BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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ELP (6/6)

ENTRETIEN AVEC CARL PALMER

Bien que n'ayant pas de nouvel album à promouvoir, vous avez repris la route, d'abord aux États-Unis et au Japon l'année dernière, en Europe cet été, et de nouveau aux États-Unis à l'automne. Pourquoi ?

Tout simplement parce que nous ne l'avions pas fait depuis cinq ans. Nous avons un projet de nouvel album, mais il ne sera pas prêt avant août de l'année prochaine. Mais nous voulions quand même jouer en Europe cette année, car nous ne le faisons pas assez souvent. Evidemment, nous aurions pu attendre d'avoir un nouvel album, mais nous avions vraiment envie de le faire. Et puis dans le cas particulier de Paris et de la France en général, nous avons toujours eu des problèmes à percer dans votre pays. Nous voulons continuer à essayer... C'est un peu comme une porte à laquelle nous devons frapper, frapper... en espérant que les Français finissent par nous laisser rentrer ! (rires)

Tu parlais à l'instant d'un nouvel album. Peux-tu nous en dire plus ?

C'est vrai, nous avons un concept tout neuf, et il est fantastique. C'est un concept universel, qui aura autant de sens pour vous que pour les Allemands, les Anglais ou les Américains. Je ne peux pas vous dire de quoi il s'agit, nous préférons que cela reste secret jusqu'au moment où l'album sortira. Mais je peux vous dire que c'est la meilleure idée que nous ayons eue depuis des années. Nous avons fait des choses que nous n'aurions pas dû faire, comme «In The Hot Seat». «Black Moon» était un bon petit album, mais... Cette fois, nous voulons revenir aux grands albums conceptuels, comme «Tarkus» ou «Brain Salad Surgery». C'est important pour nous. Donc voilà le programme : il y aura une suite d'environ 40 minutes qui sera la pièce de résistance de l'album, et quelques morceaux plus courts pour compléter...

Voilà une optique qui doit davantage te satisfaire, en tant que batteur...

Tout à fait. Quand nous travaillons sur des concepts, il est plus facile pour moi de m'impliquer créativement. Je ne crois pas qu'ELP devrait faire des morceaux courts, vous savez. Ça nous met dans la même catégorie que tous les autres groupes. Je veux dire, nous sommes un trio basé sur les claviers, ce qui est assez unique sur la scène rock. Et puis nous sommes européens, pas américains. Les adaptations de thèmes classiques ont été une bonne chose pour nous. Je ne veux pas dire par là que nous devrions forcément continuer à en faire, mais... Les grandes suites comme «Karn Evil 9» sont vraiment le coeur d'Emerson, Lake & Palmer. Et nous sommes arrivés au constat que si notre musique ne passait pas à la radio, ce n'était pas un problème, car la radio a tellement changé. Ça ne vaut vraiment pas la peine d'essayer de lui plaire. Nous préférons nous faire plaisir avant tout, en espérant que ça plaise également à nos fans.

Lorsqu'ELP est revenu en 1992 avec «Black Moon», ce fut une bonne surprise. Mais on attendait mieux, ensuite, que «In The Hot Seat»...

Cet album fut un désastre complet. Et nous sommes les premiers fautifs. Nous étions en Californie, et avions décidé d'impliquer un producteur extérieur, Keith Olsen. C'était une mauvaise décision, c'est quelqu'un qui est spécialisé dans le rock FM, à la Fleetwood Mac. Ajoutez à cela le soleil californien, et vous avez le tableau : tout le monde joue gentiment, calmement, et forcément la musique enregistrée n'a aucune intensité, aucune agressivité... Tout ce qui pouvait être raté sur cet album l'a été. Nous aurions pu nous contenter de faire une erreur, eh bien non, nous en avons fait cent, et toutes à la suite ! Et pour couronner le tout, c'était le moment où Keith s'est fait opérer au bras pour la première fois, et ne pouvait pas vraiment jouer. Mais les séances avaient commencé, et nous étions obligés de finir. Nous devions trouver un moyen de finir l'album d'une manière ou d'une autre. Alors, au final, nous nous sommes retrouvés avec beaucoup de chansons sans grand intérêt... C'était à peu près la même chose que lorsque nous avions fait «Love Beach», le même genre de désastre. A l'origine, je voulais que «In The Hot Seat» soit un concept-album. Il aurait été construit autour de la chanson de Bob Dylan, «The Man In The Long Black Coat». Nous aimions tous cette chanson, et Keith et Greg avaient tous deux des liens avec Dylan, Keith parce qu'il avait repris plusieurs de ses chansons avec The Nice, et Greg parce qu'il avait complété une chanson inachevée de Dylan sur son premier album solo. C'est Keith qui avait eu l'idée de reprendre «The Man...», et ça m'a donné l'idée d'en faire le concept de l'album : nous serions les «hommes aux longs manteaux noirs». Je trouvais ça très fort, visuellement. Alors nous avons commencé à réfléchir à des idées pour alimenter ce concept. Et Keith Olsen s'est pointé et nous a dit [prend un accent américain traînant], «non, non, les gars, les radios ne passeront jamais ça !». Nous, nous ne nous étions jamais vraiment souciés de cet aspect : les radios, soit elles passent votre musique, soit elles ne la passent pas, c'est le coup de poker... Quoi qu'il en soit, le point de vue d'Olsen l'a emporté, et le résultat fut «In The Hot Seat».

Il est pour le moins étonnant qu'un groupe comme ELP, constitué d'individualités très fortes, se laisse ainsi manipuler...

Je ne sais pas, ça s'est passé comme ça, c'est tout. Nous avions besoin d'un apport extérieur au groupe à ce moment. Aujourd'hui, ce ne serait plus le cas, parce que nous sommes vraiment remis sur les rails, nous nous sentons très forts, nous avons donné beaucoup de concerts. Nous avons un nouveau concept qui nous stimule beaucoup. Pour être honnête avec vous, ELP ne fonctionne jamais vraiment que quand nous jouons ensemble tout le temps. Quand nous sommes en tournée, beaucoup d'idées intéressantes nous viennent. Ce n'est pas le cas quand nous sommes chez nous à ne rien faire. Ça semble bête à dire, mais un groupe n'est vraiment un groupe que quand il joue...

Les années 90 te semblent-elles plus propices à un regain de popularité pour ELP que l'auraient été les années 80 ?

Je pense, parce que depuis quelques années on assiste au retour de vrais groupes. Dans les années 80, la musique rock était devenu un produit industriel fabriqué comme tel par les grandes maisons de disques. Les musiciens se contentaient de tourner des boutons ou programmer des ordinateurs. Maintenant, il y a de nouveau des groupes, et même s'il s'agit pour l'instant de groupes comme Blur ou Oasis, c'est important car ça réhabilite l'idée de groupe. Donc, pour nous, c'est un moment peut-être plus propice que la fin des années 80, par exemple. Notre principal problème, c'est évidemment le manque de soutien des médias, et des radios en particulier. Aucune ne prend le risque de passer du rock progressif. Pourtant, je garde espoir dans le jeune public. En mars dernier, j'ai organisé un stage de batterie de trois jours à l'Académie de Musique de Minneapolis. J'étais là-bas en vacances avec ma famille, et j'en ai profité pour donner des cours. Et j'ai été surpris par le nombre de personnes qui écoutent du rock progressif sur leur autoradio ! Et vous savez quoi ? Ce sont des gens vraiment jeunes, des adolescents parfois. Ils cherchent des choses nouvelles, ils vont dans les magasins de disques, et cherchent de la musique qui les stimule davantage que ce qu'ils entendent à la radio. La radio, aujourd'hui, n'est plus régie que par la publicité et les parrainages. C'était différent dans les années 70. Je me rappelle qu'une radio assez importante de New York, WMNW, avait marqué les annales en passant, en plein milieu de la journée, «Tarkus» dans son intégralité, soit 20 minutes !

Le problème, c'est qu'il est difficile pour vous de condenser dans un morceau de trois minutes ce qu'il y a d'original dans votre musique...

Je ne suis pas forcément d'accord, car ELP n'est pas uniquement un groupe de rock progressif. Ce n'est qu'une de nos facettes, même si c'est la plus importante. ELP possède aussi une dimension folk, une dimenson «ballade romantique», etc. La plupart des succès que nous avons connus étaient des morceaux comme «C'Est La Vie», «Lucky Man», «From The Beginning», ou «Still... You Turn Me On»... Il y a eu «Fanfare For The Common Man» aussi, mais peut-on appeler ça du progressif ? C'est plus proche du blues, c'est assez simple musicalement. Donc on ne peut pas catégoriser ELP aussi strictement. Notre musique est très variée : on pourrait écouter «Tarkus» et «Lucky Man» et penser que ce sont des morceaux de deux groupes différents.

Lorsque tu ne joues pas avec ELP, as-tu d'autres activités musicales ?

J'ai joué pas mal avec Mark King de Level 42 il y a quelques temps de cela. J'ai enregistré pas mal de choses avec John Wetton. Je n'arrête jamais de jouer, de toute façon je ne sais rien faire d'autre. Mais une chose est certaine : je ne prends jamais autant de plaisir à jouer que lorsque c'est avec Keith et Greg. Humainement, nous sommes assez différents, et nous ne sommes pas forcément des amis très proches dans la vie, mais dès que nous commençons à jouer tous les trois, c'est toujours quelque chose de magique... C'est très difficile à expliquer. Ça m'a beaucoup manqué quand nous étions séparés dans les années 80.

Pour parler de ton séjour dans Asia, justement, ce groupe était-il une initiative purement commerciale ou une association plus spontanée de musiciens ?

En toute franchise, c'était quelque chose de purement commercial. C'est David Geffen qui en était à l'origine, avec l'objectif précis de faire un carton aux Etats-Unis. Evidemment, il était impossible de passer sur MTV en jouant du rock progressif. Mais il était possible d'injecter une petite dose de progressif dans le rock FM [«corporate rock», ndr], comme nous l'avons fait avec des morceaux comme «Sole Survivor», qui n'était pas une simple chanson rock basique. Et puis à côté de ça des choses comme «Heat Of The Moment», «Only Time Will Tell» et d'autres dont je ne me rappelle plus le titre... Donc Asia était une initiative commerciale, mais nous avons essayé de faire du mieux que nous pouvions dans le cadre musical qui avait été défini. Et pendant trois albums, nous y sommes plus ou moins parvenus. Mais ça ne pouvait pas durer éternellement, pour moi en tout cas. Ce n'était pas assez profond, musicalement. Le premier album était très bon, je pense, il y avait des morceaux assez progressifs. Mais après c'est devenu trop commercial, il y avait trop de pression de la maison de disques, et ça n'a pas évolué comme je l'aurais espéré. C'est à chaque fois la même chose, dès que le label intervient trop, tout foire...

Comment allez-vous éviter ce problème avec le prochain ELP ? Avez-vous trouvé un nouveau label, ou allez-vous le produire vous-mêmes ?

Je pense que nous allons commencer à le faire avec nos propres fonds. Nous aimerions relancer le label Manticore. Pour l'instant, nous sommes distribués par Castle en Europe et Rhino aux Etats-Unis. Mais dans deux ans, nous récupérerons les droits sur notre 'back catalogue'. Nous pourrions donc lancer notre propre label très facilement. Pour ce qui concerne le nouvel album, nous n'avons pas besoin d'un contrat avec une maison de disques pour l'enregistrer. Nous pouvons le financer nous-mêmes, ce n'est pas un problème. Le plus important, c'est que l'album soit bien distribué, qu'il soit présent dans les magasins. C'est ce à quoi nous travaillons en ce moment.

Tu as parlé plus tôt d'une sortie en août 1998...

Pas tout à fait. Nous aimerions qu'il soit terminé d'enregistrer à cette date, nous ne pourrions pas le finir avant. C'est surtout par rapport à la suite-concept que nous voulons prendre le temps qu'il faut. Nous comptons y consacrer le reste de cette année et les six premiers mois de 1998. Il sortirait donc à l'automne, et nous pourrions commencera tourner avant Noël 1998, partir sur la route pour toute l'année 1999, et passer le cap de l'an 2000... Nous aimerions donner un concert spécial pour le nouveau millénaire. Nous jouerions «Pirates» avec un orchestre, peut-être «Tarkus» avec un ballet, ce genre de choses... et bien sûr le nouveau concept. Ça donnerait un spectacle qui durerait dans les deux heures et demie.

Le planning de travail que tu annonces pour l'album est sans précédent pour ELP depuis bien longtemps...

Oui, c'est que... Vous savez, tous les groupes connaissent des hauts et des bas. Et il est très difficile de ne pas faire d'erreurs, dans une carrière qui dure depuis presque trente ans ! Et nous en avons fait... Mais c'est drôle, nous aimons toujours autant jouer ensemble. Je ne peux pas dire les choses autrement. Ce soir, nous ne sommes pas venus pour l'argent, nous sommes venus pour prouver que nous sommes toujours bons, et parce que nous voulons toujours être connus en France ! Je ne sais pas si ça arrivera un jour, mais nous continuerons d'essayer... Nous venons ici entre deux dates en Allemagne, nous aurions pu rester là-bas et prendre une journée de repos, mais nous nous en serions voulu de ne pas passer par Paris. Comme je vous disais tout à l'heure, ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de nouvel album à promouvoir que nous nous priverions de ça !

ELP a souvent été controversé, et parfois très durement attaqué, par la presse rock en particulier, qui fait de vous l'exemple ultime du rock progressif prétentieux et de mauvais goût. Est-ce difficile de vivre avec cette image ?

Non, ça me fait plutôt rigoler, parce qu'à l'époque on nous accusait de péter les plombs sous prétexte que nous avions trois semi-remorques pour transporter notre matériel en tournée. Alors qu'en ce moment, U2 en a... quarante-huit ! En comparaison, nous étions minables. Mais bon, ça donnait à certains journalistes matière à inspiration. Moi, je m'en fiche un peu...

Il y a pourtant eu, de la part de Keith notamment, un côté exubérant et outrancier, dans l'attitude scénique du groupe. C'était volontaire...

C'est certain, et je trouve que c'était une bonne chose. Pourquoi devrions-nous faire comme tout le monde ? Si l'on prend tous les trios de rock qui existent ou ont existé dans le monde, de Cream à Rush, en passant par ZZ Top ou Triumph, le groupe canadien, je pense que nous étions les meilleurs. Evidemment, nos concerts ne sont pas les plus sophistiqués qui soient, technologiquement parlant, nous n'en avons de toute façon pas les moyens. Il y a seulement nous et nos instruments. Les gens qui nous verront ce soir nous verront faire ce que nous savons faire de mieux. Pas de décors et de jeux de lumière recherchés, pas d'écrans vidéos... Evidemment, il y aura un ou deux effets pyrotechniques, mais pour le reste, la musique, rien que la musique !

Nous n'avons jamais été tentés de développer le côté «spectacle», ou alors il faudrait que ce soit en liaison avec la musique, que la musique que nous jouons réclame ce côté spectaculaire. Et puis de toute façon, il nous serait impossible de concurrencer ce qui se fait de mieux. Tout a déjà été fait en la matière, par David Bowie, U2 ou les Rolling Stones. Nous préférons faire quelque chose de totalement différent.

J'ai eu une idée à ce propos récemment. Ce serait que nous emportions en tournée avec nous une grande tente, une sorte de petit chapiteau. Il serait conçu en fonction de considérations acoustiques, de sorte que où que l'on se situe à l'intérieur, le son soit parfait. Il n'y aurait peut-être que 400 ou 500 places, mais nous l'installerions en dehors des villes, pendant plusieurs jours. Les places seraient sans doute vendues un peu plus cher, mais je crois que notre public est prêt à le faire pour nous entendre et nous voir dans de meilleures conditions... sans écrans géants et autres gadgets de ce genre... J'ai également pensé à construire un long tunnel, qui serait décoré avec des dessins de Giger, qui devrait d'ailleurs dessiner la pochette du prochain album.

Voilà mon idée. J'y crois vraiment très fort, et je pense surtout que ça nous conviendrait tout à fait. Je suis étonné que les gens de Pink Floyd ne l'aient pas eue avant moi ! (rires)

Peux-tu essayer de définir ton apport personnel à la musique ELP, aux grands classiques du groupe comme «Tarkus», «Karn Evil 9»... ?

Généralement, j'arrive aux répétitions avec des cassettes de 'riffs' que j'enregistre avec un synthé. Je ne suis pas vraiment un pourvoyeur de mélodies, j'aime plutôt trouver des 'riffs', des accroches mélodiques et rythmiques qui, lorsqu'elles sont joués par le groupe, soient instantanément reconnaissables. Comme «Tarkus», par exemple. Je pousse toujours le groupe vers son côté le plus complexe et agressif. Greg est un peu à l'opposé, plus doux, et Keith représente la facette orchestrale d'ELP. Je crois que c'est comme ça que les apports de chacun se divisent généralement. Il y a bien sûr des exceptions. Beaucoup de gens croient par exemple que l'idée de construire «The Barbarian» à partir d'un thème de Bartok était de Keith, alors qu'en fait c'était la mienne. Je suis un grand amateur de Bartok ! Donc, quelque part, nous sommes assez similaires. Nous apportons chacun des choses différentes à des moments différents.

Si tu devais ne retenir qu'un morceau d'ELP, lequel choisirais-tu ?

S'il s'agissait de citer un morceau qui permette à lui seul de comprendre ce qu'est notre musique, un morceau plutôt court, et une chanson, je pense que je dirais «Jerusalem». C'est une chanson grandiose, orchestrale, extrêmement anglaise. Notre version fut interdite sur les ondes de la BBC, parce que c'est un hymne qui est joué à l'église. Le texte parle de choses très importantes pour nous, ce que c'est qu'être né, avoir été élevé, avoir vécu en Angleterre. Si nous avions pu le sortir en simple, nul doute que nous aurions fait un malheur.

Autrement, je citerais évidemment «Kam Evil 9», c'est notre chef-d'oeuvre, indéniablement. Mais bon, c'est un très long morceau, alors si quelqu'un veut découvrir notre style le temps d'une seule chanson, en quelques minutes, je citerai plutôt «Jerusalem»...

(entretien publié dans Big Bang n°21 - Juillet/Août 1997)

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