BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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THE ENID (4/4)

ENTRETIEN AVEC Robert John GODFREY

Avant de créer The Enid, tu avais sorti un album solo en 1972. Tu sembles l'avoir renié par la suite. Pour quelle raison ?

J'ai réalisé The Fall Of Hyperion à un moment où je n'avais rien à dire musicalement, et où j'étais de toute façon trop immature pour composer. Par conséquent, cet album n'est que du radotage complaisant, sans queue ni tête.

Sera-t-il réédité un jour en CD en Europe ?

Je n'en sais rien. Je n'ai aucun contrôle sur cela puisque les bandes master et les droits de l'album sont en possession de Virgin.

Quel était ton but principal lorsque tu as créé The Enid avec Stephen Stewart en 1973 ?

Nous donner une raison valable d'être ensemble, de fonder un foyer - nous étions avant toute chose une famille. La musique était l'excuse dont nous avions besoin...

Elle n'était pas que cela, tout de même...

Bien sûr, la musique est devenue notre destinée commune, notre volonté collective à tous, mais ce n'est pas comme cela que ça a commencé. Nous avons d'abord été une famille, puis nous avons trouvé quelque chose à faire ensemble, et ce fut de la musique. D'où le groupe, qui s'appela d'abord The Famous Five, puis The Enid.

Malgré la présence de deux guitaristes, le son du groupe a toujours été largement dominé par les claviers. Pourquoi avoir choisi cette instrumentation ?

Il ne s'agissait pas d'un choix. Stephen et Francis Lickerish étant tous deux guitaristes, nous avons fait avec ce que nous avions...

As-tu cherché consciemment, dès le départ, à faire sonner The Enid comme un orchestre classique ?

La musique orchestrale est la seule que je connaisse et comprenne. Il n'est donc pas surprenant que mes compositions aspirent à cette dimension symphonique. Mais il y a évidemment d'autres raisons. En art, le style domine sur tous les autres éléments, c'est le vecteur de la personnalité de l'artiste. L'originalité est impossible car tout a déjà été fait, simplement il l'a été d'une manière différente ! Personnellement, j'ai toujours voulu éviter de m'en tenir aux recettes éprouvées du rock progressif. Au lieu de cela, j'ai essayé de trouver de nouvelles manières de raconter les vieilles histoires que tout le monde veut entendre...

Peux-tu nous citer quelques unes de tes influences ?

Au hasard, je dirais : Jimi Hendrix, Cream, Santana, les Mothers of Invention, Vangelis, Pink Floyd, Queen, la musique celtique... Pour le classique, Mahler, Brahms, Delius, Elgar, Rachmaninov et Stravinsky.

Et certains groupes plus typiquement progressifs, tout de même ?

Certains, oui : Yes, King Crimson, Gentle Giant, Peter Gabriel...

Le premier album de The Enid, In The Region Of The Summer Stars, est apparu en pleine émergence du courant punk. Cela n'a pas dû vous faciliter la tâche...

Nous ne nous sommes jamais préoccupés de ce qui se passait autour de nous. Je n'ai jamais cru à ia musique en tant que phénomène de mode.

Certes, mais l'abandon des musiques progressives par les médias à la fin des années 70 a dû vous porter un sacré coup...

Evidemment, mais ce n'était pas si grave... Comme vous pouvez le voir, j'ai survécu à cela (rires) !

Quel sentiment t'inspire le fait que tous ces groupes punk ont depuis longtemps disparu et que The Enid est encore là ?

Un curieux mélange d'émotions - à la fois de la tristesse et de la joie...

Malgré ce contexte difficile, The Enid a réussi à fidéliser un large public avec ses apparitions scéniques. Pourquoi la situation a-t-elle changé au tournant de la décennie ?

Parce que notre maison de disques voulait que nous changions de style musical, que nous fassions quelque chose de plus commercial. Je savais au fond de moi que je ne pourrais jamais réussir dans cette voie, et j'ai donc encouragé le groupe à quitter le milieu malsain de l'industrie musicale. Nous nous sommes en quelque sorte aventurés dans le "désert"... un type d'environnement que j'ai fini par apprécier grandement !

Au fil des premiers albums, de plus en plus de membres se sont impliqués dans le travail d'écriture. Quel était ton rôle dans le maintien d'une certaine direction musicale ?

Francis et Steve m'ont toujours considéré comme le compositeur du groupe. C'était à moi de fournir la musique et d'utiliser autant que possible - ce que j'ai fait - les contributions des autres musiciens. Quand Willie Gilmour et Martin Russell ont rejoint The Enid, les choses ont changé car ils étaient tous deux compositeurs et étaient capables d'écrire des séquences complètes, voire des morceaux entiers, sans mon aide. Notre collaboration fut donc différente : nous nous répartissions le travail, chacun se voyant assignée telle ou telle sous-partie d'un morceau, avec à chaque fois un maître d'oeuvre. Par exemple, "Once She Was" (sur Six Pieces) était une composition de Martin Russell, que j'ai enrichie de plusieurs sections. Willie a écrit l'arrangement de cuivres de la partie centrale, et je me suis occupé de l'orchestration... J'avais toujours le dernier mot quant aux arrangements définitifs.

Tu as connu à cette époque, le début des années 80, de graves problèmes de santé...

Effectivement, j'ai eu des problèmes cardiaques en 1982, qui m'ont laissé dans une grande incertitude quant à la suite des événements. Je me suis retrouvé face à la perspective de la mort, et j'ai pris conscience qu'il ne me restait peut-être que très peu de temps à vivre. Heureusement, cela s'est avéré faux... (sourire)

Tu as finalement décidé de reformer The Enid, avec un changement notable : l'apparition du chant. Pourquoi ce choix ?

Pourquoi pas ? C'était marrant... Et l'album Something Wicked This Way Comes avait besoin de parties chantées.

Pourquoi cet album en particulier ?

Le thème général était trop spécifique pour se passer de textes. Faire un album instrumental aurait été comme le Requiem de Verdi sans les textes...

Cet album reste la meilleure vente du groupe à ce jour. Pourquoi, à ton avis?

Je crois que c'est tout simplement parce qu'il a interpellé l'imagination des gens plus que tout autre album de The Enid, grâce à son thème d'inspiration particulier. Sans cela, tous ces gens n'auraient jamais écouté notre musique. Nous étions au bon endroit au bon moment, comme on dit...

Toujours à propos du chant, pourquoi les voix sont-elles presque toujours traitées par des effets sonores ?

Pour tirer le meilleur parti de ce dont nous étions capables. Je ne suis pas un chanteur, c'est pourquoi j'ai opté pour une approche plus expérimentale et surréaliste...

Peux-tu nous expliquer les raisons pour lesquelles Stephen Stewart et toi avez mis un terme à votre collaboration en 1988 ?

Steve et moi avons vécu ensemble pendant près de dix-sept ans. Notre relation n'était peut-être pas la plus saine qui soit d'un point de vue psychologique, mais je ne l'ai pas moins aimé passionnément pendant ces années. En 1987, après The Seed And The Sower, qui était notre adieu l'un à l'autre, nous sommes partis chacun de notre côté avec beaucoup plus de facilité que nous aurions pu le penser. Nous avons fait ce qu'il fallait faire, et même si j'ai été perdu sans lui pendant plusieurs années, je n'ai aucun regret.

Par la suite, tu t'es impliqué dans la 'dance-music'. Pourquoi ?

J'avais besoin de me changer les idées, tout simplement.

Mais n'était-ce pas en contradiction avec ce que tu as dit précédemment sur ton refus de te plier aux modes ?

Pas vraiment, parce que mon seul intérêt dans le groupe en question était Kes, le chanteur, que j'avais rencontré en 1990 et dont j'étais tombé amoureux.

Pour quelle raison as-tu décidé de créer un nouveau The Enid en 1992 ?

Parce que je suis prisonnier de ma propre destinée. Je n'avais pas le choix...

The White Goddess, marque un retour à la veine très symphonique et classisante des premiers albums. Est-ce en quelque sorte un cadeau que tu fais aux amateurs de longue date du groupe ?

... Le retour du fils prodigue ?! (sourire)

Le vois-tu comme un nouveau départ ?

Pas vraiment. C'est simplement une nouvelle étape de ma vie... Peut-être est-ce une façon d'admettre que je ferais mieux de persister dans la voie pour laquelle je suis le plus doué...

Dans quel état d'avancement sont les différents projets du groupe annoncés de longue date (parution d'une vidéo, version du "Sacre du Printemps"...)?

Wait and see !

Peux-tu pour finir nous donner ton point de vue sur le rock progressif, genre musical avec lequel tu n'as pas toujours été très tendre ?

C'est vrai, j'ai dit des choses pas très gentilles sur le rock progressif par le passé. Je suis désolé de le dire, mais je trouve franchement que beaucoup de groupes se réclamant du genre sont régressifs et non progressifs. Mais j'ai aussi conscience maintenant que beaucoup de gens apprécient simplement ce style de musique, et que certains groupes - comme IQ par exemple - sont très bons dans ce registre... J'ai sans doute eu tort, je l'admets, de me désolidariser de la scène progressive. Peut-être devrais-je au contraire payer de ma personne, en tant que sommité de ce mouvement, pour aider à ce qu'il soit plus populaire... Quoi qu'il en soit, mon message est le suivant : The Enid est un groupe authentiquement progressif, qui a son style bien à lui contrairement à tous ces groupes qui se contentent de copier les maîtres du passé. Je suis convaincu que notre musique est ce qui se fait de mieux en matière de musique progressive instrumentale. Cette musique a besoin de tout le soutien qu'on peut lui apporter. Merci de votre aide !

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