Brain Salad Surgery
Manticore - 1973 - 45:03
Le quatrième album studio d'ELP reste certainement son œuvre la plus controversée. Elle devait sceller le divorce entre le trio et une critique jusqu'alors acquise à sa cause. Malgré les années écoulées, Brain Salad Surgery a conservé, y compris auprès de nombreux mélomanes progressifs, l'image d'une œuvre mégalomane et hermétique, dans laquelle l'impressionnante mécanique virtuose de trois musiciens tourne à vide, mue par ses seules velléités démonstratives à défaut d'un réel contenu musical. Évidemment, le fait qu'elle soit citée de manière quasi unanime par les amateurs du trio comme son œuvre la plus aboutie, loin de convaincre, tendrait plutôt à jeter le discrédit sur la bonne foi de ces derniers, soupçonnés d'une indulgence coupable à l'égard de leurs idoles.
Tentons de mettre un peu d'ordre dans ces considérations décidément trop peu objectives. Il est indéniable que Brain Salad Surgery marque, pour ELP, un sommet en matière d'ambition, de complexité et de virtuosité. Cette remarque vaut surtout pour ce qui constitue la pièce de résistance de l'album, la suite «Karn Evil 9» (29:37), tellement massive qu'elle tend à marginaliser les autres morceaux, parmi lesquels on trouve pourtant «Toccata» (7:20), adaptation magistrale d'un mouvement du Concerto pour Piano n°l de Ginastera, ou la fameuse reprise du cantique «Jerusalem», pièce essentielle du patrimoine national anglais...
Musicalement, «Karn Evil 9» se veut une synthèse (non exhaustive, loin s'en faut) de «Tarkus» (l'utilisation du format de la suite, propice à l'exploitation optimale des contrastes, en particulier ceux entre mélodie et dissonance) et Trilogy (l'intégration totale et magistrale des synthétiseurs au son du trio, appuyée par un travail de production absolument remarquable). Elle n'en demeure pas moins une œuvre totalement atypique par sa dimension comme l'originalité de sa trame conceptuelle.
À l'instar de «Tarkus», «Karn Evil 9» pose la question de l'absurdité de la guerre. Mais il le fait cette fois de manière beaucoup plus indirecte, par le biais d'une allégorie aux allures de récit de science-fiction. C'est d'ailleurs H.R. Giger, futur designer du monstre du film «Alien», qui s'est chargé de la superbe pochette, parfaitement au diapason des atmosphères post-modernes et déshumanisées évoquées par la musique et décrites par les textes. Il est à noter que ces derniers sont l'œuvre conjointe de Greg Lake et de son ancien collègue de King Crimson, le parolier Peter Sinfield, alors devenu l'un des piliers du label Manticore créé par ELP.
Les dimensions musicale et littéraire se veulent ici complémentaires, et les textes sont par conséquent volontairement allusifs, ce qui sied particulièrement bien à la veine naturellement allégorique, voire un peu absconse, des textes de Sinfield. La musique témoigne d'un parti-pris similaire : qualifiées d'impressions, les trois parties de «Karn Evil 9», thématiquement indépendantes, s'apparentent à des visions fugitives, sortes d'échantillons de réalité laissés à l'appréciation de l'auditeur : à charge pour lui de réunir éléments objectifs et subjectifs afin d'en déduire la signification générale de l'œuvre.
Risquons-nous cependant à une interprétation. La première impression nous présente une société décadente dans laquelle tout ce qui fait la noblesse de l'âme humaine et la beauté de notre planète est galvaudé, étouffé ou réduit au statut d'attraction de cirque («karn evil» est un jeu de mots à partir de «carnival»). L'explication à ce désastre est rapidement donnée : leurré par les chimères des prétendues avancées technologiques, l'homme a fini par créer l'outil de sa propre servitude, une machine aux capacités tellement considérables qu'elle a fini par prendre le pouvoir. Heureusement, parmi les derniers insoumis, certains ont encore la force de réagir, et lancent une croisade contre leur tyran de métal : c'est l'objet de la seconde impression, totalement instrumentale, et très évocatrice (les percussions, dont le son est modifié par des traitements synthétiques, ont de forts accents belliqueux). Puis vient enfin la troisième impression : à l'emphase mélodique soudain déployée par un Emerson s'adonnant sans retenue à ses célèbres inclinations pompières, nous comprenons que les rebelles ont été victorieux. Mais l'auto-congratulation tourne court : l'oppresseur, dans un dernier sursaut vital, prend la parole pour révéler qu'il n'y a, dans l'histoire, ni vainqueur ni vaincu. L'humanité a certes défait la machine, mais elle n'en reste pas moins à la merci de ses imperfections, celles-là mêmes qui avaient failli la mener tout droit à sa propre destruction.
Le pendant musical de cet ambitieux propos est évidemment au diapason : toutes les ressources créatives du trio ont été mises à son service, à commencer par l'impressionnante culture musicale de Keith Emerson, qui amène ELP à aborder au cours de cette demi-heure un nombre impressionnant de styles, qui va du rock'n'roll le plus basique (savoureusement tourné en dérision dans le fameux passage «Welcome back my friends...», qui fait cohabiter avec un naturel saisissant un côté très accrocheur et des séquences instrumentales d'une complexité confondante) au jazz quasi free, en passant par la musique contemporaine, les expérimentations électroniques et même la musique militaire ! Ce 'melting-pot' éclectique n'en conserve pas moins une personnalité progressive affirmée, qu'il nourrit justement de sa diversité pour lui conférer richesse et originalité.
Pour servir ce contenu musical de haute volée, ELP était heureusement au sommet de sa maîtrise instrumentale, et la prestation fournie par les trois musiciens est incontestablement la plus inspirée de leur carrière. Leur osmose est totale, jusque dans les séquences les plus complexes, et n'a rien d'un artifice de studio, comme en témoigne la version live proposée l'année suivante dans Welcome Back... Keith Emerson est véritablement tentaculaire, aussi brillant au piano qu'à l'orgue et au Moog, offrant un véritable festival de virtuosité (qui, contrairement à une opinion trop répandue, est constamment mise au service du propos musical). Greg Lake, excellent bassiste et guitariste plus qu'honorable (quelques beaux solos attestent de sa dextérité), confirme qu'il est l'un des plus grands chanteurs de la scène progressive : sa voix grave et profonde, d'une justesse parfaite, sait prendre aussi des accents rageurs et violents. Cela explique sans doute en partie la popularité d'ELP auprès d'une frange du public hard-rock, malgré la présence restreinte de la guitare. Quant à Carl Palmer, dont l'instrument est plus que tout autre tributaire de ce qu'on lui donne à jouer, il est évidemment particulièrement à la fête ici.
Tout concourt décidément à faire de Brain Salad Surgery l'œuvre de référence d'ELP. On peut certes lui reprocher d'être déséquilibrée, entre ce «Karn Evil 9» dont la présence massive tend à écraser et marginaliser les autres morceaux. Certains pourront également lui préférer la plus grande accessibilité d'un «Tarkus». Force est cependant de constater que c'est avec ce quatrième album qu'ELP donne la pleine mesure de son potentiel. Il le fait parfois à la manière du Yes de Relayer, c'est-à-dire avec une absence de retenue qui l'entraîne dans des contrées expérimentales que d'aucuns ne manqueront pas de trouver hermétiques.
Il n'empêche : loin d'être l'album froid et prétentieux que beaucoup y virent et continuent à y voir, Brain Salad Surgery est une œuvre habitée d'une grande générosité, et d'une totale sincérité jusque dans ses excès. C'est d'ailleurs sans doute parce qu'ELP s'y livre tel qu'en lui-même, avec ses qualités (surtout) comme ses défauts (tout de même), qu'elle semble appeler des réactions si passionnelles...
Welcome Back, My Friends...
Manticore - 1974 -
53:42 / 55:52
Entre
novembre 1973 et août 1974, ELP
parcourt la planète pour une tournée marathon qui
voit le
trio à son apogée, en pleine possession de ses
moyens. Ce
triple-album témoigne du niveau musical
époustouflant de
ses concerts; à l'instar d'un YesSongs,
il vaut davantage pour la cohésion et l'énergie
prodigieuse déployées par les trois musiciens,
que pour
la perfection formelle des versions proposées.
Deux pièces de résistance au menu : les longues suites «Tarkus» et «Karn Evil 9», exécutées avec un brio inouï et totalisant à elles seules plus d'une heure. Keith Emerson révèle une capacité incroyable à remplir l'espace sonore sans recourir à l'esbroufe (son utilisation simultanée de l'orgue et du Moog est incroyable, cf. la version 'speedée' de «Hoedown» qui ouvre les hostilités...). Ses acolytes et lui font preuve d'une cohésion sans faille, même dans les moments les plus complexes (et il y en a !). Signalons par ailleurs les appartés solitaires d'Emerson (superbe improvisation au piano solo) et Lake (deux chansons seul avec sa guitare), ménagés au sein d'une très belle version de «Take A Pebble».
Welcome Back... clôt donc comme il se doit l'âge d'or d'ELP. C'est le début d'un long et inéluctable déclin...
Works, Volume 1
Atlantic - 1977 - 40:39
/ 45:41
Épuisés par quatre années de tournées incessantes, nos trois compères se sont accordé un repos bien mérité, puis se sont mis au travail sur des projets individuels, dont les premiers résultats apparaissent fin 1975 sous la forme de 45 tours à succès pour Greg Lake (l'inénarrable «I Believe In Father Christmas»), puis Keith Emerson («Honky-Tonk Train Blues»). Mais les albums annoncés tardent à suivre...
Aussi, au printemps 1976, le trio se reconstitue et part s'exiler en Suisse, en pleine bourrasque punk, pour mettre en boîte une reprise du «Fanfare For The Common Man» d'Aaron Copland et décider de la suite à donner à leurs velléités solitaires. C'est alors que naît l'idée de ce double-album comprenant trois faces vouées à l'expression individuelle d'Emerson, Lake et Palmer, et une quatrième les réunissant.
Fausse bonne idée, évidemment ! Sans être totalement inintéressantes, les premières ne tiennent pas la route. Il apparaît clairement que dans ELP, le tout est infiniment supérieur à la somme des parties. Si Keith Emerson s'en tire honorablement avec son concerto pour piano, il n'évite pas pour autant le hors-sujet, oubliant que nombre d'amateurs d'ELP n'ont que faire de ses prétentions de musicien classique. Greg Lake, lui, propose des chansons parfois réussies (voire poignante dans le cas de «Closer To Believing»), mais maladroitement mises en forme. Quant à Carl Palmer, aucune direction générale ne se dégage de ce qui apparaît comme un caprice d'enfant gâté sans justification musicale.
Reste
la face commune. Si
la version de
«Fanfare...» s'avère finalement
anecdotique (bien
inférieure, en tout cas, à celle du
«Hoedown»
du même Copland), l'autre titre collectif vaut par contre le
détour à lui tout seul.
«Pirates» (13:40) est
bel et bien l'une des perles de la discographie d'ELP.
Sa réhabilitation lors de la tournée de 1992 en
fut la
meilleure surprise. La collaboration Lake-Sinfield vit ici ses plus
belles heures. Très inspirés par le
thème
romanesque des corsaires et autres bateaux-pirates, ils ont
écrit ensemble un texte magnifique et captivant, mis
doublement
en relief par le chant en état de grâce de Greg
Lake et la
musique (composée à l'origine pour un projet de
musique
de film) signée par Keith Emerson, pour une fois
dénuée de toute dérive
hermétique ou
expérimentale, sans pour autant perdre de son impact. Un
souffle
épique parcourt cette épopée aux
rebondissements
soulignés par l'utilisation fort judicieuse (c'est rare)
d'un
orchestre symphonique. Ne serait-ce que pour ce quart d'heure, Works Volume 1
vaut le détour !
Works, Volume 2
Atlantic - 1977 - 43:50
Pour
promouvoir Works,
Volume 1, ELP
s'est lancé dans une ruineuse tournée
nord-américaine, accompagné d'un grand orchestre.
Rapidement forcé d'arrêter les frais
(après une
quinzaine de concerts) pour ne pas risquer la banqueroute, le trio met
précipitamment en vente ce second volet de ses
«Œuvres».
Le résultat n'est guère fameux. Entre les titres déjà entendus (les succès solo d'Emerson et Lake), les raretés qui auraient gagné à le rester («When The Apple...», obscure face B du single «Jerusalem», ou «Brain Salad Surgery», publié uniquement sur un flexi-disc promotionnel distribué aux lecteurs du périodique musical NME à l'époque de la sortie de l'album du même nom), les chutes peu ragoûtantes des sessions solitaires de 1975... Un seul titre surnage un tant soit peu : le très rock'n'roll «Tiger In A Spotlight», issu des séances de Brain Salad Surgery, sortira d'ailleurs en 45 tours, mais c'est au mieux un cache-misère. Bref, on peut passer son chemin sans le moindre regret !...

