
"Un groupe à voyager dans le temps"
Cela faisait longtemps que nous nous languissions de vous présenter Eloy, et pas seulement parce que certains membres de notre rédaction sont tombés dans ce chaudron de 'space-prog' dès leur plus jeune âge... Non, cet article arrive à point avant tout pour réhabiliter le groupe d'Hanovre. Réhabiliter ? Le terme peut paraître un peu fort mais l'idée viendrait certainement à peu de gens (en tout cas, elle n'est pas vraiment naturelle) de placer ce dernier au même niveau que les dinosaures anglais des années 70... Et pourtant, selon nous, Eloy a l'étoffe pour revendiquer une place au sommet de la hiérarchie progressive, toutes périodes confondues...

Son principal tort est certainement d'être apparu en Allemagne, nation connue et reconnue pour avoir engendré le Krautrock ou le rock planant, styles musicaux dont le groupe d'outre-Rhin n'est qu'un parent éloigné. Du rock progressif stricto sensu, ce pays n'est assurément pas habilité à en revendiquer la même paternité que l'Angleterre. Il est donc bien difficile d'appréhender une formation s'affranchissant de sa culture-musicale pour se draper dans celle d'un de ses voisins, tout en conservant certaines spécificités nationales... Ce caractère hybride, mais totalement inédit, n'est assurément pas source de consensus, fut-il mou... Eloy est ainsi à la terre de Goethe, ce que PFM ou Banco sont par exemple à l'Italie : des géants dont la reconnaissance internationale souffre de leur origine géographique, c'est à dire de leur naissance en dehors du sol fondateur du mouvement progressif... On reconnaîtra néanmoins aux ténors italiens cités l'avantage d'avoir été les maîtres d'œuvre d'un style à part entière, ce qui n'est pas vraiment le cas d'Eloy... Et ce même si on lui connaît quelques disciples : Werwolf, Epidaurus, Faithful Breath...Toutefois, ce dernier possède, parmi ses condisciples progressifs, une caractéristique propre à singulariser objectivement sa longue carrière : celle d'avoir enfanté le plus grand nombre d'albums studio dans un contexte constamment (ou presque, c'est-à-dire à une ou deux exceptions près... Nous y reviendrons bien sûr plus loin) progressif, 16 pour être exact... Ce signe distinctif n'est évidemment pas suffisant pour sauter au plafond et faire de Eloy son groupe favori, mais avouez que ce titre en impose... Cette longévité, nous la devons à Franck Bornemann, l'homme au béret qui orchestre la destinée d'Eloy depuis 1969, date de sa création.
Dans ce long intervalle, Eloy n'a bien sûr pas échappé aux aléas du succès et aux fluctuations des relations humaines entre ses membres (donc aux changements de formation), mais ne s'est en tout cas jamais départi de son infatigable leader. 30 ans donc que Bornemann mène sa barque sans se soucier des courants dominants. Et lorsqu'il annonce, courant 1996, un retour à une veine progressive, sans concession aucune, on s'empresse de colporter la nouvelle car elle ne peut être que fiable : Eloy est de retour !
Cette renaissance sous une forme purement progressive est bien sûr faite pour nous ravir. Mais pour en prendre pleinement conscience, il convient de situer le nouvel album par rapport au style honoré par le groupe depuis ses débuts. Sans empiéter sur les chroniques qui suivent, nous devons rappeler qu'Eloy est le chantre de ce que l'on nomme communément le 'space-prog'. La belle affaire, devez-vous penser... Encore un terme barbare pour masquer un manque d'imagination ou de culture... En fait, cette appellation coule réellement de source dès que l'on pose une oreille sur la musique du groupe allemand... Aussi est-il important d'en éclairer les contours...
Prenons, pour ce faire, un chemin de
traverse... Le mélomane progressif est souvent
révélé par l'examen de ses
goûts littéraires : science-fiction, fantastique,
heroic-fantasy, BD, polar... Nous sommes en effet nombreux à
avoir lu les œuvres des Asimov, Matheson, Ellroy, Bilal, et
autres Tolkien... Ces genres, fréquentes
représentations de mondes oniriques, correspondent
à une certaine vision du monde que doit à son
tour illustrer le rock progressif... Y aurait-il du cliché
dans l'air ? Quoi qu'il en soit, cela nous amène
à nous remémorer les conseils de Cosey, auteur de
BD et notamment père de la série "Jonathan", qui
invitait le lecteur de ses ouvrages illustrés à y
associer l'écoute d'une œuvre musicale... Bien
belle idée, n'est-ce-pas ? Ce cher Cosey,
époque oblige (nous étions dans les
années 70), conseillait ainsi quelques galettes progressives
(Mike Oldfield, Tangerine Dream, Pink Floyd...). Une association
éclairant une convergence artistique qu'il est effectivement
plus facile d'expliciter à posteriori... Dans la
lignée de cette séduisante approche, il est ainsi
très tentant de faire de la musique d'Eloy la parfaite
illustration de ce que la science-fiction a engendré de plus
novateur : le space-opera. Cette façon de nous amener en des
lieux insoupçonnés, vierges de tous
repères, donc incapables d'atténuer ce vertige de
l'inconnu qui nous habite, caractérise bel et bien l'art
progressif des Allemands... Nous voici alors amenés
à plagier Cosey, et à vous recommander de lire
quelques bons bouquins (Asimov, Herbert, Simack...) en
écoutant Eloy,
car l'un transcende l'autre et inversement...Derrière ce
'space-prog', vraiment captivant, se dissimule donc un courant dont Eloy est tout
à la fois l'initiateur, le mentor et le maître.
Peu de formations l'ont finalement suivi sur ce chemin (comme nous le
précisions précédemment), tant il
apparaît comme un guide inaccessible. La forme musicale
décrite a bien sûr pris des formes
différentes et inégales au cours des trois
décennies d'existence d'Eloy.
Ce 'space-prog', dont nous connaissons les ingrédients de
base (velouté de claviers et son cortège de
chœurs et de guitare en apesanteur) vous sera largement
décrit tout au long des pages qui vont suivre... Nous avons
ainsi découpé la carrière d'Eloy en quatre
segments : 1969-1975 : la préhistoire et les
balbutiements
de l'histoire; 1976-1979 : l'âge d'or; 1980-1984 :
l'âge d'argent; 1988-1998 : le retour, d'abord laborieux puis
gagnant. Ces segments temporels, notons-le, sont définis
autant par le lien musical entre les albums s'y
référant que par les mouvements de line-up
rencontrés. Voilà d'ailleurs un fait à
souligner : Bornemann est toujours parvenu à s'entourer de
musiciens sachant tout à la fois se fondre dans le style
existant et se faire les acteurs d'un constant renouveau.
En ce
sens,
le rock progressif des Allemands a su renouveler son propos pour
connaître une improbable longévité,
capable de lui offrir, aujourd'hui encore, une place de choix parmi les
ténors actuels de notre mouvement...Mais il est temps
à présent de vous plonger dans les arcanes de la
longue existence d'Eloy.
Car nul ne se contentera de ces allégories pour vraiment
connaître la formation allemande et avoir envie de lier
connaissance avec elle. Bornemann et les siens méritent
assurément mieux que le statut qui est le leur aujourd'hui,
celui de groupe vieillissant. Certes, depuis quelques
années, Eloy
n'était plus tout à fait apte à jouer
le rôle de grand ordonnateur du courant progressif
germanique. Le maître se faisait vieux, comme on dit...
Néanmoins, la réponse à nos doutes est
arrivée sous la forme de ce merveilleux nouvel album,
sublime écho aux succès artistiques
passés...
Eh oui, on vous le répète, mais soyez en maintenant convaincus : Eloy est vraiment de retour !!!

