin est un concept album dont l'histoire (disponible sous forme de nouvelle dans le vinyl original et dans «Mes mots d'Ange...») accumule les clichés naïfs et ridicules d'un improbable retour aux sources, d'une utopie plus sectaire et rétrograde qu'il n'y paraît. Les fantasmes innocents de la contre-culture hippie s'incarnent ici sans la moindre nuance.

A l'écoute de ce cinquième opus, et en s'inscrivant dans le contexte de 1976 (les années Giscard en France, les remous socio-politiques de l'Angleterre pré-Thatcher), on comprend tout autant la fascination générée par l'idéologie baba-cool que le revers, à bien des égards justifié, qui lui sera portée quelques mois plus tard et qui se traduira musicalement par le désaveu du rock progressif et par l'avènement des musiques recyclables que sont le punk et la disco. Au paroxysme du rêve hippie, Ange sombre dans la niaiserie («Au Café du Colibri» et l'horripilant «Saltimbanques»). La béatitude se traduit en mollesse («Ainsi s'en ira la Pluie»). Les parties instrumentales se font plus rares et concises mais n'en sont que plus appréciées lorsqu'elles surgissent («Des Yeux Couleur d'Enfant»).

Trois titres émergent véritablement : le titre éponyme aux riffs musclés et entêtants, l'«Hymne à la Vie», à l'ascension musicale graduée, du calme olympien des premières mesures jusqu'au symphonisme amer de son explosion finale, et «Autour du Feu» où les guitares sèches de Brézovar et Haas tissent un superbe crescendo flamenco.

Quant à «Atlantis», au solo gilmourien brisé en plein envol, on peut lui décerner la palme du texte le plus 'nébulo-mystico-craignos' (pour reprendre une expression employée récemment dans ces pages à propos de Nexus) de toute la discographie d'Ange. Fasciné par le charlatanisme ésotérique de Denis Saurat dans son ouvrage «L'Atlantide et le Règne des Géants» (simple vulgarisation des thèses d'Hoer Biger, écrivain allemand pro-nazi), Christian Décamps cautionne, certes involontairement, des thèses archéologiques débilisantes et réactionnaires.

Au-delà de ces considérations extra-musicales, et en dépit de quelques réussites authentiques, Par Les Fils De Mandrin est un concept-album bancal, qui a plutôt mal vieilli. Il est pourtant bien accueilli par le public de l'époque et reçoit le grand prix Charles Cros. Tout le monde peut se tromper !

Sur scène le succès d'Ange ne se dément pas, cinq à dix milles personnes assistent à chacune de ses prestations. Des miroirs tournants accentuent la débauche visuelle que constitue l'histoire des fils de mandrin. Cette tournée est celle du 'live' Tome VI, enregistré au Palais des Sports de Paris en mai 1977. La folie du rock-théâtre Angélique est plutôt bien captée. On retiendra surtout une version surdimensionnée de «Dignité» et l'inédit «Le chien, la Poubelle et la Rose», chanté par Francis l'espiègle et où sa cathédrale de claviers est l'assise hypnotique idéale d'une envolée guitaristique volcanique dont les braises fument encore aujourd'hui. Une tuerie progressive, ni plus, ni moins.

Au sommet de sa gloire, Ange traverse pourtant une période de crises insurmontables. Fatigué de vivre à cent à l'heure pour des rémunérations squelettiques, et voulant orienter la musique du groupe vers une pop californienne façon Eagles, Brézovar quitte le navire et entraîne Haas avec lui. Christian évoque ce moment difficile : «C'était la faute d'Ange. Une société mal gérée qui partait dans tous les sens. Les exigences du spectacle... On avait beaucoup de difficultés financières. Il fallait faire aussi bien que les Anglo-saxons, mais eux tournaient dans le monde. J'étais exigeant sur des décors qui ont coûté la peau des fesses [...]. C'est toujours l'inconscience, le succès vient toujours de l'inconscience. Personne n'avait conscience que c'était le sommet. Et puis, c'est peut-être là que devait se faire la rupture avec Haas et Brézovar».

Les frères Décamps ne baissent pas les bras, la nécessité de s'exprimer musicalement est encore trop forte. Le guitariste Claude Demet (ex-Introversion) et le bassiste Mick Piellard sont recrutés. Nous sommes en 1978, les groupes phare du mouvement progressif anglais s'essoufflent, on les traite de dinosaures. Punk et disco se relaient sans partage dans les médias. Et Ange me direz-vous ? Ils enregistrent Guet-Apens, le testament magistral de cette décennie progressive.

Si l'on s'en réfère aux critères de jugement en vigueur dans cette revue qui, je vous le rappelle, est consacrée aux musiques progressives (si, si !), Guet-Apens est l'album d'Ange le plus susceptible de plaire aux lecteurs de Big Bang. C'est l'album le plus directement affilié à notre genre de prédilection et, un bonheur n'arrivant jamais seul, c'est même un modèle du genre.

Toujours dominé par le Viscount capiteux de Francis et par l'écriture redevenue acide de Christian, la musique d'Ange atteint ici une autre dimension, bien moins légère et doucereuse qu'autrefois. Les développements instrumentaux, jalonnés de cassures de rythme nerveuses et de plages atmosphériques ouatées, s'épanchent et les climats qu'ils engendrent sont d'un magnétisme auquel il est difficile de résister.

A cet égard, «A Colin-Maillard» est l'archétype du morceau réunissant tous les bons ingrédients de la potion progressive. Dans une optique plus brumeuse et linéaire, «Dans Les Poches Du Berger» est tout à fait fascinant. «Un Trou dans la Case» est le ventre mou relatif de l'album, une chanson sophistiquée agréable où Christian redevient le sale gosse qu'il a peut-être été. Après la courte respiration acoustique d'une «Virgule», l'introduction de «Réveille Toi !» annonce un événement effroyable, à moins que ce titre ne soit la passion incarnée. Un homme déterre sa femme pour lui faire l'amour au delà de la mort. Une émotion violente nous étreint («Réveille toi ! J'entame un long chorus de liquide vagabond sur ta chair à musique... Non ! Je ne crois plus en ce coma étemel, tombé comme un satyre, détonant le plaisir que tu avais de vivre... Réveille-toi ! Écarte tes paupières ! Je veux revoir tes pleurs me parler d'une joie que nous avons perdue...»). Enfin, «Cap'taine Cœur De Miel» est la plus belle fresque progressive jamais composée par Ange - quatorze minutes anthologiques ! Le délire d'un vieux loup de mer est transcendé par une montée en puissance dantesque où Christian mime la déraison avec une conviction ahurissante. Le solo-fleuve du guitariste prodige Claude Demet constitue l'apothéose d'un album déconcertant et tripal. Car plus qu'un album de transition entre deux décennies, Guet-Apens est le chef d'œuvre absolu d'Ange et ce, même s'il ne possède pas la force conceptuelle d'Au-Delà Du Délire.

Mick Piellard (co-compositeur de «Réveille-Toi») désertera au début des séances, les parties de basse seront enregistrées au dernier moment par Gérald Renard, musicien de Francis Cabrel (dit «la grand-mère à moustache»). L'absence d'une promotion digne de ce nom ne rendra pas justice à cet album. Les frères Décamps se disputent. Le groupe se dissout discrètement, sans publicité tapageuse. Fin 1978, Ange semble avoir définitivement plié ses ailes. Et pourtant...


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