In The Hot Seat
Victory - 1994 - 61:35
Compte-tenu de l'intérêt discutable de cet opus, nous n'avions pas jugé utile, à l'époque de la publication de cette rétrospective, de reprendre la chronique que nous lui avions consacré à sa sortie, quelque deux ans et demi plus tôt (cf. Big Bang n°8). Par souci d'exhaustivité, nous vous livrons aujourd'hui tel quel ce témoignage (en forme de gag...) de la déception que fut pour nous la découverte de In The Hot Seat...
Poste
frontière de Progland, un matin d'octobre
1994.
Contrôle de routine.
- Bonjour, monsieur. Puis-je voir vos papiers ?
- Bonjour, monsieur l'agent. Euh... C'est que... nous les avons oubliés... Nous sommes ELP, vous savez, le groupe des années 70... Tenez, justement, nous venons de sortir un nouvel album ! Ecoutez le premier morceau, vous verrez, vous reconnaîtrez, ça ne fait aucun doute !
- Bon vous savez, il y a trois ans, j'ai déjà contrôlé des mecs qui se faisaient passer pour le Yes de Close To The Edge... Imaginez un peu ! Mon disque préféré... ! Ils m'ont fait le même coup, ils m'ont dit qu'eux aussi ils sortaient un nouveau disque. Je m'en rappelle encore, ça s'appelait Union... Ah, ça, ils m'ont bien eu ! Il faut dire que le gars bouclé à l'arrière ressemblait vraiment à Bill Bruford... En écoutant le CD, j'ai vite compris qu'ils m'avaient berné ! Alors, croyez-moi, on ne me la fera pas deux fois !
- Enfin, monsieur l'agent, écoutez le premier morceau. Vous verrez, c'est vachement prog !
- Soit... Bon, c'est vrai, il y a une intro pas mal, eh ben dites donc, deux minutes instrumentales, ça décoiffe ! Un vrai festival de claviers ! Mais, attendez... Cette voix, ce n'est pas Greg Lake ! Ou alors, il a fumé une cartouche entière de Gauloises ! Il a la voix tellement rauque qu'on tousserait presque de compassion ! Ça me rappelle mes débuts, à Folkland, il y avait un gars, comment s'appelait-il déjà.. Bob Dylan ! C'est ça, oui, Dylan !
- Tiens, justement, on fait une reprise de lui. Ça s'appelle "Man In The Long Black Coat"...
- Là, mes amis, vous êtes cuits ! Les ELP que je connais ne reprendraient jamais du Dylan ! Ils font plutôt des arrangements rock de Prokofiev ou de Moussorgski !
- Ah ! Vous parlez de Moussorgski ? Eh bien, écoutez le titre 11, c'est notre adaptation de "Tableaux d'une Exposition", on l'a refaite en Dolby Surround !
- Tiens... Ma foi, ça y ressemble. C'est un peu surproduit, mais c'est vrai qu'il y a quelque chose de typiquement ELP. ... Mais, ce chanteur, quelle catastrophe ! Je me rappelle de la voix de Greg Lake comme la plus profonde et la plus pure de la scène prog anglaise... Non, sérieusement, vous n'allez pas me faire croire que c'est lui ?
- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que je SUIS Greg Lake !!!
- Vous ? Greg Lake ?!? Ne dites pas n'importe quoi ! Sauf votre respect, Greg Lake n'a rien à voir avec un rital bouffi avec chemise grande ouverte et chaînes en or de partout. Greg Lake est un chanteur romantique, môôôsieur !
- Chanteur romantique ? Mais, je le suis toujours ! Écoutez donc le deuxième titre !
- "Daddy", c'est cela ? Bon, j'écoute. Aïe, vous aggravez votre cas, mon ami ! Même dans ses pires moments, je veux dire même sur son album Manoeuvres, Greg Lake n'a jamais fait une telle variétoche ! C'est un remake de "Papa Chanteur", ou quoi ?
- Il faut savoir s'adapter... euh... vous savez, les gens aiment bien ce genre de chansons...
- Eh bien, mon gaillard, si tel est le cas, je crois que votre place n'est pas ici... Tiens, ça me rappelle... Comment il s'appelle déjà ? John... euh, John Wetton ! Vous le connaissez, non ?
- Oui, bien sûr ! C'est un ami d'enfance. On a grandi ensemble, à Bournemouth, et puis on s'est remplacé l'un l'autre dans tout un tas de groupes... Euh, pourquoi ?
- Eh bien, ce Wetton, lui, il est parti de son propre gré. Il n 'a pas essayé de rentrer en fraude dans Progland avec un album de rock FM dissimulé sous un morceau d'ouverture vaguement prog - je suis sûr que le vôtre est une chute de votre album précédent ! - et une version Dolby Surround d'un de ses vieux succès...
- Mais, monsieur, nous avons un public, des amateurs de rock progressif attendent notre retour !
- Eh bien, ils attendront encore. J'ai entendu tout votre album maintenant, pendant que nous discutions, et ce n'est qu'une succession de chansonnettes niaises, les trois quarts sont co-écrites avec des gens que je ne connais pas... sans doute quelques uns de ces 'faiseurs de tubes' dont les États-Unis ont le secret... On entend à peine les claviers, les parties de batterie sont nullissimes, presque tous les solos sont à la guitare - à croire que vous avez enfermé Emerson dans le placard ! -, il n'y a aucun développement instrumental... Il n'y en a que pour la voix, et quelle voix... Non, monsieur Lake, si c'est bien de vous qu'il s'agit, je vous refuse le droit de sortir une telle horreur sous le nom d'ELP !
- ...
- Allez, remballez-moi tout ça, et qu'on ne vienne plus me déranger avec ELP !
Aymeric LEROY
(chronique publiée dans Big Bang n°8 - Novembre/Décembre 1994)

