1977-1980 - LE TEMPS DES DIVORCES
Le
remplacement de Doug Ferguson par Richard Sinclair put
apparaître à l'époque comme une
évolution positive à tous égards :
bassiste d'un niveau technique exceptionnel (quoique porté
vers l'improvisation, et donc parfois rebelle à
l'écriture trop figée de Camel), chanteur
bien plus compétent qu'aucun de ses nouveaux acolytes,
Sinclair semblait devoir propulser Camel
vers les sommets. Mais avec le recul, nous sommes bel et bien
confrontés à un exemple typique de fausse bonne
idée. Sinclair ne parviendra en effet pas à
s'intégrer au processus créatif - peu importe
qu'il s'en soit montré incapable ou en ait
été empêché par un couple
Latimer-Bardens en pleine implosion. Quant à son
rôle vocal, il restera borné par la
volonté des deux leaders de rester maîtres
à bord. L'ancienne figure de proue d'Hatfield and the North
ne pouvait se contenter d'un rôle ainsi défini,
celui d'un faire-valoir, alors que par ailleurs Camel
n'était pas pour lui un environnement artistique et
créatif naturel. Les critiques qui se plurent à
cette époque à voir en Camel
l'hériter logique du Caravan des débuts firent de
ce point de vue preuve d'une naïveté proche de
l'incompétence, les accointances entre Camel et
l'école de Canterbury n'ayant jamais
été plus que superficielles.
L'argumentation
de Camel
pour justifier
l'acquisition de Sinclair reposait sur une volonté
affichée d'évoluer dans une direction plus
jazz-rock. De fait, le bassiste était à la
hauteur d'une telle mission. Pourtant, l'impression superficielle
donnée par Rain Dances
est celle d'un discours simplifié, avec des morceaux plus
courts et au contenu thématique plus réduit.
Certes, les rythmiques se sont faites à l'occasion plus
complexes (le 7 temps rapide de la seconde moitié de
«Metrognome», les cassures de rythme capiteuses du
bien-nommé «Unevensong»), mais elles
sont répétitives et statiques, tout l'inverse
d'un Hatfield par exemple : les travers du jazz-rock plus que ses
qualités, en somme.
Comme à l'accoutumée, le groupe est à son meilleur niveau dans les instrumentaux, «First Light» et «Skylines» en particulier (mettons toutefois à part «One Of These Days...», jam-session funky sympathique mais aux allures de bouche-trou). En dépit de l'arrivée de Sinclair, les parties chantées restent en effet le parent pauvre de l'ensemble, que ce soit dans leur écriture (souvent) ou dans leur interprétation (Sinclair ne peut faire des miracles). Au total, l'album est honorable, très bon à l'occasion, mais guère apte à déchaîner les passions. Tirant parti de la notoriété de ses nouvelles recrues (Sinclair, mais aussi l'ex-King Crimson Mel Collins aux divers instruments à vent), connaîtra à cette époque le faîte de sa gloire, comme en témoignera bientôt A Live Record, double-album de la consécration.
Au-delà
de leurs
conséquences forcément imprévisibles,
les changements intervenus alors au sein du groupe marquent plus
généralement pour Camel la fin d'une
époque et le début d'une ère de
turbulences qui ne prendra fin qu'avec l'avènement
définitif d'Andy Latimer comme leader unique du groupe.
Pendant les cinq premières années de son
existence, Camel
était demeuré identique dans sa constitution.
Dès lors que cette osmose éprouvée
sera rompue avec le départ de Doug Ferguson, la
cohésion initiale ne sera plus qu'un lointain souvenir, et
l'hémorragie ne fera que s'accentuer jusqu'à,
donc, laisser Latimer seul en scène. Une situation dont ce
dernier parviendra à s'accommoder pour le mieux au final,
mais qui dérouta de manière
compréhensible nombre de fans et critiques voyant
là une dérive autoritaire de la part du
guitariste, dont l'incapacité apparente à
intégrer l'apport créatif de recrues pourtant
prestigieuses et/ou expérimentées
(après l'épisode Sinclair, il y aura celui, plus
tragique encore, de Kit Watkins, dramatiquement sous-employé
dans Camel)
sera souvent stigmatisée.
Gardons-nous donc d'une lecture simpliste de la chronologie des faits, et évitons de voir dans la succession de départs et d'arrivées des rebondissements dramatiques façon «Dallas», là où il y a des interactions humaines et artistiques bien plus complexes. Convenons par exemple que le recrutement de Richard Sinclair, tout bénéfique qu'il ait été à certains égards (cf. la première face de A Live Record), n'était pas une bonne chose. La décision de Latimer de se passer de ses services, mise officiellement sur le compte de sa difficulté à endurer les tournées interminables à travers le monde (celle de Breathless dura près de huit mois), découlait sans doute de considérations plus strictement musicales. L'incompatibilité artistique est quelque chose qui arrive, et elle n'est nullement déshonorante s'il est mis fin rapidement aux situations improductives. C'est ce qui fut fait, d'ailleurs, par un Latimer en qui il faut sans doute voir davantage un pragmatique qu'un opportuniste sans états d'âme. Au gré de ses décisions, Camel n'a pas forcément toujours évolué dans la bonne direction, mais il a au moins survécu, et preuve reste à faire que les choses auraient évolué d'une meilleure façon s'il n'avait agi ainsi.
De
telles
relativisations sont
possibles (et même nécessaires) avec le recul,
mais il n'était pas forcément facile de prendre
avec autant de philosophie les compromissions de Breathless.
A l'écoute de certains titres de cet album, certains (ceux
à qui la présence de Richard Sinclair n'avait pas
ôté tout esprit critique) estimèrent
à juste titre que Camel
avait touché le fond. Il y a, il est vrai, d'authentiques
navets dans ce recueil pour le moins disparate. Les dérives
commerciales sont avérées,
côté funk dans «Wing And A
Prayer», disco dans «Summer Lightning»
(racheté en partie par le solo de guitare final et la voix
de Sinclair, qui co-signe le morceau), tout simplement
débile dans «You Make Me Smile» (et
hors-sujet pour le pourtant savoureux «Down On The
Farm», qui aurait plus eu sa place sur un album solo de
Sinclair).
Mais ce bon tiers à jeter est en partie racheté par le reste, avec deux authentiques perles : «Echoes» et «The Sleeper». Le premier est un festival progressif, ravissement quasi total (le chant, encore lui, est le 'quasi') et feu d'artifice final du duo Latimer-Bardens maintenant décomposé («Rainbow's End» en est l'épilogue touchant); le second est un instrumental qui entérine les options jazz-rock annoncées pour l'album précédent, mais cette tentative pourtant brillante restera sans lendemain.
Le morceau-titre est une bluette (transcendée toutefois par l'interprétation magnifique de Richard Sinclair), mais démontre que Camel est enfin apte à gérer le format chanson, quand il renonce franchement à développer ses penchants instrumentaux et donc à mélanger les genres. La leçon sera retenue pour les futurs concepts, où ces chansons s'intercaleront entre les instrumentaux sans que l'une des catégories n'empiète plus sur les plates-bandes de l'autre.
Avec le
départ de Peter
Bardens, c'est la page du Camel
première époque qui est définitivement
tournée à la sortie de Breathless.
Mais à l'issue de la tournée qui suit, d'autres
changements au sein du groupe feront que l'album suivant sera
l'œuvre d'une équipe totalement
renouvelée à l'exception des deux Andy. Pour
remplacer Bardens, Latimer avait contacté
séparément deux ex-claviéristes de
Caravan, alors récemment dissous, sur les conseils de
Richard Sinclair : le cousin de ce dernier, David, et Jan Schelhaas.
Tous deux se déclarant disponibles, Latimer
décidera finalement de les prendre tous deux, voyant dans
cette double représentation des claviers la promesse de
nouveaux horizons musicaux. David Sinclair démissionnera au
même moment que son cousin, mais l'idée sera
conservée avec le recrutement de Kit Watkins, qui rejoint au
début de l'été 1979 la nouvelle
équipe, qui compte une autre jeune recrue importante en la
personne du bassiste et chanteur Colin Bass, le bien-nommé.
Comme
son
prédécesseur, I Can See
Your House From Here est un album bancal,
tiraillé entre l'ambition progressive de Camel et les
pressions commerciales qu'exercent sur lui sa maison de disques et,
plus prosaïquement, son époque. Certes, on
était en droit d'attendre des sommets de la collaboration
entre le duo Latimer/Ward et leurs nouveaux collègues, Kit
Watkins en particulier, mais c'était faire bien peu de cas
de la période de crise dont Camel commence
à peine à sortir.
De ce point de vue, la collégialité inattendue du travail d'écriture doit sans doute plus aux aléas de l'inspiration de Latimer qu'à une réelle volonté démocratique de sa part. Concernant les textes, le recours à des intervenants extérieurs (le guitariste John McBurnie et la chanteuse Vivienne McAuliffe, membres tous deux du groupe Vapour Trails, formé par le premier avec Brian Chatton au lendemain de leur séjour dans Jackson Heights) masque une évidente panne d'inspiration (Peter Bardens était manifestement l'auteur de la majorité des textes des précédents albums).
Pour ce qui est de la composition, le bilan est plus nuancé. Les contributions de Kit Watkins, contrepoint de son jeu flamboyant mais sous-utilisé, sont logiquement empreintes de modernisme, qu'il s'agisse de l'instrumental «Eye Of The Storm» (composé à l'origine pour Happy The Man) ou de «Remote Romance», même si pour ce dernier on parlera plutôt de futurisme de pacotille (le résultat est toutefois assez amusant). Celles de Jan Schelhaas s'avèrent plus substantielles, puisqu'il co-signe trois titres, parmi lesquels le très beau «Hymn To Her» (et son duel guitare/synthé haletant), qui avec «Who We Are» laissait entrevoir la possibilité d'un compromis honorable entre pop et prog... Hélas il co-signe également le pire morceau de l'album, «Neon Magic», prétendant au titre de l'interprétation vocale la plus laide jamais enregistrée par Latimer (The Single Factor inclus). La complémentarité des deux claviéristes s'illustre par ailleurs lors de l'époustouflante passe d'armes à laquelle ils se livrent dans la partie centrale de «Wait», moment d'anthologie pour tous les amateurs de Moog, qui rehausse considérablement un morceau peu folichon.
Il convient malgré tout de conclure sur une note (très !) positive cette description de I Can See Your House From Here, puisque ce septième album studio contient «Le» morceau de Camel, le célèbre «Ice» devenu pour le coup l'un des principaux éléments du patrimoine progressif. Cette longue pièce instrumentale, dépassant les 10 minutes, vient donc clore les débats de façon magistrale et dissiper les doutes... Le long solo de guitare, tout à la fois pudique et exalté, que Latimer nous assène tel un ardent coup de poing engendre le plus doux des KO... Impossible d'écouter «Ice» et de ne pas simultanément tomber amoureux de Camel... La parfaite conclusion d'un album pourtant mi-figue, mi-raisin, qui permet de plus à Latimer d'asseoir définitivement son emprise sur Camel et aussi d'être enfin considéré comme un guitariste de premier ordre...

