As The World
1995 - 70:04
Pour
son troisième
véritable album,
Echolyn a,
comme qui
dirait, 'mis le paquet' : cinq mois de réclusion pour
composer,
suivis de trois mois de studio, au printemps 1994, sous la houlette du
prestigieux producteur Glen Rosenstein.
Le CD se présente sous un emballage pour le moins déroutant, conçu à nouveau par le 'sixième membre', d'Echolyn, Greg Kull : la pochette présente cinq pommes (!), passablement défraîchies, sculptées en forme de visages... Quel peut bien être le sens de cette parabole ? Peut-être simplement que neuf mois d'attente avant de voir sortir son disque, ça use... !
En dépliant le livret, on découvre d'autres photos, tout aussi étonnantes, chacune se rapportant à un titre particulier de l'album (il y en a 16, de 0:36 à 7:54, pour 69:34 au total). Et puis un cliché des cinq musiciens... Pas de paroles, hélas, mais, comme dirait un célèbre patron de label progressif, il suffit de se connecter sur Internet pour les obtenir.
Musicalement, la personnalité d'Echolyn s'est encore affirmée : ses compositions sont plus denses que jamais, elles fourmillent d'idées dont peu font l'objet de réels développements. Évidemment, cette démarche n'est pas sans évoquer Gentle Giant, voire le mythique Yezda Urfa, certains titres prenant même l'allure d'hommages ("As The World" et ses enchevêtrements vocaux estampillés Shulman, ou "My Dear Wormwood").
Mais, alors qu'il prend le parti de la complexité, et à l'instar de son travail sur Suffocating The Bloom, Echolyn n'en délaisse pas pour autant celui de l'accessibilité : on retrouvera toujours, ou presque, une ligne mélodique très simple - en apparence tout au moins -; le plus souvent, cette mélodie sera d'ailleurs chantée, par le trio Weston-Kull-Buzby bien sûr, et une fois écoutée, restera gravée dans la mémoire de l'auditeur ("How Long I Have Waited", "One For The Show" ou "Never The Same" sont de bons exemples). C'est sans doute cette relative accessibilité qui, malgré la complexité de sa musique, a en partie permis à Echolyn d'être signé.
Mais certains titres rompent eux aussi avec le rythme effréné des passages plus 'rock' : "Entry 11-19-93" ou "A Habit Worth Forming" mettent en valeur la facette la plus apaisée d'Echolyn, celle mêlant instruments acoustiques, belles mélodies, harmonies vocales et, parfois, arrangements de cordes. Ces titres constituent des respirations fort bienvenues au milieu d'un ensemble musical très dense, qui aurait pu l'être trop : équilibre subtil.
Cet album est donc pour le groupe celui de la maturité. Sa musique est pleinement maîtrisée, un accord parfait est établi entre les musiciens : section rythmique incroyable de virtuosité et de décontraction, parties de claviers à l'étonnante richesse (rarement au premier plan cependant), jeu de guitare constamment renouvelé. De ce point de vue, l'intelligence de la production est pour beaucoup : elle a su mettre en valeur toutes les subtilités et toute la richesse des arrangements.
D'un point de vue instrumental au moins, Echolyn saura donc contenter les amateurs de progressif les plus exigeants, qui auront peut-être, par contre, plus de reproches à formuler au niveau des parties vocales de Ray Weston et Brett Kull dont aucun ne s'avère, lorsqu'il intervient seul, un chanteur réellement extraordinaire, et qui parfois, lorsqu'ils unissent leurs voix à celle de Chris Buzby, sonnent accrocheurs ou au contraire à la limite du sirupeux (difficile d'oublier ses origines américaines !).
Il est dans cette optique regrettable que le groupe n'ait pas laissé plus de place aux séquences instrumentales : sur ce terrain, Echolyn ne compte guère de détracteurs, et fait même preuve d'une audace qui fait défaut à beaucoup. Preuve en est ce "The Wiblet" (seul véritable instrumental de l'album, mais aussi son titre le plus court !), qui témoigne de la découverte par les musiciens de certains compositeurs contemporains, d'où son utilisation des méthodes d'écriture dodécaphoniques.
C'est la large palette d'influences du groupe, ainsi que les goûts respectifs très divers de ses membres (de Stravinsky à Gentle Giant, en passant par Jane's Addiction ou Seal !), qui sont chez Echolyn les garants, non seulement d'une large ouverture d'esprit mais surtout de l'originalité du groupe.
Car force est de constater qu'il ne sonne comme nulle autre formation (malgré quelques références évidentes qui demeurent globalement anecodtiques) : sincères et honnêtes dans leur démarche et leur politique, les musiciens d'Echolyn nous livrent une œuvre qui leur ressemble, qui n'est certes pas du pur rock progressif mais qui, justement, possède un potentiel d'accessibilité qui aurait pu être décisif dans leur conquête d'un large public.
Las, il n'en sera malheureusement rien ! C'est en effet dans l'amertume, comme le suggère le titre de son quatrième album en 1996, When The Sweet Turns Sour, inspiré par la reprise de Genesis qui y figure, que se conclut la brève romance entre le quintette de Philadelphie et le magnat de disque.
Il n'aura fallu que quelques semaines au groupe, après la sortie de As The World début mars 1995, pour se rendre compte que l'enthousiasme de Sony à promouvoir son album était sensiblement en-deçà des promesses originelles. La suppression, fin avril de la même année, d'une subvention pour l'organisation de concerts, en est la première manifestation concrète (une tournée, qui sera la dernière, a néanmoins lieu début mai, et passe par le Canada). La suivante est le refus par le label, alors même que sa reprise de "Where The Sour Turns To Sweet" est déjà en boîte, de laisser participer Echolyn à la compilation Supper's Ready de Magna Carta en hommage à Genesis.
La prestation du groupe lors du Progday'95, le 3 septembre, sera sa dernière apparition scénique (on en retrouve deux extraits sur When The Sweet Turns Sour). Une semaine plus tard, le bassiste Tom Hyatt annonce qu'il quitte Echolyn et arrête la musique. Le quatuor, pas démotivé pour autant, se remet au travail sur de nouvelles compositions, Ray Weston tenant la basse lorsque nécessaire. C'est alors que surviennent des désaccords artistiques entre le claviériste Chris Buzby et le reste du groupe. Début novembre, il déclare à son tour forfait, et part se consacrer à des projets solo et renouer avec l'enseignement.
A ce stade, Ray Weston, Brett Kull et Paul Ramsey ont en ligne de mire la date butoir du 7 décembre 1995, à laquelle Sony doit faire connaître sa décision quant à l'enregistrement d'un éventuel nouvel album. Mais la date fatidique passe sans nouvelles du label. Finalement, le couperet tombera courant janvier : la réponse de Sony est négative. La mort dans l'âme, le trio n'a alors plus d'autre choix que de se saborder.
When The Sweet Turns Sour
1996 - 54:35
When The
Sweet Turns Sour se veut le
testament discographique
d'Echolyn
: mélangeant maquettes, titres prévus pour As The
World
mais finalement écartés, enregistrements live,
ainsi que
la reprise de Genesis et une version acoustique d'un titre du premier
album. La qualité de la production de l'album
précédent fait évidemment cruellement
défaut. L'architecture souvent très
sophistiquée
des compositions du groupe rendaient celle-ci
particulièrement
indispensable, et c'est donc d'indulgence voire de patience que
l'auditeur devra se munir pour extraire de ce CD sa substantifique
moelle.
Comme on nous l'explique au verso de la pochette, Echolyn avait pour habitude d'enregistrer des versions semi-finies de ses nouveaux morceaux avant de les retravailler et d'en finaliser les arrangements. Il faut donc garder à l'esprit que les cinq titres correspondants ne sont que les ébauches de ce qu'ils seraient devenus dans le cadre d'un quatrième album. Le résultat est forcément frustrant, et démontrent que la perfection du travail du quintette sur As The World n'avait été atteinte qu'au prix d'un travail considérable. Certes, les harmonies vocales sont plus complexes que jamais, le piano flirte de plus en plus avec les dissonances amorcées dans "The Wiblet", les influences jazzy sont toujours là. Mais Echolyn se permet quelques facilités (comme utiliser des parties issues de titres de son premier album en guise de transitions provisoires entre les différentes sections des morceaux) qui auraient certainement disparu des versions définitives. Encore une fois, ces titres sont des témoignages, une sorte d'incursion au cœur du processus de création d'un groupe.
Pour ce qui est de la reprise de "Where The Sour Turns To Sweet", Echolyn confère au morceau de Genesis une puissance dont la version d'origine était dénuée, sans pour autant le revisiter radicalement : certes, cette chanson n'est pas désagréable, mais on peut regretter que ce soit sur ce titre, plutôt anodin, que le groupe ait jeté son dévolu. Quant à la version 'unplugged' de "Meaning And The Moment", elle est magnifique et transcende littéralement l'original.
Finissons par les deux titres live : "A Little Nonsense" et "As The World". Ceux-ci nous font cruellement regretter qu'un live du groupe n'ait (pour l'instant) pas vu le jour. Le premier double sa durée d'origine grâce à une jam-session étourdissante. Quant au second, il force le respect par la capacité du quintette à restituer parfaitement la folle complexité de son arrangement. Et ici, pas d'overdubs !!!
Mais Echolyn est alors considéré comme mort. Mort ? Pas si sûr, en fait, car les membres de feu Echolyn restent très actifs !
Pour
leur part,
Ray Weston, Brett Kull
et Paul Ramsey vont
donner libre
court à leurs penchants les plus rock et les plus
accessibles le
temps de deux albums (l'un sous le nom de Still, l'autre sous le
patronyme d'Always Almost), avec un bonheur variable et sans doute
plus
probant
sur le second, God
Pounds His Nails, fin 1997.
Du
côté de 
Chris
Buzby, ce qui devait
à l'origine
être un projet solo est devenu un vrai
groupe, Finneus
Gauge. Ce quintette comprend également son
frère
cadet,
John (batterie), ainsi que Laura Martin (chant), Scott McGill
(guitares) et Chris Eike (basse). On lui doit deux albums fort
réussis, More
Once More en 1997 et One
Inch Of The Fall en
1999,
dans un style que l'on pourrait décrire comme un
mélange
"aventureux" de rock, jazz, classique, funk et fusion. Le jeu
véloce de Scott McGill ne manque d'ailleurs pas
d'évoquer
Allan Holdsworth.
Cet épisode ne sera fort heureusement qu'une parenthèse dans le parcours d'Echolyn. Cinq ans après la fin prématurée de sa brève romance avec Sony Music, le groupe fait en effet un retour inespéré, pour le plus grand bonheur de ses fans. Un retour qui se veut certes modeste, avec de nouveau le recours à l'autoproduction et le renoncement proclamé aux illusions de sa jeunesse. Echolyn, c'est désormais pour ses membres un loisir occasionnel, quoique nourri du même perfectionnisme, et surtout le prolongement d'une histoire d'amitié longue de plus de dix ans.
Les circonstances de la renaissance d'Echolyn sont d'ailleurs éclairantes sur ce point. Quelques jours avant Noël 1998, Brett Kull et Chris Buzby, dont les relations se sont espacées depuis la séparation du groupe trois ans plus tôt, et qui se consacrent pleinement à leurs formations respectives, Always Almost et Finneus Gauge, décident simultanément de renouer contact l'un avec l'autre. Le hasard voudra que les cartes de vœux qu'ils s'envoient alors leur parviennent le même jour. Un signe du destin qui les amène à se revoir et discuter d'éventuelles retrouvailles musicales.
Lorsque Finneus Gauge se sépare quelques mois plus tard suite aux défections soudaines du guitariste Scott McGill et du bassiste Chris Eike, un boulevard inattendu s'ouvre devant cette collaboration encore virtuelle, qui au fil de l'écriture de nouveaux morceaux va finalement se transformer en réactivation d'Echolyn, en compagnie des deux autres membres fondateurs du groupe, le bassiste et chanteur Ray Wilson et le batteur Paul Ramsey. Ce dernier, craignant de ne pas être totalement disponible, sera secondé à ce poste par le jeune Jordan Perlson, étudiant de Buzby (dont la profession 'sérieuse' est professeur de musique), les deux batteurs officiant en alternance au kit et aux percussions.
On le voit, rien d'autre dans cette histoire de 'reformation' qu'un désir sincère de jouer de la musique, sans autre but que de se faire plaisir, et cette atmosphère festive et authentique est d'emblée évidente à l'écoute de Cowboy Poems Free. Conscients que, comme le veut l'adage, le fruit de leur création commune est supérieur, en valeur artistique, à la somme de leurs talents individuels, les musiciens d'Echolyn affichent ici une foi évidente en leur projet.
Cowboy Poems Free
2000 - 59:14
Ce
nouvel album n'est pas seulement une
collection de
chansons, aussi
bonnes soient-elles. Tout d'abord, une sorte de trame
simili-conceptuelle la sous-tend, présentée par
le groupe
comme un regard rétrospectif au parcours social et
historique
des États-Unis au cours de vingtième
siècle, au
moment où celui-ci s'achève. Un recueil de
poèmes
musicaux retraçant les moments de gloire et de
tragédie
vécus par un peuple souvent caricaturé comme une
nation
de «cowboys», cliché qu'Echolyn reprend
à son
compte non sans autodérision.
L'autre facteur de cohérence immédiat de Cowboy Poems Free est la présence d'interludes instrumentaux (au nombre de quatre), qui sont présentés paradoxalement comme les fameux «poèmes», et font office de jointures entre certains morceaux. Disséminés tout au long de l'œuvre, et explorant des contrées musicales inédites, plus 'abstraites', ces courtes pièces (durant entre une et deux minutes) introduisent un élément supplémentaire, et bienvenu, de variété stylistique.
Non que les chansons plus «conventionnelles» en aient vraiment besoin. On le sait depuis longtemps, Echolyn n'est pas un groupe de «rock progressif» au sens générique du terme. Il n'a ni gloire ni honte à en tirer - sans doute son appartenance éventuelle au genre est-elle le cadet de ses soucis, ce qui est tout à fait compréhensible. Pour autant, si l'étiquette plus générale du «rock» lui convient, elle ne revêt pas ici le caractère restrictif qui est souvent le sien.
En fait, Echolyn représente un parfait exemple de chansons rock qui, outre le fait qu'elles sont parfaitement ciselées et interprétées, intègrent avec le plus grand naturel toutes sortes d'éléments extérieurs parfaitement assimilés. Certains de ces éléments le rattachent, de façon plus ou moins directe, à une certaine tradition progressive, en premier lieu la richesse rythmique et harmonique des compositions, ainsi que ces fameuses harmonies vocales, souvent complexes, qui toutefois n'évoquent plus désormais aussi directement celles de Gentle Giant.
Plus généralement, en comparaison à la luxuriance d'As The World, ce quatrième album marque un ostensible retour à une approche plus 'roots', que ce soit dans l'écriture, qui assume plus que jamais son héritage typiquement américain, ou dans le son, qui cultive indéniablement une certaine rusticité. Outre la production forcément plus sobre (œuvre soi-disant d'un certain Richard Barnes : pseudonyme composé des seconds prénoms respectives de Brett Kull et Chris Buzby), c'est notable dans les sonorités utilisées par la guitare (pas une once d'effets électroniques) comme dans le choix de claviers 100% analogiques : orgue Hammond, piano Wurlitzer ou Rhodes, Clavinet, et très peu de synthés.
Le résultat de cette démarche est la mise en avant d'une énergie plus brute, fortement empreinte d'authenticité, qui confère aux morceaux une apparente simplicité formelle. Celle-ci permet plusieurs angles d'approche pour l'auditeur : une écoute purement émotionnelle, ou plus cérébrale (et tout aussi gratifiante), selon qu'on choisisse au non de s'arrêter sur les subtilités cachées des arrangements, ces moments où les fondations «chanson-rock» de la musique s'estompent pour nous entraîner, sans crier gare, sur des chemins de traverse.
Cowboy Poems Free mêle à proportions à peu près égales morceaux dynamiques («Texas Dust», «American Vacation Tune» ou «Swingin' The Axe») et plus contemplatifs («1729 Broadway» ou «67 Degrees»), dans cette veine nostalgique que cultive si bien Echolyn, et qui nous vaut sans doute les moments les plus intensément émouvants de l'album, au premier rang desquels on placera «High As Pride», magnifié par une partie instrumentale centrale flirtant ouvertement avec un symphonisme majestueux et aérien.
La conclusion est simple : voici un groupe en pleine possession de ses moyens, exerçant son talent sans se soucier des étiquettes. A moins d'estimer que celui-ci serait mieux utilisé dans un contexte plus purement progressif, on saluera donc en Cowboy Poems Free une belle réussite, un excellent moment de musique dont le rock progressif n'est certes qu'un ingrédient parmi d'autres, mais où il a au moins la chance d'être très bien entouré...
Daniel BEZIZ & Aymeric LEROY
(rétrospective compilée à partir des dossier et chroniques publiés dans Big Bang n°13 - Sept/Oct 1995, n°17 - Automne 1996 & n°38 - Janvier 2001 )
Cette rétrospective s'arrêtant à l'année 2001, nous vous invitons à découvrir les albums postérieurs à travers les chroniques que nous avons rédigées au fil de leurs parutions :
"Mei" (2002) + entretien avec Brett Kull

