BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ELP (4/6) - Suite >

Love Beach
Atlantic - 1978 - 41:02

Que dire, à propos de cet album, qui ne l'ait déjà été maintes fois ? Tout est déjà dit dans la pochette, à tel point grotesque que l'on est tenté de penser qu'il s'agit d'un message au dixième degré de la part des trois musiciens : «D'accord, nous sommes ridicules, mais qu'auriez-vous fait à notre place ? Nous étions obligés par contrat d'enregistrer ce navet, alors tant qu'à faire, autant venir le faire ici, dans cet endroit paradisiaque, non ?». Love Beach a en effet été enregistré aux Bahamas, pendant l'été 1978, sous la pression du label Atlantic, alors que le trio, lessivé par de longs mois de tournée qui ont fini par mettre à vif les divergences artistiques entre Emerson et Lake, ne rêvait que de s'accorder quelques mois de récupération.

Voilà le résultat : un album raté, au titre débile, «la plage de l'amour», tout droit sorti des 'sitcoms' trisomiques d'AB Productions, à moins que l'on n'y voie, encore une fois, une allégorie subtile, allusion à la déferlante disco qui a envoyé ce vieux cachalot fatigué d'ELP s'échouer tristement en ce lieu paradisiaque...

Contrairement à l'autre ratage majeur de sa carrière (In The Hot Seat), Love Beach prête finalement plus à sourire qu'à s'arracher les cheveux. C'est avec fatalisme que l'on constate l'indigence de la première face, collection de ritournelles 'lakiennes' inconséquentes (ELP n'y sort de sa torpeur que pour l'enlevé «The Gambler» et une ultime adaptation classique, celle du «Canario» de Joaquin Rodrigo), et le caractère inachevé de la suite qui occupe la seconde, «Memoirs Of An Officer And A Gentleman». Il y a certes quelques reflux émotionnels dans les accents dramatiques de cette romance sur fond de Seconde Guerre Mondiale, mais l'ensemble manque de conviction, instrumentalement parlant, et surtout de passion : tout ceci est bien sage et académique !

L'architecture même du disque (une face Lake, une face Emerson), l'absence de producteur crédité : la scission est latente. Elle sera officialisée quelques mois plus tard. L'aventure avait en quelque sorte assez duré, l'émulation suscitée par la confrontation de deux personnalités aussi différentes ne pouvait se prolonger éternellement. Et Palmer, en optant sur l'album pour un rôle de simple spectateur des passes d'armes de ses collègues, admet implicitement que la séparation est inéluctable... Elle durera treize ans.

Les Années Solos

Pendant les trois premières années suivant la séparation d'ELP, ses ex-membres se font plutôt discrets. Seul Carl Palmer tentera une percée solitaire avec le groupe PM, dont l'unique album, One PM, connaîtra un échec commercial cuisant. Il faut dire que cette pop fadasse, dans laquelle le batteur se contente de faire de la figuration (les morceaux sont composés par les autres membres du groupe - d'illustres inconnus...), a de quoi décevoir ceux qui espèrent y trouver quelque réminiscence d'ELP...

Greg Lake sera la premier à refaire vraiment parler de lui, à l'occasion de la sortie de son premier album solo, simplement intitulé Greg Lake. Entouré notamment de l'excellent Gary Moore (la guitare remplace les claviers comme instrument dominant), le chanteur y propose un assortiment de chansons honnêtes où l'on ne s'étonne guère de ne pas retrouver la sophistication de son ex-groupe. Le succès ne sera guère au rendez-vous, et un second album, Manoeuvres (1983), passera totalement inaperçu. De son côté, Keith Emerson semble se complaire dans ses discrètes activités de compositeur de musiques de films, qui lui fournissent du travail de façon régulière à défaut d'un succès commercial faramineux.

Carl Palmer sera finalement, après un début de reconversion difficile, celui des trois à connaître la carrière post-ELP la plus lucrative, en rejoignant le «supergroupe» Asia, association avec John Wetton que les deux musiciens avaient évoquée dès 1979 mais qui ne se concrétise que deux ans plus tard avec l'entremise (commercialement audacieuse... à défaut d'être musicalement courageuse...) du label Geffen.

Il n'apparaît pas nécessaire d'épiloguer sur la musique d'Asia tant elle a peu à voir avec celle d'ELP, au niveau du style comme de l'esprit; certains ne manquèrent d'ailleurs pas de s'en réjouir. Jusqu'à sa première séparation, au printemps 1986, Asia enregistrera trois albums qui connaîtront un succès décroissant, le premier (intitulé simplement Asia) arrivant tout de même en tête des ventes d'albums de l'année 1982 aux États-Unis !

Signalons simplement que Palmer y retrouvera brièvement Greg Lake le temps de quatre concerts au Japon, celui-ci remplaçant John Wetton momentanément écarté par le management du groupe. Ce séjour (dont témoigne le film Asia In Asia) sera de courte durée, Wetton profitant du départ de Steve Howe (les deux musiciens n'ont jamais retravaillé ensemble par la suite) pour faire son retour dans Asia pour l'album Astra. C'est au beau milieu des séances d'enregistrement de ce dernier que Carl Palmer est contacté par Keith Emerson et Greg Lake pour réaliser un nouvel album d'ELP; le batteur, bien qu'intéressé, se voit obligé de décliner la propostion. Ainsi naîtra Emerson, Lake and... Powell !

Emerson, Lake & Powell
PolyGram - 1986 - 42:51

Rien ne laissait a priori prévoir ces retrouvailles ente Keith Emerson et Greg Lake, et encore moins leur association avec le batteur Cozy Powell, dont le recrutement fut sans doute davantage lié au fait qu'il possède les mêmes initiales que Carl Palmer, qu'à son passé (pourtant prestigieux) dans divers groupes de hard-rock (Jeff Beck Group, Rainbow, Michael Schenker Group, et plus tard Whitesnake et Black Sabbath). Ce qui n'empêcha pas le trio de plaider le concours de circonstances totalement involontaire...

C'est avec l'intention d'enregistrer un album solo que Keith Emerson s'était adressé à PolyGram, dont l'un des responsables, s'avérant être parallèlement en contact avec Greg Lake, suggéra une collaboration. D'abord réticents, les deux musiciens acceptèrent finalement de retravailler ensemble. Puis ce qui ne devait être qu'un album studio en duo devint un vrai groupe, avec tournée américaine à la clé. Emerson, Lake & Powell, démarré fin 1985 avec Tony Taverner secondant Lake aux manettes, sort en mai 1986, obtenant un succès mesuré (il atteint brièvement la 23ème place du Billboard américain, et la 6ème des charts anglais).

La philosophie musicale (si tant est que l'emploi de ce terme soit approprié) qui semble avoir présidé à la conception de cet album est celle d'une adaptation du style classique d'ELP au son des années 80. La production est ainsi proche de celle du 'stadium rock' très à la mode aux États-Unis à l'époque (dans la lignée d'un Foreigner ou d'un... Asia !) : un son artificiellement gonflé et réverbéré, calibré pour les radios FM.

On aurait pu craindre que ce traitement enlève à l'album toute personnalité pour en faire un pur produit générique. Ce n'est étonnamment pas le cas : le pompiérisme typique d'Emerson, décuplé par les partis-pris de la production, et le chant toujours aussi dramatisé de Lake, confèrent à l'ensemble la personnalité inimitable du trio légendaire, même si un côté 'kitsch' n'est pas toujours évité.

Autre bonne surprise : toute ambition progressive n'a pas été remisée au placard. La première face de l'album, constituée de trois morceaux enchaînés et jalonnés par quelques belles envolées instrumentales, renoue parfois grâce à la conviction qui l'habite avec l'esprit du grand ELP. Plus disparate, la seconde comprend néanmoins quelques titres honnêtes, dont l'énergique «Touch And Go», le très beau «Lay Down Your Guns» ou l'adaptation réussie (à défaut d'être très audacieuse) du «Mars, Bringer Of War» de Holst (que Lake avait déjà joué avec King Crimson dix-sept ans plus tôt).

Dissipons cependant tout malentendu : comparé aux meilleurs albums d'ELP, cet album fait bien pâle figure. Mais replacé dans son contexte, celui de la scène rock de l'époque comme celui de la carrière d'ELP, il s'en tire finalement assez honorablement.

Black Moon
Victory rééd. Castle - 1992 - 42:51

C'est une proposition de Phil Carson, patron du label Vîctory et vieil ami du trio, qui va remettre ELP sur les rails en 1991. Suite à l'expérience Emerson, Lake & Powell, celui-ci avait déjà tenté une reformation, mais celle-ci avait tourné court suite à un accident de moto d'Emerson. Alors que Lake se lançait dans le projet Ride The Tiger avec Geoff Downes (Asia), Emerson et Palmer montaient 3 avec le chanteur et guitariste américain Robert Berry, le temps d'un album très pop, To The Power Of Three et d'une tournée américaine au printemps 1988; le projet d'un second album plus progressif devait être abandonné en cours de route. Par la suite, Emerson et Lake ne firent guère parler d'eux. Palmer, lui, réintégrait Asia pour une série de tournées nostalgiques aux motivations essentiellement, sinon exclusivement, pécuniaires. Tous les trois sont donc heureux de se retrouver pour un nouvel album.

Produit par Mark Mancina, admirateur de longue date d'ELP, Black Moon est une relativement bonne surprise. Si l'on y déplore l'absence d'une suite dans la grande tradition du trio (l'époque ne s'y prête vraiment pas...), nombre d'éléments classiques sont de retour, à commencer par les sons de claviers, analogiques (orgue Hammond, piano et Moog essentiellement) ou assimilés.

Stylistiquement parlant, on note un même souci de disposer au long de l'album des repères familiers : une reprise classique («Romeo & Juliet» de Prokofiev, sympathique), deux ballades acoustiques, une pièce pour piano solo (le très beau «Close To Home»)...

Néanmoins, l'essentiel de Black Moon s'emploie à «actualiser» le concept musical d'ELP, avec une réussite variable. Que penser par exemple de l'utilisation par Carl Palmer d'une batterie électronique ? De tels artifices sont-ils vraiment utiles à un groupe qui a bâti sa légende sur l'osmose musicale authentique de ses composantes ? Et que dire des chœurs féminins envahissants du très bluesy «Paper Blood» ou de l'insupportable «Better Days» ? Deux titres sortent néanmoins du lot : «Black Moon» (6:56), avec son introduction atmosphérique et son interprétation pleine de fougue, et surtout l'instrumental «Changing States» (6:01), meilleur titre de l'album (d'assez loin), qui retrouve les accents conquérants et lyriques des grands classiques du groupe.

Black Moon se contente globalement d'offrir le minimum syndical à attendre d'ELP eu égard à son glorieux passé, et c'est sans doute pourquoi il fut accueilli avec une certaine indifférence à l'époque de sa sortie. Le calamiteux In The Hot Seat (1994) - dont il convient toutefois de sauver le flamboyant «Hand Of Truth» - aura au moins le mérite de mettre en évidence, par effet de contraste, ses quelques points forts. L'entreprise de reconquête lancée avec cet album restera, pour diverses raisons (mélange de malchance et d'erreurs lourdes de conséquences), sans lendemain...

Aymeric LEROY, avec Laurent MÉTAYER

(dossier publié dans Big Bang n°21 - Juillet/Août 1997)


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