BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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THE ENID (2/4) - Suite >

Renaissance et indépendance

Godfrey et Stewart tentent alors de survivre, moralement et financièrement, en louant leurs services (de façon plus ou moins anonyme) à des artistes de variétés comme Mari Wilson et surtout Kim Wilde, dont The Enid sera le backing-band officieux jusqu'en 1985 (eh oui, ce sont bien Godfrey & co qui jouent sur le fameux tube "Cambodia" !!!). Mais pendant cette période difficile pour les deux musiciens, le public n'oublie pas The Enid. L'animateur de radio Tommy Vance, qui diffuse en intégralité la version d'une demi-heure de "Fand" à l'Hammersmith Odeon dans son émission sur BBC1 en 1982, est assailli de réclamations d'auditeurs, qui aboutiront à la sortie l'année suivante, sous la forme de deux volumes successifs, de son enregistrement intégral.

Après avoir souffert de graves problèmes de santé, Godfrey prend conscience qu'on ne vit qu'une fois et décide, en octobre 1982, de reformer The Enid, toujours en compagnie de Stewart (et alternativement Chris North et Dave Storey à la batterie), en tournant définitivement le dos aux compromis imposés par les maisons de disques pour se constituer en entreprise totalement indépendante. Le duo crée son propre label, Enid Records, sur lequel il sort en 1983 un nouvel album, Something Wicked This Way Comes (un réel succès qui donne lieu à une tournée de plus de 150 dates la même année !), puis The Stand, fan-club au fonctionnement très original et convivial, dont la capacité à fédérer les fans du groupe permettra de financer la réalisation de l'opus suivant, le double The Spell (1984), et la sortie de divers enregistrements inédits destinés aux adhérents.

Something Wicked This Way Comes (1983) est une œuvre conceptuelle abordant un thème alors d'une actualité brûlante : l'éventualité d'un conflit nucléaire. Nouveauté de taille : il y a désormais du chant, parsemé ici et là sur quelques compositions (même si la plupart demeurent instrumentales). Et il faut bien l'avouer, ce n'est pas une franche réussite... Paradoxalement (ou pas...), cet album sera parmi tous ceux sortis par The Enid celui qui obtiendra le plus gros succès, et répandra donc dans le public une idée pas forcément exacte (ni la plus flatteuse qui soit...) des valeurs musicales honorées jusqu'alors par le groupe.

En fait, avec Something..., The Enid inaugure une série d'albums disparates du point de vue de leur conception, et inégaux quant à leur réussite musicale, très variable d'un morceau à l'autre. Si les instrumentaux sont réellement magnifiques (et parviennent même parfois à atteindre le niveau de certaines pièces de l'âge d'or), le contrepoint apporté par les titres chantés est plutôt... surprenant. Godfrey a en effet choisi, ne s'estimant pas suffisamment compétent en tant que chanteur, de "truquer" sa voix en la démultipliant. Au début, cela peut prêter à sourire, et même offrir un surplus d'originalité. Hélas, bien vite, cela frôle l'insupportable... C'est réellement regrettable !

Poursuivant dans l'élan de ce retour en force (bien accueilli, puisque le groupe donnera plus de 150 concerts durant l'année 1983 !), The Enid récupère les droits de ses premiers albums, qu'il réenregistre partiellement avec un équipement plus moderne. En 1985-86, le 'back-catalogue' du groupe est ainsi réédité en CD, agrémenté de titres bonus (parfois puisés dans les enregistrements destinés au fan-club). The Spell paraît donc en mars 1984, et deux ans plus tard c'est au tour de Salomé, suivi d'une nouvelle tournée anglaise puis, à l'automne, de représentations d'un ballet inspiré par l'album à l'Hammersmith Odeon.

De facture toujours conceptuelle (les saisons pour le premier, la célèbre danseuse voilée pour le second), The Spell et Salomé reconduisent les options de Something Wicked..., avec les mêmes réussites, et fatalement les mêmes déboires. Mais quelles réussites ! Comment ne pas succomber devant l'éblouissante beauté du titre "Autumn", aux nappes de synthétiseurs frissonnantes, sur The Spell, où à celles, non moins envoûtantes, de "Flames Of Power" sur Salomé ? Ces titres peuvent justifier, à eux seuls, un détour du côté de ces deux œuvres mineures, pour peu que l'on soit déjà familier des grandes réussites de The Enid.

Mais si les références au passé, bien que marginales, demeurent, The Enid se dirige pour le reste vers des contrées plus expérimentales, faites de séquences répétitives, de bruitages sonores plus que musicaux. Godfrey et Stewart défrichent, déforment, triturent leurs textures instrumentales et vocales. Un titre, un seul, échappe à ces partis-pris : "The Sentimental Side Of Mrs James", sur The Spell, voit Godfrey délaisser tout artifice technique, pour cet hommage destiné à la famille d'un ami disparu, et le résultat, très émouvant, convainc que le pianiste aurait gagné à utiliser davantage sa véritable voix, sans la dissimuler derrière des effets discutables...

Durant cette période très chargée, Godfrey et Stewart naviguent entre The Enid et diverses activités parallèles (un rôle de consultant "classique" et une incursion dans le milieu new-age pour le premier, la production de nombreux groupes et artistes pour le second). Finalement, ils parviennent à se mettre au travail sur un nouveau projet commun qui sort en 1988, mais pas sous la  bannière The Enid. The Seed And The Sower est en effet signé Godfrey & Stewart, car il est acquis qu'à ce moment-là, The Enid n'est plus. Officiellement, les deux musiciens souhaitent se consacrer à d'autres activités... En fait, ils se séparent dans tous les sens du terme, après quinze ans d'une relation pleine de passion mais aussi très difficile à vivre, de par leur personnalité propre... Sous le nom de The Enid, ils donnent toutefois leurs derniers concerts en novembre 1988 au Dominion Theatre de Londres, et un live sera publié l'année suivante. Il s'intitule fort à propos (en tout cas à l'époque), Final Noise, et l'on y retrouve en invité, le temps d'un rappel, le complice des débuts, Francis Lickerish...

Cette deuxième période de la vie The Enid s'achève sur un album encore différent, retour inattendu à une forme presque totalement instrumentale. The Seed And The Sower (inspiré par l'œuvre éponyme de Laurens van der Post) se révèle un nouvel édifice de taille dans la carrière des musiciens. Des pièces comme "Chaldean Crossing", "La Rage" ou "Earthborn", figurent incontestablement parmi les grands classiques du groupe, et témoignent une dernière fois - du moins le pense-t-on alors - de la capacité unique de The Enid à réunir la préciosité du classique et l'impétuosité du rock.

Solitude et reconquête

Les chemins de Robert John Godfrey et Stephen Stewart se séparent donc. Ce dernier abandonne les feux des projecteurs pour se consacrer pleinement à sa carrière de producteur et ingénieur du son. Seul Godfrey continue réellement à composer et jouer, mais dans un tout autre style que celui de The Enid. Après avoir déménagé The Lodge dans le Northamptonshire, il recrute de nouveaux (et jeunes) musiciens, et s'engage dans une tournée en 1990 sous le nom de The Enid, sans reprendre aucun morceau de son précédent groupe (!). L'accueil des fans est catastrophique, certains allant jusqu'à brûler leurs T-shirts pendant les concerts !!!

Godfrey décide alors de changer le nom de ce groupe, qui devient Corne September, et lui-même n'apparaît plus sur scène même si il reste le principal compositeur... Un mini-album est enregistré (Half An Hour In The Jungle), mais bien vite, l'ambiance se dégrade et l'affaire capote. De nouveau seul, il part s'installer à Northampton et décide de faire renaître The Enid dans une optique plus proche des grands classiques du groupe.

Dans un premier temps, il s'occupe de ressortir (en fait pour la seconde fois) tous les albums du groupe, ornant certains de nouvelles pochettes, et ajoutant encore des titres en bonus. Parmi ceux-ci, il convient de mentionner "Joined By The Heart", séparé en deux parties (chacune composée par Godfrey et Stewart) et, plus encore, "Reverberations" (dont le thème sera repris sur "Dark Hydraulic"), superbe composition de plus de dix-huit minutes (mais qui aurait gagné à n'en faire que douze), très planante, jouée uniquement aux synthés, avec un thème récurrent à vous faire pleurer de bonheur...

Nous sommes maintenant en 1993. La nouvelle formation de The Enid réunie alors par Godfrey comprend notamment le guitariste Nick May (ancien bassiste de Jadis), le bassiste-guitariste Max Read et les batteurs Wayne Cox et Steve Hughes. En 1994, après six ans de silence, Tripping The Light Fantastic remet The Enid au faîte de l'actualité, et les concerts reprennent enfin. L'accueil du public est très positif, et malgré les nombreux changements de personnel, Godfrey parvient à redonner une vie et une âme à sa formation. Il lui faudra ensuite trois ans pour stabiliser celle-ci (avec l'arrivée du guitariste Grant Jamieson et le retour du fidèle batteur Dave Storey) et faire réellement repartir la machine...

Même si Tripping The Light Fantastic a déjà été largement présenté dans nos colonnes à l'époque, il convient de revenir un peu sur sa composition. Car cet album, réussi au demeurant, était encore l'œuvre d'un Godfrey fraîchement sorti de ses expériences "technoïdes", et les rythmes sautillants y abondent. Ce n'est évidemment pas rédhibitoire, mais avec le recul (et surtout après avoir écouté l'opus suivant !), il est clair que les compositions souffrent un peu d'un manque de renouvellement, de l'absence d'une réelle dynamique de groupe. L'aspect orchestral de The Enid est évincé au profit de sonorités plus actuelles, mais un peu artificielles. La technologie semble avoir pris le pas sur la composition pure. C'est bien Godfrey qui est aux commandes (et donc c'est un gage certain de qualité), mais il paraît vouloir "oublier" son passé un peu vite... Evidemment, à l'époque, le retour de The Enid fut pour beaucoup une divine surprise et l'esprit critique fut un peu mis en veilleuse pour saluer comme il se devait l'événement. Quatre ans plus tard, il convient d'apporter un bémol à cet enthousiasme, tout en reconnaissant que, globalement, l'œuvre est plus qu'honorable.

Pour conclure cette troisième partie, quelques mots sur les sorties qui ont suivi Tripping The Light Fantastic. En 1995, Robert John Godfrey met en vente un mini-CD (45 minutes quand même) qui poursuit dans une veine encore plus "dance" : Sundialer. L'objet a surtout pour but de montrer aux amateurs les voies empruntées par le compositeur pendant ses années d'errances, qu'il applique à des versions "remix" de morceaux du dernier album ou à des titres plus anciens (une nouvelle "Salomé '95" !). Un peu plus intéressant est le double CD Anarchy On 45, compilant tous les 'singles' et autres inédits produits par le groupe, de ses débuts à nos jours. Encore une fois, le pire ("Itchycoo Park", dont on a du mal à croire que ce soit un titre de The Enid !) côtoie le meilleur ("The Lovers" en version épurée), et globalement le groupe ne semble guère à son aise confronté à la nécessité de créer au sein des carcans de la musique de grande consommation. Enfin, anecdotiques car ne comportant pas de réels inédits : Healing Hearts (1996), compilation de morceaux de The Enid choisis par un célèbre médecin anglais, Matthew Manning, pour leurs vertus apaisantes; et Members One Of Another (1997), un double CD réunissant les morceaux préférés des fans du groupe (d'après un référendum effectué auprès des adhérents du fan-club The Stand), où l'on retrouve tout de même le titre "Jerusalem", uniquement publié sur la cassette live de 1988, Final Noise.

Le retour aux sources

Il aura donc fallu trois longues années à Robert John Godfrey pour réaliser, fort d'une équipe à nouveau stabilisée, ce dixième album studio tout bonnement inespéré, dont la qualité le place d'emblée dans la même catégorie que la référence absolue de The Enid, le réputé inégalable In The Region Of The Summer Stars ! Un peu comme si le groupe renaissait une dernière fois pour nous offir le meilleur de lui-même...

La première qualité de The White Goddess est la constance de son inspiration. On y retrouve les spécificités premières du groupe, autant qu'une réelle diversité qui, cette fois, ne donne jamais dans les excentricités. La musique peut parfois surprendre, mais elle demeure alors tout de même attrayante, à l'image de "Gigue" (6:55), où des éléments traditionnels sautillants sont juxtaposés à un symphonisme grandiose (pour ne pas dire grandiloquent) avec pour seul trait d'union un rythme endiablé qui unifie bel et bien le tout.

Tout l'album se tient, et si les plus petits morceaux n'ont le plus souvent qu'un rôle introductif ou tampon, ils demeurent efficaces dans leur fonction. Certains, comme "Ballade" (3:00), dominé par le piano, aurait même pu être plus longuement développés. Un seul des plus longs morceaux ne paraît pas aussi impliqué dans la totalité, il s'agit de "Chaconne" (7:58), dont la métronomie confère un côté un peu décalé (un peu du genre "Anthem" sur le Tarka d'Anthony Phillips et Harry Williamson), les bruitages lointains au début du morceau participant à l'effet général en rendant plus perceptible une sorte de dérive vers plus de légèreté. Celle-ci dépassionne le propos, mais n'en est pas pour autant désagréable.

Robert John Godfrey demeure bel et bien l'âme du groupe, même si c'est sur un titre ancien - le superbe "Nocturne" (11:35) qui clôt l'album est cité, sans date de création, sur le livret de la réédition de In The Region Of The Summer Stars (sur K7 seulement !) - que sa marque paraît la plus évidente. Quant à la nouvelle équipe impliquée dans la composition, elle ne remet pas en cause son ascendant : Max Read signe même seul "Waltz" (3:53), un titre qui reste cependant tout à fait dans l'esprit général.

En ce qui concerne les guitaristes (Read et Grant Jamieson), leur efficacité permettra aux plus nostalgiques de Stephen Stewart de faire leur deuil sans trop de regrets. On savourera même avec délice leurs intonations 'oldfieldiennes', perceptibles au fil de l'album au niveau des sons de guitare utilisés comme dans l'apport de motifs celtisants dont ils sont peut-être aussi partiellement responsables (étant crédités pour l'écriture de "Fantasy", "Riguardon" et "Gigue").

Voilà donc au final un disque qui, assurément, prend une place de choix parmi les meilleures productions progressives de l'année en cours, mais plus encore, il nous restitue l'une des brillantes formations sur laquelle nous pourrons désormais espérer compter. En constant équilibre entre son passé le plus prestigieux et un avenir qui, s'il persiste dans cette voie, promet d'être des plus radieux, The Enid se présente à nous, en cette année 1998, dans une forme particulièrement resplendissante. Espérons que l'accueil réservé à The White Goddess permettra à Godfrey et son groupe de surmonter la mauvaise passe financière manifestement subie depuis quelques mois par The Enid, pour que ce grand retour trouve dans les années à venir la confirmation sublimée qu'il mérite...

On notera pour finir que le CD comprend deux titres 'cachés', non signalés dans les crédits. Le premier est un arrangement d'une étude de Chopin, et le second une chanson très rock écrite par Max Read et intitulée "Mars". On pouvait certes espérer plus de l'édition spéciale initialement prévue, mais les ambitions de celles-ci ont sans doute dû être révisées à la baisse du fait des problèmes économiques signalés plus haut...

Christian AUPETIT

(avec Laurent MÉTAYER et Aymeric LEROY)

(dossier publié dans Big Bang n°25 - Mars-Avril 1998)


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