Le pari risqué d'un groupe à part
The Enid fut incontestablement, dans les années 70, l'un des plus grands pionniers du rapprochement entre rock progressif et musique classique, ne serait-ce que parce qu'il fut parmi les premiers, sinon le premier, à substituer des sonorités de claviers convaincantes au grand orchestre, pas seulement en cherchant à l'imiter mais en faisant valoir l'intérêt de l'incorporation de sons d'origine électronique.
Il semble donc nécessaire de replacer son œuvre dans un cadre plus large, qui prenne réellement en compte la tradition classique d'où est issue, autant sinon plus que du rock, la musique de Robert John Godfrey. Il convient tout d'abord de remarquer que l'espace progressif est actuellement, qu'on le veuille ou non, l'unique lieu possible d'une résurgence sans compromission des valeurs "classiques" antérieures à la désagrégation officialisée des formes mélodiques.
Le milieu 'classique' devrait en toute logique assumer lui-même cet objectif, s'il n'était totalement dévolu à l'éternelle célébration du passé et, pour ce qui est des créations nouvelles, soumis aux 'diktats' contemporains vouant au sacrilège toute tentative de composition désirant s'en émanciper. Et comme la jonction avec notre présent ne saurait de plus se contenter de la réexploitation de procédés de composition éprouvés sans tenir compte de nouveaux acquis, reflets indispensables de notre temps, les musiques progressives semblent bel et bien désignées pour reprendre le flambeau.
The Enid, donc, s'est assigné dès ses débuts la mission de redonner toute son actualité à la musique orchestrale. Mais si, de ce point de vue, la réputation du groupe n'est plus à faire, il convient cependant tout de même de s'interroger sur les failles évidentes de son parcours afin de mieux apprécier le retour en première ligne que constitue d'ores et déjà son nouvel album The White Goddess.
The Enid a publié son premier album, In The Region Of The Summer Stars (sans aucun doute le plus unanimement apprécié) en 1976, et son âge d'or se situe plus généralement durant la seconde moitié des années 70. Certains penseront peut-être qu'il était un peu tard pour percer réellement aux côtés des stars progressives déjà consacrées, il n'empêche qu'à cette époque, The Enid donna le meilleur de lui-même et connut un succès, certes limité, mais suffisant pour s'assurer un prestige durable auprès du public progressif.
Maintenant, si de nombreux fans considèrent toujours le groupe avec la même passion, il convient tout de même de voir la réalité en face. Le potentiel artistique de The Enid était, il est vrai, assez considérable, et l'enjeu de sa réussite totalement exaltant. Hélas les promesses n'ont pas été tenues, cette musique portant en germe dans son originalité même autant de pièges, à long terme, que d'espoirs.
Les premiers albums ont révélé un style unique où les multiples références classiques (de Ravel à Wagner, des classiques "vrais" aux romantiques, en passant par la musique légère de type valses viennoises) sont directement associées à une ambiance synthétique céleste particulièrement envoûtante, et aux sonorités électriques aigres-douces des guitares de Stephen Stewart et Francis Lickerish. L'effet produit, que l'on peut apparenter à celui du ballet de vaisseaux spatiaux sur fond de "Beau Danube Bleu" dans "2001 Odysée de l'Espace", tend à autopropulser cette musique habitée vers l'intemporalité.
Cependant, si ce fut là un moyen convaincant de véhiculer de fortes émotions, le risque d'uniformité et de mièvrerie n'en était pas moins grand une fois le procédé éprouvé. La longueur (encore accentuée sur la réédition CD) de "Song Of Fand", pièce de résistance du second album Aerie-Faerie Nonsense, posait ainsi le problème de façon particulièrement sensible, en dépit de l'indéniable qualité de la musique développée.
C'est sans doute conscient de ces risques que Robert John Godfrey s'échina par la suite à explorer d'autres versants plus inattendus et à rechercher le contraste en accentuant le côté "bizarroïde" de sa musique. La face wagnerienne la plus tourmentée prit alors le pas sur le symphonisme contemplatif, les rythmes insolites et souvent glacés font une apparition aussi déconcertante que celle du chant façon opérette ou comédie musicale à quat'sous. Tout ne fut certes pas inintéressant, mais il faut bien avouer que seuls les inconditionnels s'y retrouvaient encore.
Ces choix discutables n'ont toutefois jamais occulté en totalité les premières options. Au point culminant de ces errances (sans hésiter, Salomé en 1986), The Enid propose encore des pièces fidèles à l'esprit initial. C'est d'ailleurs en 1987 qu'est réalisé "Reverberations", morceau qui ne souffre à aucun moment de sa longueur pourtant imposante (dix-huit minutes). Bien au contraire, il est comme un véritable manifeste du style d'origine épuré, une quintessence où les sentiments mis en oeuvre sont tout à fait surexaltés. Ce titre figure en bonus sur la réédition CD de In The Region..., ce qui rend celle-ci définitivement indispensable à toute discothèque progressive qui se respecte.
Malgré tout, il aura fallu attendre jusqu'à cette année 1998 pour voir enfin Godfrey renouer, sur toute la longueur d'un album, avec ce qu'il sait faire de meilleur...
Laurent MÉTAYER

