BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Dossiers

< Retour
Liens vers pages : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7

ANGE (4/7) - Suite >

APRÈS L'AGE D'OR...

«Si tu t'imagines qu'un ange a perdu ses ailes (...)

C'est que tu as perdu le fil qui va de la lune au Soleil» (1980/2000)

En 1979, Christian Décamps publie, déjà sous l'appellation 'Christian Décamps & Fils', Le Mal d'Adam, avec Claude Demet à la guitare. De son côté, Francis accouche de l'épique Histoire de Fou avec Brézovar et Guénolé Biger. Les frères Décamps se réunissent à Noël 79 et décident de donner une suite à l'aventure Ange. Jean-Pierre Guichard conserve son poste de batteur, secondé par le Parisien Didier Viseux à la basse. Le feeting bluesy de Claude Demet ne plaisait guère à Francis : en conséquence, c'est Robert Defer, au phrasé typé hard-rock, qui devient le guitariste de cet Ange new-look.

L'album de la résurrection est baptisé Vu d'un Chien. La tendance est au resserrement et les épopées du passé n'ont plus vraiment droit de cité, même si les inclinations progressives n'ont pas totalement disparues. Signe des temps, Francis a troqué son Viscount ancestral contre une panoplie de synthétiseurs en pleine effervescence.

Cet album est d'ailleurs beaucoup plus rock que progressif, comme en témoigne «Les Temps Modernes», dont les riffs terrassants lorgnent plutôt du côté de Trust que de Yes. Succession de chansons rugueuses bien troussées, Vu d'un Chien est quand même le symbole d'une reconversion réussie, et pas d'un reniement. Le titre éponyme, groovy en diable, en atteste admirablement. La poésie de Christian s'adapte aussi, plus urbaine, plus directement contestataire.

Vu d'un Chien donne lieu à une tournée qui culminera au Printemps de Bourges en avril 80. Pour Christian Décamps, «c'est le retour avec ceux qui disent qu'Ange a changé [...]. Le public ne se remet jamais en question. L'artiste se remet en question. Pour cette raison, l'artiste a son âge d'or puis il redescend». Le 'progster', lui, ne s'enflammera guère, même vingt ans après. Une remise en question n'y changera rien.

La publication de Moteur !, l'année suivante, aura l'avantage de ne contenter personne - nouveaux fans, amateurs de prog et musiciens d'Ange. Christian Décamps rend hommage au cinéma et ses textes se teintent d'une sublime amertume. La musique est morose, voire désincarnée. Enregistré à Londres, au studio Maison-Rouge de Jethro Tull, l'album est produit par Kent Burgess qu'on a coutume de rendre responsable de l'échec de l'album. Les musiciens, tout aussi limités qu'ils furent par des divergences d'opinion sont quand même responsables de compositions qui, pour la plupart, ont un goût d'inachevé.

On exilera «Saga», qui s'enrichira de réels accents progressifs pendant la tournée d'adieux, et la jolie ballade «Rien n'est Trop Beau pour Toi» («Une lune, un pleur de brume, un étang qui se noie, rien n'est trop beau pour toi ! Tu t'ennuies...»). Au cours de la tournée Moteur !, l'audience du groupe est sérieusement amincie. Viseux, Defer et Guichard s'en vont...

Afin de surmonter cette nouvelle crise, les frères Décamps décident d'une pause dans la création et travaillent à un album de reprises dans l'esprit du Pin-Ups de David Bowie. L'idée est d'adapter des chansons du répertoire franchouillard à la sauce rock. Pour ce faire, Serge Cuenot (guitare), Laurent Sigrist (basse) et Jean-Claude Potin (batterie) sont convoqués.

Intitulé A Propos De..., l'album sort en 1982 et dépite les fans qui, après la douche froide de Moteur !, espéraient un retour plus fracassant. On ne s'attardera pas sur l'intérêt musical plutôt désolant de cette entreprise (difficile de se convertir à Aznavour, Brassens ou Dutronc au terme de l'écoute d'A Propos De... !).

Mentionnons toutefois deux authentiques réussites : la reprise du «Moribond», où Brel colle à la peau de Christian, et surtout l'adaptation symphonique du «Bal Des Laze» de Polnareff, où Francis retrouve son génie de l'arrangement dans un contexte totalement progressif (larges introductions et conclusions pleines d'emphase). L'histoire ne dit pas si Polnareff fut flatté par ce coup de maître mais, imprégné de pop anglo-saxonne comme il l'a toujours été, on imagine que oui.

Le label Muséa publiera en 1994, sous l'égide du chanteur de Naos, Philippe Mottée, une compilation hommage à Ange intitulée logiquement A Propos d'Ange. Les poulains de l'écurie lorraine se partageront le répertoire Angélique des seventies avec plus ou moins de bonheur, comme c'est souvent le cas dans ce genre d'entreprise. Une très belle relecture de «Sur La Trace Des Fées» (par Christian Décamps et Jean-Pascal Boffo) y figure.

En 1983, Christian Décamps fait la connaissance de Jean Maisonnave, directeur du Grenier de Bourgogne, une troupe de théâtre dijonnaise. De leur collaboration naît La Gare de Troyes, pièce mettant en scène le funambule Guy Boley et Ange qui compose et interprète la bande-son d'un spectacle de rock-théâtre ultime. Christian Décamps se souvient : «C'était très beau. Mais je ne pense pas qu'il y ait eu l'osmose désirée dans ce spectacle. On garde un bon souvenir des comédiens et surtout du Printemps de Bourges 84. la foire aux vins de Colmar aussi. On a eu deux minutes sur Antenne 2...».

L'album La Gare de Troyes remet Ange sur les rails d'un nouveau succès populaire, si timide soit-il. Il faut dire que Christian et Francis ont en partie retrouvé leur verve d'antan. Si la première face se contente d'exploiter les acquis de Vu d'un Chien avec une esthétique encore plus FM, la deuxième contient quatre des compositions les plus mémorables d'Ange, qui renoue ici avec cet art de la chanson-prog qui lui sied si bien.

«Schéhérazade» est une complainte amoureuse aigre-douce où le bassiste Laurent Sigrist et le saxophoniste Max Fontana brillent de milles feux mélodiques. Les joutes synthétiques qui survolent «Les Jardins» relaient un solo incisif de Serge Cuenot, guitariste inspiré, un peu trop effacé. Au piano mystique de la fébrile «Neuf Heures» succède le dual «Tout Bleu» dont la deuxième partie sera reprise par une chorale d'enfants aux 'Anges' lors d'un concert de 'Christian Décamps & Fils' à Massy en 1997, à la grande joie de spectateurs médusés par l'intemporalité de ce morceau.

La Gare de Troyes regorge de moments fameux et même si sa première face et une production typiquement années 80 (batterie au son clinique, aucune sonorité acoustique) l'empêchent d'accéder au rang de classique d'Ange, c'est certainement le disque le plus enthousiasmant de cette seconde décennie d'existence.

En 1984, Ange quitte Philips pour Trema, la maison de disques de Michel Sardou, Enrico Marias et Catherine Lara. Avec Fou, Ange prend le chemin du théâtre des variétés et retrouve la joie des salles combles (5.000 personnes au Zenith le 4 mai 1985). Comme pour La Gare de Troyes, Ange offre une face de rock FM sans grand intérêt (hormis «Les Yeux d'un Fou» au texte ironiquement autobiographique), et un deuxième volet plus progressif et ambitieux. Malheureusement, les charmes de La Gare de Troyes sont en grande partie dissipés.

Le recours à un concept centré sur la folie sauve à peine les meubles. Le morceau «Fou» aura toujours un impact prodigieux sur scène. Sur disque, la magie n'opère pas vraiment. Le prélude de «Crever d'Amour» (que Tristan Décamps, le fils de Christian, immortalisera dix ans plus tard au Zénith pour la 'der des ders') prend aux tripes. La mélodie est magnifique. Et les textes ? Jugez plutôt : «Partir pour mourir sur ton corps, se faire l'amour avant la mort. Egrener nos yeux sur un désir. Partir pour jouir plus encore, chaque nuit de plus en plus fort. Jusqu'à toujours, pour mieux s'endormir [...]. Crever d'amour, déplaisir. Se griffer sans jamais souffrir [...]. Vivre que pour ça et en mourir un jour». Difficile d'y rester insensible.

Egna, publié en 1986, est la suite logique de Fou, Ange y perd plus encore son caractère singulier et devient un énième combo de variété, plus luxueux que la moyenne certes. Un nouveau batteur apparaît, Francis Meyer. Francis s'implique très peu, miné par des problèmes d'alcool anihilant ses capacités créatrices. Egna est donc sous l'emprise totale de Christian Décamps, presque un album solo. A la recherche de l'être aimé, Christian a recours sporadiquement aux percussions programmées et se livre à une imitation de Michel Jonasz sur «Le Cul qui Jazze». La sentence ne tardera pas, Egna sera l'album le moins vendu d'Ange, et ce malgré ses ambitions explicitement commerciales...

Au creux de l'abîme, Ange semble soucieux de renouer avec le rock progressif de jadis. En 1987, Lionel Baillemont organise un concert de reformations de groupes français des années 70 (Martin Circus, Au Bonheur des Dames). Ange y participe sous une configuration des plus classiques, aves Brézovar, Haas et Guichard.

C'est le premier signe d'une reconquête erratique qui ne se concrétisera pas vraiment avec l'album Tout Feu, Tout Flamme (C'est Pour De Rire), sorti la même année. Brézovar et Haas enregistrent une nouvelle version de l'antique «Tout Feu, Tout Flamme», encore plus symphonique et grandiloquente que l'originale (disponible pour sa part sur la compilation CD Vagabondages). Sur le reste de l'album, c'est la formation d'Egna qui officie. La volonté de retour aux sources est partielle. «Il Est le Soleil», construit sur le même schéma que l'«Hymne à la Vie», n'en décolle pas pour autant. On peut tout de même être captif à la volcanique «Tout Contre Tout».

Ange édite cet album sous son propre label (Marianne), dirigé par Francis et sa femme Michèle. Les embûches inhérentes à l'auto-production font que Christian perd un peu de son optimisme naturel : «C'est un peu un album bâtard issu d'une période bâtarde, bancale [...]. A cette époque, je n'étais que le chanteur-parolier d'un groupe mythique, une sorte de train-fantôme qui n'avait plus confiance en lui-même. Je pensais que mon frère allait prendre ses responsabilités dans cette histoire, qu'il allait montrer ce dont il était capable. Ce qui, a mes yeux, n'a pas vraiment été le cas».

Cuenot, Sigrist et Meyer s'éclipsent car Brézovar, Haas et Guichard réintégrent Ange, ainsi que Robert Defer, le guitariste rugueux du début des années 80, qui secondera donc le plus floydien Brezovar à ce poste. Pleine d'abnégation, cette formule inédite d'Ange part sur les routes début 88. L'affluence aux concerts est insatisfaisante, «400 personnes et parfois moins» selon Christian.

1989 est l'année du bicentenaire de la révolution française. Jean-Pierre Chevènement, alors maire de Belfort, propose à Christian d'écrire une œuvre axée sur cet événement. Sève Qui Peut est né, sous la forme d'un ballet, d'un livre (le premier roman de Christian) et d'un album. Les espoirs déçus, les authentiques conquêtes et les bains de sang de la révolution sont perçus par Quercus Robur, chêne débonnaire.

Ange, assisté du narrateur Bruno Nion, livre un album de rock progressif un peu trop ampoulé pour être honnête. Les claviers gluent de toute part, les solos de guitare se font lyriques et poignants mais l'ensemble est trop aseptisé pour une adhésion totale. L'introduction «Aimer/Haïr» est néanmoins étincelante et spectaculaire, et l'ensemble se laisse écouter, mais sans passion excessive. Reste une question en suspens : si on ne l'avait pas déraciné, qu'aurait pensé Quercus Robur de l'avènement sur le trône de Napoléon le bandit, dont le moins que l'on puisse dire est qu'il n'est pas vraiment le symbole des idéaux républicains ?

Sève Qui Peut est interprété à Belfort bien sûr, à l'Elysée Montmartre puis aux Francofolies de le Rochelle où Ange remplace Richard Bohringer au pied levé. Puis c'est à nouveau le silence. Christian enregistre son deuxième album solo, Juste une Ligne Bleue, tout comme Francis, avec Vie en Positif.

La formation à deux guitares de Sève Qui Peut se retrouve en 1992 pour graver un ultime album, Les Larmes Du Dalaï-Lama. Le cap progressif est maintenu et ce quinzième opus s'impose comme une synthèse probante des deux décennies précédentes. Pas de concept ici mais un thème récurent, celui de l'enfance. La prise de son est excellente, les guitares dominent et l'ensemble n'est pas sans évoquer le Marillion de Seasons End, d'un point de vue formel en tout cas.

Si quelques titres sont un peu faibles et semblent bâclés («Tout Oublier», «Bonnet Rouge», «Les Enfants Du Hasard»), cette cuvée a son lot de millésimes savoureux : le titre éponyme, «Nonne Assistante à Personne à Tanger» et «Les Herbes Folles» sont des mini-suites polymorphes aux effusions instrumentales cataclysmiques. Les trois derniers classiques d'Ange sont gravés : «La Bête», «Couleurs en Colère» et l'irrésistible «Ballon de Billy» au fabuleux solo de guitare final. Ces morceaux de bravoure illumineront une tournée (aves Fabrice Bony à la batterie) qui reste l'une des plus belles jamais réalisées par Ange. Francis et Christian, en désaccord au sujet de ce disque, se brouilleront alors sévèrement, ne laissant pas d'alternative aux autres membres du groupe, déjà peu impliqués dans le processus de composition.

En 1994, Christian Décamps rencontre Jean-Pascal Boffo. De cette fructueuse association naît l'éclectique Nu, qui s'impose comme l'une des plus belles œuvres enregistrées par Christian Décamps à ce jour, avec Au-Delà Du Délire et Guet-Apens. En 1994, 'Christian Décamps & Fils' (les fils en question sont Tristan aux claviers, Boffo à la guitare, Thierry Sidhoum à la basse, Hervé Rouyer à la batterie) sillonnent les routes de France aves un répertoire truffé de titres d'Ange (le live Vesoul). L'antichambre du nouvel Ange se fomente.

De son côté, Francis a publié A Vous, Mes Voyageurs en 1995 (on se souvient d'une première partie de Marillion au Zénith), avant de rejoindre son frère pour la tournée d'adieu d'Ange avec Brézovar, Haas et le batteur des débuts, Gérard Jelsch. Le regain d'intérêt pour la musique d'Ange (et pour le progressif en général) permet aux Belfortains d'effectuer un chant du signe à la mesure de leur immense talent. Aux quatre coins de l'hexagone, on se presse pour applaudir ce bon vieil Ange. 15.000 personnes sont présentes aux Eurockéennes de Belfort où le groupe succède à Jimmy Page et Robert Plant. Christian ironisera en remerciant les géants de Led Zeppelin d'avoir assuré la première partie d'Ange. Le 6 décembre au Zenith, c'est la der des ders. Thiéfaine se fend de «Caricatures» et Steve Hogarth pleure les premières strophes de l'«Hymne à la Vie». L'émotion est à son comble.

Deux albums live répercutent la chaleur de cette tournée, Rideau et A...dieu, qu'on croyait être les ultimes traces discographiques d'Ange. Mais voilà, après un quatrième album signé 'Christian Décamps & Fils' (Troisième Etoile à Gauche), le leader d'Ange endosse seul la paternité du glorieux patronyme et le phénix renaît de ses cendres, avec Hassan Hajdi à la guitare, le fiston et la section rythmique Sidhoum / Rouyer. La Voiture à Eau est le premier album de ce nouvel Ange dont on peut contester la légitimité (le principal compositeur d'Ange était Francis après tout, sans parler des contributions essentielles des Brézovar et autres Jelsch... Le débat est ouvert !). Toujours est-il que la réussite artistique est globalement au rendez-vous (pour une analyse plus complète de La Voiture à Eau, reportez- vous à la chronique du n° 32). L'histoire d'Ange suit son cours, Big Bang y portera à nouveau son attention dès l'ouverture d'un nouveau chapitre.

«Mais il est tard, monsieur. Faut qu'je rentre... chez moi !»

Olivier DAVENAS

Remerciements à André-François RUAUD et Patrick NICOLAS

(dossier publié dans Big Bang n°37 - Octobre 2000)

En prolongement de ce dossier, nous vous proposons de découvrir les albums postérieurs aux Larmes du Dalaï Lama à travers les chroniques que nous avons rédigé au fil de leurs parutions  :

"La Voiture à Eau" (1999)

"Culinaire Lingus" (2001)

"?" (2004)

"Live Tour 2003-2004, Par les Fils de Mandrin (DVD)" (2006)

"Souffleurs de Vers" (2007) + entretien avec Christian Décamps

Albums de Christian Décamps & Fils :

"Nu" (1994)

"3ème Étoile à Gauche" (1997)

"Murmures" (2004)


Haut de page