BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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CONCEPTS, VOUS AVEZ DIT CONCEPTS ?!?...

INTRODUCTION

Le principal enseignement du voyage dans le temps auquel nous convie le présent article est que l'art musical d'Eloy fut le résultat d'un long et lent processus de maturation, à ce point conséquent que l'on peut être tenté d'y voir un cheminement erratique, dénué de réelle ligne directrice. Pourtant, si l'on prend en considération le contenu littéraire des différents albums du groupe, du tout premier au dernier-né, on constate la présence de thèmes récurrents. C'est dans cette philosophie, profondément humaniste, qu'il faut sans doute chercher la clé d'une œuvre que l'on pourrait être tenté de réduire à sa seule dimension musicale.

Le nom du groupe est déjà, à lui seul, un manifeste fondateur, en fait référence au fameux roman d'H.G. Wells, "La Machine A Explorer Le Temps", paru en 1895. Celui-ci, censé se dérouler en l'an 802.701, nous montre une humanité divisée en deux races distinctes, les Morlocks, êtres disgracieux et répugnants vivant dans les profondeurs du sol, et les Eloïs, sorte de caste privilégiée anesthésiée par la luxure et l'oisiveté; l'arrivée du narrateur, débarqué par hasard de la fin du dix-neuvième siècle, va bouleverser cet ordre établi et permettre à cette civilisation dégénérée de connaître un nouveau départ...

Cette parabole sur la propension de l'homme à organiser sa propre perte va nourrir l'inspiration littéraire d'Eloy, et tout particulièrement de son leader Frank Bornemann dès lors qu'il en aura pris en main la destinée. Et ce, à deux niveaux : sur le fond, les textes d'Eloy n'auront de cesse de dénoncer les ravages de l'orgueil et l'insouciance des hommes; sur la forme, le recours aux canons du récit de science-fiction donnera à ce message une esthétique totalement en phase avec les épopées spatiales évoquées par la musique du groupe.

1) ÉCOLOGIE ET IDÉOLOGIE HIPPIE

La phase de mise au brouillon de cette philosophie est représentée par les trois premiers albums, dont les textes sont marqués de l'empreinte d'Erich Schriever. Très engagé politiquement, celui-ci choisit souvent, pour exprimer sa révolte contre une société sclérosée et aliénante, une manière assez directe, premier degré. Les thèmes de prédilection du mouvement hippie sont déclinés de façon finalement convenue (à bas l'armée, à bas l'urbanisation à outrance, à bas le culte du fric, etc.), et la conclusion de cette réflexion est bien dans l'air du temps : évadons-nous de ce monde absurde, partons à la découverte de mondes nouveaux, lointains ou intérieurs... Et comme en bon hippie qui se respecte, on est fauché comme les blés, on opte plutôt pour ces derniers, à grand renfort de substances herbacées et prohibées...

2) CONCEPTUALISATION D'UN IDÉALISME

Pendant la période allant de Power And The Passion (1975) à Time To Turn (1982), les textes d'Eloy vont prendre une tournure beaucoup plus ambitieuse. Par le biais d'œuvres conceptuelles successives, Frank Bornemann va décliner sous différents angles la philosophie que lui a Inspiré le roman de Wells, et dont l'exposition n'a été qu'ébauchée sur les trois premiers albums, sans jamais vraiment dépasser le cadre des aspirations classiques des hippies - désir de communion avec la Nature, de paix universelle, etc.

Le premier de ces concept-albums, Power And The Passion donc, utilise le thème du voyage dans le temps pour dresser un tableau peu glorieux de notre civilisation dite 'avancée', qui souffre toujours des mêmes maux que son ancêtre du Moyen-Age, époque dans laquelle le personnage principal se trouve projeté après l'absorption involontaire d'un breuvage magique... On retrouve le même protagoniste, Jamie, dans l'opus suivant, Dawn, entreprenant un nouveau périple temporel pour retrouver la belle bergère (prénommée, ce n'est certainement pas un hasard, Jeanne) dont il était tombé amoureux dans l'épisode précédent; mais ce récit prend peu à peu, sous la plume de Jùrgen Rosenthal, des allures de parcours initiatique sous-tendu par un mysticisme assez abscons.

C'est ce même Rosenthal qui écrit, seul cette fois, les textes d'Ocean, qui marquent sans doute l'apogée de l'ambition littéraire d'Eloy. Le thème en est le mythe de l'Atlantide, vu comme la métaphore de la destinée funeste d'une civilisation imbue de son excellence; bref, on reste dans la lignée de la thématique wellsienne. Mais les paroles des morceaux, multipliant les références à l'œuvre de Platon (dont il faut peut-être rappeler qu'il fut le premier à rapporter le mythe de l'Atlantide), restent assez impénétrables, sans parler de l'interminable texte (en allemand) qui accompagne le pressage vinyle...

Les deux albums suivants vont marquer une pause dans cette démarche conceptuelle. Silent Cries And Mighty Echoes ne fait ainsi état d'aucune trame d'ensemble, même si certaines questions existentielles y apparaissent régulièrement, que l'on peut résumer par une phrase de "The Apocalypse" : "will we ever find out, what means 'to be'?" ("découvrirons-nous un jour ce que signifie 'être'?"). Le sens éventuel de la vie humaine, l'éventualité de l'existence d'un être supérieur agissant en 'horloger' de l'Univers... Autant de thèmes abordés cette fois sans le recours à quelque parabole philosophique ou récit de science-fiction que ce soit. Avec le recul, il est tentant de voir dans ce choix un plus grand pragmatisme : confronté en cette fin de décennie au recul des idéaux de la génération hippie, ceux-là même qu'il avait espéré voir triompher, Bornemann ne veut plus dissimuler ses opinions derrière des métaphores que beaucoup s'obstinent à prendre au premier degré sans s'intéresser à leur réel contenu philosophique.

Avoir confié ensuite l'écriture des textes de Colours au seul Jim McGillivray peut apparaître alors comme un renoncement, temporaire mais total, de la part de Bornemann. Sans doute n'est-ce en réalité que la conséquence de l'accaparement du guitariste par la construction, à cette époque, de son studio. Quoi qu'il en soit, les écrits du batteur ne sont guère plus intelligibles que ceux de son prédécesseur, et apparaissent finalement assez superficiels, comme en témoignent des emprunts littéraux à ce qui fut sans doute pour lui un album de chevet quelques années auparavant, le Tales From Topographic Oceans de Yes.

3) LE TEMPS DES DÉSILLUSIONS

L'amertume : tel est le sentiment qui prédomine dans les textes des albums suivants d'Eloy. Frank Bornemann est conscient qu'en ce début des années 80, ce qu'il combattait dans la décennie précédente règne désormais en maître : cynisme généralisé, irresponsabilité des hommes face aux conséquences de leurs actes, uniformisation des comportements et des pensées... Sa croisade morale prend des allures de combat d'arrière-garde. Pour autant, il n'en démord pas, et reste fidèle à ses convictions, au risque de ramer à contre-courant de l'idéologie ambiante.

C'est précisément ce qu'il va faire en mettant alors en chantier un projet conceptuel particulièrement ambitieux, d'abord envisagé comme un double-album, puis sorti finalement en deux volets : Planets et Time To Turn. Bornemann y reprend la thématique de Wells d'une civilisation décadente se voyant donner la possibilité d'un nouveau départ, en la développant considérablement et en la transposant dans un système solaire différent du nôtre (même s'il lui ressemble étrangement !). Au final, le récit n'apporte rien de fondamentalement nouveau, sur le plan philosophique, par rapport aux réflexions développées par les albums précédents. Il faut sans doute y voir le désir de Bornemann d'une récapitulation définitive de ses thèmes de prédilection.

Le peu d'affection que le leader d'Eloy avoue éprouver aujourd'hui pour l'album suivant, Performance (1983), n'est pas forcément étonnant tant la tonalité générale est désabusée, voire révoltée. Bornemann y stigmatise assez violemment le manque de clairvoyance de ses contemporains. "Vous subissez votre destinée comme des machines", écrit-il notamment. Et de dénoncer les pouvoirs occultes qui manipulent en toute impunité une société souvent consentante à force d'insouciance. Metromania (1984) développe ces thèmes en les intégrant à un récit de science-fiction situé dans une société imaginaire, à mi-chemin entre "Robocop" et le "1984" d'Orwell; avec toutefois une lueur d'espoir, qui va devenir le nouveau credo de Bornemann : la possibilité de trouver en soi-même la liberté et le bien-être, indépendamment des aléas d'une vie en société aliénante.

4) LA TENTATION MILLÉNARISTE

La renaissance d'Eloy à la fin des années 80 reste placée, d'un point de vue littéraire, sous le signe de ce double constat : l'entêtement de l'humanité dans l'erreur (la nature ravagée au nom d'impératifs économiques jugés prioritaires, la résignation à un monde dominé par un pouvoir corrompu et cynique); et la foi en une révolte individuelle, succédant aux grands idéaux collectifs des années 70. Révolte encouragée explicitement, même si Bornemann exprime par ailleurs des doutes quant à la capacité de la jeunesse contemporaine, "superficielle" et "vivant au jour le jour", à s'engager dans un tel combat. Peu importe, il bat le rappel de celle dont il a fait son icône de référence, Jeanne d'Arc, à laquelle il dédie deux morceaux, sur Destination (1992) et The Tides Return Forever (1994) respectivement. Eloy se présente ainsi comme le meneur d'une croisade dont l'objectif est de ramener l'humanité dans le droit chemin... Précisons au passage, à toutes fins utiles, que cette initiative, comme la référence à Jeanne d'Arc, ont pour Bornemann un sens tout autre (et à des égards radicalement opposé) que celui qu'elles revêtent pour un certain nombre de crapules extrémistes. L'engagement clairement à gauche d'Eloy n'a de toute façon jamais été remis en cause.

Nous arrivons enfin à la dernière étape en date du parcours d'Eloy. Si son prétexte de départ, revendiqué par son sous-titre, est d'apporter enfin une réponse aux questions posées par Ocean (1977) mais restées en suspens, Ocean 2 - The Answer s'avère finalement être une œuvre somme, un bilan des réflexions engagées par Bornemann au cours des vingt dernières années. Avec un élément nouveau : l'approche du nouveau millénaire, dont le leader d'Eloy aime à penser qu'il sera une chance laissée à l'humanité de corriger ses erreurs passées ou, tout au moins, de changer de cap. Le message reste le même - à chacun de prendre en main sa destinée, en étant réceptif aux signaux que nous envoie la nature -, mais il est délivré avec une sérénité qui contraste avec le pessimisme qui imprégnait les albums des années 80 : "Le temps est venu - éveillez vos sens, ne craignez pas le changement, écoutez la voix qui est en vous, mettez fin à cette folie...".

Olivier PELLETANT et Aymeric LEROY, avec Laurent MÉTAYER

(dossier publié dans Big Bang n°28 - Novembre 1998)


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