1971-1976 - DÉBUTS EN FAMILLE
De 1971 à 1976, Camel restera constitué des mêmes musiciens : le claviériste Peter Bardens, qui apparaîtra dans un premier temps comme le leader du groupe du fait d'une carrière déjà bien remplie (dans diverses formations lors du blues-boom du milieu des années 60, puis sous son nom propre), et les trois ex-membres de Brew, dont l'unique fait d'armes est alors d'avoir accompagné le chanteur Philip Goodhand-Tait sur son album solo I Think I'll Write A Song : le guitariste Andrew Latimer, le bassiste Doug Ferguson et le batteur Andy Ward. Au sortir de ces années souvent difficiles qui verront Camel sortir de l'anonymat et connaître un début de reconnaissance, les quatre musiciens resteront unis par des liens très forts, quasi fraternels, qui feront de chacune des défections ultérieures une blessure jamais totalement cicatrisée. Ce sont les années heureuses, où l'essor de Camel accompagne celui, apparemment sans fin, des musiques progressives...
Jusqu'à
sa
réédition en CD par Camel Productions en 1992, le
tout premier album de Camel
n'était guère connu. Sorti alors que le groupe
était sous contrat avec le label MCA, il fallut plus que le
succès ultérieur du quatuor pour le sortir de
l'ombre par l'une de ces rééditions opportunistes
dont les maisons de disques ont le secret. Redécouvrir cette
antiquité vingt ans après son enregistrement
permit donc de se faire enfin une idée de la
genèse du style Camel,
aussi loin que l'on puisse remonter dans le temps.
L'album est des plus sympathiques. Il se trouva même quelques personnes - celles qui persistent à voir en lui un membre de l'école de Canterbury - pour estimer que ce Camel là, plus bluesy et jazzy, valait bien mieux que son avatar symphonique ultérieur. Cette thèse peut à la limite tenir la route dans la mesure où, de façon assez surprenante, le quatuor apparaît parfaitement à l'aise dans l'univers musical qui est alors le sien. L'inspiration est constante, comme elle le sera rarement sur les opus suivants. Les mélodies sont avenantes, les rythmes entraînants. Le chant, rare et sobre, n'est guère dérangeant.
Le problème, c'est que cette musique là décrit des horizons pour le moins limités, et apparaît déjà obsolète dans le contexte de 1973. Si ceci peut constituer une qualité, vingt-cinq ans plus tard, pour les mélomanes nostalgiques, tel n'est pas le plus sûr moyen d'apparaître comme un groupe de pointe... Alors que les Yes et autres Genesis (pour ne parler que du progressif le plus 'mainstream') défrichent de nouveaux paysages sonores, Camel affiche une confiance pépère dans les valeurs sûres de la décennie précédente, avec son blues-rock aux inclinations progressives réelles, mais encore trop limitées.
Il comprendra vite qu'il lui faudra plus que cela pour se faire une place au soleil. Si le groupe a affiché dès sa première réalisation une indéniable assurance, force est pourtant de constater que son champ d'investigation musical n'est pas assez original pour l'imposer comme une formation incontournable. Son rock instrumental bluesy et jazzy, où guitare et orgue se partagent le premier plan, semble déjà appartenir au passé, à une époque où l'expérimentation bat son plein, et en premier lieu sur une scène progressive à l'apogée de sa créativité. Personne n'a besoin d'un petit groupe sympa mais ronflant - ou plus exactement, personne n'en a un besoin vital...
Mirage,
qui inaugure le contrat du groupe avec Decca, va donc se donner les
moyens de faire sortir Camel
du lot des formations montantes et/ou prometteuses, en proposant une
musique moins bluesy, plus classisante avec l'arrivée de la
flûte, de claviers plus diversifiés (piano,
synthés en nappes... mais encore et toujours l'orgue
fétiche de Bardens en bonne place), et des compositions aux
structures plus ambitieuses. Sans pour autant se départir de
cette légèreté qui constitue
à la fois un défaut (joliesse parfois
superficielle) et une qualité (grâce et lyrisme)
et divisera éternellement adorateurs et contempteurs de
l'art camélien...
Le quatuor consolide donc les fondations de son style, offrant au passage ses premiers classiques, au premier rang desquels l'inusable «Lady Fantasy», demeuré un jalon incontournable des concerts du groupe. Mais ce morceau, emblématique du Camel d'alors, l'est aussi d'une contradiction qu'il ne parviendra que tardivement (et jamais complètement) à résoudre : son inconséquence dans l'écriture et l'interprétation des parties chantées. Celles-ci pâtissent de l'absence d'un véritable chanteur et d'un parolier digne de ce nom, ou ne serait-ce qu'un tant soit peu motivé et inspiré : jusqu'à l'avènement de Susan Hoover, la quasi totalité des textes de Camel seront insignifiants, voire affligeants).
C'est un fait : d'un point de vue littéraire, Camel n'a rien à dire (même les références à Tolkien dans «White Rider» ne vont pas très loin...), et la dimension 'chanson' de sa musique n'existe que par pure nécessité. C'est ce qui rendra nombre de ses premières compositions bancales, négociant maladroitement la juxtaposition de parties vocales et instrumentales, les secondes n'étant que rarement le développement naturel des premières. La chanson peut être un art, elle l'est trop rarement dans un contexte progressif (exigences littéraires et musicales se concilient rarement au plus haut niveau artistique), et la façon dont Camel mésestime alors ces potentialités, qu'il ne veut ou ne peut exploiter, est une faille majeure de ses premiers albums, pour peu que l'on s'avise de gratter un vernis qui sauve toujours les apparences.
La
voie
choisie avec The
Snow Goose,
si elle tient dans une certaine mesure d'un renoncement,
témoigne aussi d'une lucidité à cet
égard. Quant à savoir si le choix du
tout-instrumental pouvait être reconduit au-delà
d'un seul album, Camel
a répondu «non» - même s'il ne
s'agit pas d'un «non» franc et massif, loin s'en
faut. Si Latimer a su effectuer dans le domaine du chant et de
l'écriture vocale des progrès
considérables (notamment en s'entourant à
l'occasion de chanteurs plus compétents), force est
toutefois de constater que le chant demeure un problème
auquel Camel
se trouve toujours confronté
régulièrement, lorsqu'il cède
à la tentation de la facilité, de la
mièvrerie ou de l'esthétisation creuse. Quoi
qu'il en soit, la conclusion qui s'impose est que si les
séquences chantées ne sont plus
systématiquement mauvaises, elles n'ont
été que très rarement des sommets de
l'œuvre de Camel.
Et la qualité des intervenants en ce domaine (les Sinclair,
Rainbow et autres) n'a que peu changé les données
du problème...
C'est une des raisons, mais pas la seule, pour lesquelles The Snow Goose demeure à ce jour l'œuvre la plus globalement satisfaisante de Camel, même si ses albums ultérieurs (et notamment les quatre derniers, créés en dehors de toute contrainte commerciale) l'ont parfois surpassé pour une part plus ou moins grande de leur contenu. La vision artistique de Camel ne s'embarrasse ici d'aucune concession, subie ou souhaitée, aux conventions de la pop ou du rock, et trouve sa voie dans la poursuite d'un unique objectif : l'expressivité musicale, dénuée de toute béquille littéraire ou vocale. L'œuvre consiste donc en une succession ininterrompue de thèmes instrumentaux finement ciselés, qui aspirent à recréer musicalement les épisodes du livre de Paul Gallico. Ce 'Pierre et le Loup' version rock n'évite pas toujours les pièges d'une illustration trop scolaire (quelques thèmes inutiles ou plus faibles émaillent le déroulement des festivités), mais pour l'essentiel la réussite est éclatante. L'ambition et la variété des arrangements font merveille, usant d'une palette de sons et d'atmosphères à la fois large et cohérente (du piano solo à la fusion rock/orchestre la plus pompière), mais avec un constant bon goût, corollaire d'une inspiration mélodique d'un bout à l'autre de haute volée. Le duo Latimer-Bardens est à son apogée, la saine émulation qui règne en son sein n'a pas encore fait place à la concurrence destructrice; et la cosignature systématique correspond le plus souvent à la réalité, les deux compositeurs s'étant isolés à la campagne pour élaborer en commun les différents thèmes.
Le
succès
commercial et
critique de The
Snow Goose aurait pu conforter Camel dans ses choix
audacieux. Bizarrement, il n'en sera rien. Sans doute parce que le
groupe pensait, à raison peut-être, qu'une
rencontre avec le public aussi massive qu'inattendue ne pourrait se
voir renouvelée, qui plus est dans un créneau
trop particulier (l'adaptation musicale d'une œuvre
littéraire, pas forcément le concept-album en
général) sans donner l'impression de
perpétuer une recette à succès. La
'normalisation' apportée par Moonmadness
peut pourtant apparaître avec le recul comme un faux-pas dont
Camel paiera
éternellement les conséquences. Proposer un Snow Goose
n°2 n'aurait pas forcément été
pertinent, mais ce qui est sûr, c'est que dans les options
choisies avec cet album, Camel
avait atteint son objectif initial : sortir du lot en mettant ses
compétences instrumentales honnêtes, mais ni
géniales ni follement originales (ce n'est pas Pink Floyd
mais on n'en est pas si loin...) au service d'un projet qui les
transcende, d'une ambition qui soit bien plus que celle de simplement
'faire de la bonne musique'.
Or Moonmadness, pourtant une réussite dans l'absolu, fait justement l'erreur de ne proposer que ça... et rien d'autre. L'invitation au rêve, le saut dans l'inconnu, ne sont plus au programme. Camel ne se donne plus les moyens d'être 'remarquable'. Le constat est sans doute trop sévère, ne serait-ce que pour ce «Lunar Sea», instrumental épique captivant d'un bout à l'autre de ses multiples rebondissements. Mais ce joyau parfait est isolé : on passe constamment du ravissement à l'abattement, selon que Camel œuvre dans un registre instrumental, avec compétence (le fort sympathique instrumental «Chord Change», dans la droite lignée de Mirage) mais trop rarement avec le génie qu'il ne manque pourtant pas de laisser entrevoir, ou se consacre, mollement et sans conviction, à ses obligations vocales, pour lesquelles il a rarement montré si peu de talent (les couplets de «Song Within A Song» sont ici, au-delà de leur mièvrerie, d'une affligeante laideur).
Ce constat mitigé sur le fond ne doit pas conduire à mésestimer les progrès formels constatés. Avec la poursuite par Peter Bardens de l'élargissement de sa palette claviéristique, où Moog et string-synthesizer sont désormais prédominants (orgue et pianos, acoustique et électrique, demeurent néanmoins), Camel a maintenant trouvé le son qui sera le sien jusqu'au début des années 80, avant ses errances artistiques et/ou esthétiques... Un son luxuriant et spatial, qui va accompagner l'émancipation définitive du groupe de ses racines blues, qui ne demeureront plus qu'à l'état d'une source dans laquelle Andy Latimer ira puiser l'inspiration d'envolées guitaristiques de plus en plus lyriques et bouleversantes. Car avec l'époustouflant solo final de «Lunar Sea», il est clair que Latimer a éprouvé les limites de sa compétence dans le registre de la virtuosité, et devra désormais chercher dans l'épure émotionnelle le prétexte à d'autres dépassements de soi...

