Entretien avec FRANCIS DÉCAMPS
Il est des rencontres inoubliables qui comptent dans la vie. Décamps, la vraie générosité... Sans se mettre en avant, sans jouer la star. Une gentillesse non feinte, une disponibilité émouvante. Attachant. C’est un homme comme un autre, mais non, il n’est pas comme les autres. C’est Francis Décamps, ancien claviers de Ange. Par la fenêtre de ses yeux bleus, on peut voir le feu sacré continuer à brûler dans cette carcasse cabossée où se lisent les stigmates des moments difficiles qu’il a vécu. On prend un verre ensemble, mais pas d’alcool, c’est fini tout ça. Il est face à moi; il se livre en cherchant ses mots, qui sont parfois très durs envers son frère. Mais on sent la blessure qui saigne. Guerre fratricide, où l’amour et le respect se mêlent à la haine, le dépit, l’amertume, la tristesse. Les frères Gallagher n’ont pas le monopole des déchirements fratricides...
Depuis son départ de Ange et sa cure de désintoxication, Francis va beaucoup mieux. Il est resté dans l’ombre avec humilité, au service d’artistes inconnus. Il a composé pour des troupes de théâtres pour lesquelles il montait sur scène après la représentation. Il s’est occupé d'artistes venant parfois de très loin (Niger). Aujourd’hui il défend Suzan, un jeune métis auquel Francis croit dur comme fer.
Je
suis là pour lui parler de sa participation à
un concert de Motis. Lui, il est là pour me parler de
Couleur Metis, l’album de son poulain Suzan, album festif ou
introspectif mais pas progressif. Fortement connoté
«chanson française» au sens large, une
orchestration avec un
soupçon
de rock (un ou deux chorus de
guitares assez passe partout),
un accordéon
omniprésent, des rythmes funk, avec quelque chose des
îles (surtout au niveau des percus). Voilà
qui
pourrait plaire aux fans de M ou de Lavilliers. Pas de quoi en faire un
article dans Big Bang. Sauf que les musiques ont
été composées, arrangées et
interprétées par celui qui écrivit un
jour «Le Chien, la Poubelle et la Rose », entre
autre chef d’œuvre de prog français des
70’s. On retrouve un peu l’ancien compositeur de
Ange sur le dernier titre du disque, très justement
intitulé «Le Meilleur pour la Fin»,
morceau le plus prog que Francis ait composé depuis des
lustres (même le dernier de sa carrière
«A Vous mes Voyageurs», ne
l’était pas), loin de ce qu’il a fournit
à l'Ange de la grande époque, mais suffisamment
intéressant pour nous donner confiance en l’avenir
musical de celui qui fut l’un des meilleurs compositeurs de
progressif français il y a 30 ans.
On savait que tu t’étais reconverti dans le métier de directeur artistique depuis quelques années et là, heureuse surprise, on apprend que tu reprends goût à la scène. Au moins pour accompagner de jeunes musiciens auxquels tu crois, que ce soit Motis (un «Dignité» d’anthologie en mars dernier à Lons le Saunier) ou Suzan dans un style plus chanson française. Comment t’est venue l’idée de te remettre sur les planches ?
Motis m’a contacté par e-mail et m’a envoyé son dernier album. J’ai bien aimé son discours, sa démarche, sa manière de dire ce qu’il pense, sa façon de me convaincre... et aussi son disque bien sûr. J’ai donc accepté de venir jouer un morceau de Ange avec eux en concert dans leur fief de Lons le Saunier. Le leader de Motis m’avait simplement indiqué que ça serait bien de jouer «Dignité» ! Je suis arrivé à Lons avec ma femme en fin d’après midi. On s’est mis en place avec le groupe 1/2 heure après, on a répété le morceau 2 fois. C’était parfait. La magie du Live. Faut dire que Motis connaissait le morceau parfaitement. Et moi, sur mon clavier, c’est revenu comme par miracle alors que je ne l’avais pas joué depuis des lustres. Le soir, on l’a joué devant un public qui ne s’attendait pas vraiment à me voir là et encore moins pour rejouer du Ange de la grand époque. On a pris un tel pied à jouer ensemble qu’on a décidé de faire en rappel «Sur la Trace des Fées». Et pour couronner le tout et laisser les gens aussi bien ravis qu’hébétés et surpris, je me suis mis à la guitare acoustique. Après deux ou trois plantages tellement j’étais ému (j’en oubliais les notes d’intro), on est arrivé à finir le morceau devant un public en délire. Aux anges si je puis dire ! Grand moment, vraiment.
A propos de Suzan, mon implication est encore plus importante. C’est avant tout un auteur-interprète extraordinaire. J’ai composé et joué pour lui l’intégralité de son album. Il se trouve que j’ai écris des parties pour accordéon car Suzan en avait envie. Malheureusement, l’accordéoniste qui joue sur le disque n’était pas disponible pour faire des concerts. Je l’ai donc remplacé avec un son d’accordéon au synthé. Je reste son directeur artistique c’est à dire que je suis l’œil qui supervise ce qui se passe mais je tiens aussi à donner un coup de main sur scène en cas de nécessité.
Sans ce coup du hasard, tu n’aurais donc pas eu envie de remonter sur scène ? Même pas pour jouer les musiques que tu venais de composer ?
Non, même pas. Tu sais, l’univers de Suzan, je l’ai crée intégralement. Mais à un moment donné, je considère qu’il faut laisser la place. Et rester à la mienne. Et ma place c’est directeur artistique. Dans ces conditions, je pense que c’est important que Suzan ait ses propres musiciens pour ne pas tout mélanger. Le laisser prendre son envol, ne pas l’étouffer. Quant à ma volonté de jouer pour moi, c’est autre chose. Ce n’est pas la même démarche. C’est un autre métier.
Parallèlement à Suzan, tu t’occupes également d’une jeune chanteuse nommée Capucine dans un style un peu plus rebelle ? Comment choisis tu les artistes que tu manages ?
A propos de Capucine, au départ on m’a demandé de monter dans les quartiers difficiles une comédie musicale subventionnée par l’état pour représenter la Franche Conté pour le 60e anniversaire des MJC de France. C’était avec des ados et parmi eux, il y en avait une de 11 ans de qui il se dégageait vraiment quelque chose. On a travaillé 3 ans sur cette comédie musicale et ensuite j’ai décidé de m’en occuper et de créer pour elle l’intégralité d’un album, musique et arrangement. A 14 ans, elle a écrit l’intégralité des textes. C’est rentre dedans, provoc, influencé par AC/DC et Status Quo. Elle a envie de défendre un rock basique et c’est elle qui m’a demandé d’écrire dans ce sens là. J’ai composé au clavier mais ensuite, sur scène ou sur disque, il n’y en a pas. Que des guitares.
Pour Suzan, c’est à l’occasion d’un concours de jeunes talents que nous avons organisé il y a quelques temps à Belfort. Il en a été le Lauréat. Moi, je n’étais pas dans le jury, je m’occupais plutôt de l’aspect technique. Je côtoyais chacun des jeunes sélectionnés et donc je ne pouvais pas faire partie du jury. Mais cela m’a permis de rencontrer Suzan, un jeune de la région qui avait vraiment quelque chose en plus et qui voulait travailler avec moi.
Tu as réussis à les signer tous les deux ?
Suzan est sorti sous notre propre label. J’espère signer Capucine sous peu. Je ne préfère pas la signer sous le label de l’association, j’espère un plus gros label pour elle et j’ai déjà quelques contacts. J’ai de l’espoir même si la conjoncture n’est pas très facile. C’est compliqué de lancer un jeune artiste aujourd’hui malgré un nom relativement connu derrière. Bon, c’est vrai que le nom Francis Décamps, au départ, c’était comme une sorte de caution qui a fonctionné pour les autres musiciens. Mais pour le reste...
Pourquoi la musique de ces deux album est elle si éloignée de ton style habituel ?
Je n’ai forcé ni Suzan, ni Capucine à aller dans une quelconque voie musicale. Ce sont eux qui m’ont indiqué où ils voulaient aller. Et j’ai composé dans ce sens là. Donc par choix, j’ai laissé mon style de coté. A part peut être sur le dernier titre de l’album de Suzan qui dure 12 minutes, un morceau plus complexe, avec solos de synthés et changements de rythmes.
Mais je sens que je vais reprendre ma voie. Après 10 ans au service des autres, je vais me remettre à composer pour moi. J’ai passé 25 ans à composer pour Ange ou en solo, je n’éprouvais plus le désir de le faire et ça ne me manquait pas jusqu’à présent. Mais là, je sens que ça me reprend.
Après ton départ de Ange, il y a dix ans, as-tu eu d’autres occasions de jouer d’anciens morceaux comme ça.
Rarement. Une fois, dans un bar, le patron m’a reconnu et m’a demandé de jouer du Ange, du Brel, du Brassens, etc... A cette occasion, j’avais joué «Jour Après Jour» à la guitare. Ce morceau était le seul que je reprenais sur scène à l’époque de ma carrière solo. Avec «Le Chien, la Poubelle et la Rose ». Un petit clin d’œil.
Ce sont tes morceaux préférés de Ange ?
On me pose souvent cette question. Non, je n’ai pas de morceaux préférés de Ange. A part peut être «Fils de Lumière» pour des raisons personnelles et émotionnelles. Il est associé à plein de bons souvenirs inoubliables. On l’a mis en boite en très peu de prises. Une certaine forme d’évidence. Un grand moment dans ma vie d’artiste. Comme il y en a aussi eu dans ma carrière solo. La rencontre avec Roger Conte par exemple, pour qui j’ai eu tout de suite envie de composer un album en hommage à ses toiles. C’est ce genre de rencontre qui m’intéresse.
Déjà à l’époque de Ange, c’était pareil : Ange, c’est une belle aventure musicale mais c’est avant tout une aventure humaine. Là dedans, presque chaque titre ou chaque album est lié à un instant, à sa magie. Et en fin de compte, sans vouloir paraître démago, c’est le public qui choisit et qui dit ce qui est bien ou pas. Nous, on est que des faiseurs. Et même dans les choses qui me touchent plus que d’autres, quand je pose les doigts sur un clavier en concert, je ne fais pas semblant.
Aucune nostalgie pour cette période ? Même pour cette fabuleuse tournée d’adieu ou vous repreniez in extenso Au-delà du Délire avec les musiciens originaux ?
C’est vrai que dans l’ensemble cette dernière tournée s’est bien passé. Encore un grand moment. Une grande communion avec le public. Et puis, c’était bien de se retrouver avec les copains avec qui on avait pas joué depuis des lustres. Mais après ça, je n’avais plus envie de continuer avec Christian. Je ne le supportais plus. J’avais hâte de vraiment tourner la page. La relation avec mon frère n’a jamais été facile, même au début. Mais ça s’est dégradé après la mort de mon père. Aujourd’hui, on ne se parle plus du tout.
Que s'est-il passé ?
Incompatibilité d’humeur. Problème d’ego, un peu trop développé chez certains. Si ça vient de moi, ok, j’ai payé. Mais Christian a toujours eu un caractère difficile au sein du groupe. Limite tyrannique. Toujours se plier à ses exigences imprévisibles. Mais peut être était ce nécessaire pour être le leader d’un groupe à succès, le faire avancer, le porter au sommet comme il l’a été. J’en suis conscient mais je le vivais mal. Je devenais maboul. En parlant de fou, un exemple : Histoire fou était un album destiné à Ange mais Christian l’a refusé. Sans vraiment d’explication. Après Par les Fils de Mandrin, il voulait faire un break. Pourquoi pas. Alors j’ai sorti cet album comme mon 1er album solo. Mais le comble est que l’année suivante, Christian est revenu me chercher pour refaire Ange. Avec de nouveaux musiciens. Et il m’a demandé ce que j’avais dans les cartons. J’avais les musiques de Vu d’un Chien que je considérais comme mon prochain album solo. Et finalement, il est sorti sous le nom de Ange.
Autre question obligée : tu écoutes encore de la musique progressive ?
Non, pas vraiment. A part Motis en ce moment, le dernier truc prog’ qui me soit passé entre les oreilles c’est Marillion. J’ai même fait avec eux une tournée en première partie à l’époque de A Nous les Voyageurs en 1995. Cela ne date pas d’hier. Tu crois que je devrais m’y remettre ?
Entretien réalisé par Alain SUCCA
(dossier publié dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)

