BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

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GENTLE GIANT (2/4) - Suite >

«Octopus» (1972)

Souvent cité comme l'œuvre de référence de Gentle Giant, Octopus ne manque, il est vrai, pas d'atouts pour prétendre à ce titre. A commencer par sa pochette, symbolisant à elle seule son accession au firmament du mouvement progressif puisqu'elle est signée de... Roger Dean, rien que ça ! Ce dernier s'est davantage inspiré du titre de l'album que de son contenu musical ou littéraire, un choix pas forcément pertinent puisque Octopus ne doit pas être compris littéralement (ce mot signifie «pieuvre» en anglais), mais comme un jeu de mots (suggéré par l'épouse de Phil Shulman) faisant simplement allusion au fait qu'il comprend huit pièces («oct-» : huit, «opus» : œuvre) indépendantes les unes des autres.

Autre raison de considérer Octopus comme une pierre angulaire dans la carrière de Gentle Giant : la manière dont il fixe une fois pour toutes les recettes et ingrédients constitutifs de son art musical. Ce dernier ne s'accommode que partiellement des canons progressifs en vigueur, en matière de durées notamment puisque celles-ci sont ici toutes comprises entre trois et six minutes. S'il fallait encore s'en convaincre, nous voici définitivement informés que la vocation du groupe n'est pas de nous régaler de longues épopées plus ou moins conceptuelles, mais de s'accommoder - en apparence tout au moins - des conventions du format «chanson» pour mieux les mettre à mal... de l'intérieur ! Paradoxalement, Octopus comprend aussi l'un des seuls titres totalement instrumentaux jamais enregistrés par Gentle Giant : «The Boys In The Band» constituera d'ailleurs dans les concerts le pivot d'un medley revisitant divers morceaux de l'album (cf. le live Playing The Fool).

Musicalement, le principal fait notable de ce quatrième album est la montée en puissance décisive de l'influence des musiques médiévale et de la Renaissance, qui imprègne désormais tout autant la forme que le fond.

En janvier 1973, Gentle Giant effectue une tournée italienne, suite à laquelle Phil Shulman décide de quitter le groupe. S'estimant désormais trop vieux (il a alors 36 ans) pour faire partie d'un groupe de rock, il reprend sa carrière d'enseignant interrompue quelques années plus tôt. Ses collègues décideront de ne pas le remplacer, Derek Shulman prenant désormais en charge les parties de saxophone et l'écriture des textes.

Gentle Giant fait ses débuts scéniques dans cette nouvelle configuration (qui demeurera inchangée jusqu'à la séparation du groupe) à l'occasion d'une nouvelle tournée américaine, au printemps 1973, en première partie de Focus, formation progressive néerlandaise qui vient alors d'obtenir un succès aussi massif qu'inattendu avec son 45 tours «Hocus Pocus». Puis en juillet, après avoir signé avec un nouveau label, World Wide Artists, il retourne aux studios Advision de Londres pour y enregistrer In A Glass House.

«In A Glass House» (1973)

On ne peut analyser In A Glass House sans revenir un instant sur les deux bouleversements intervenus avant sa réalisation dans la carrière de Gentle Giant. En premier lieu, le départ de Phil Shulman, l'aîné du groupe et d'une certaine manière son guide spirituel, auteur de la quasi totalité des textes des quatre premiers albums. Bien que son apport strictement musical n'ait pas été des plus conséquents, les cinq musiciens restants (qui décideront de ne pas le remplacer) s'en trouveront fortement déstabilisés. Derek Shulman se chargera par la suite de l'écriture de la plupart des textes. Autre événement marquant : Gentle Giant a quitté le label Vertigo (qui connaît alors une grave crise et renaîtra plus tard en ayant totalement renié son orientation progressive) pour World Wide Artists. A bien des points de vue, le groupe doit donc retrouver ses marques.

C'est sans doute pourquoi In A Glass House ne fait globalement que capitaliser les acquis d'Octopus, en les intégrant à une forme redevenue plus rock. La plupart des morceaux sont ainsi à deux facettes (ils sont d'ailleurs plus longs, quatre sur six durant dans les 7-8 minutes), l'une plutôt dynamique et efficace, dominée par le chant de Derek Shulman, l'autre plus intimiste et originale, dont Kerry Minnear est le principal protagoniste et qui se distingue également par l'utilisation d'une instrumentation plus acoustique.

Quelques morceaux font cependant exception à la règle, et sont indicateurs de la volonté persistante de Gentle Giant d'expérimenter de nouvelles variantes de son art. «An Intimates Lullaby», par exemple, est chanté avec une retenue inhabituelle par Derek Shulman avec diverses percussions, mélodiques ou non (vibraphone, timbales...), comme seul accompagnement. Quant au très bref «A Reunion» (à peine deux minutes), il témoigne d'une approche mélodique plus épurée, à l'inverse d'un «Experience» dont les premières minutes, pour leur part, se plaisent à distiller des harmonies biscornues nourries, encore une fois, de l'apport des musiques du passé.

Œuvre vaguement conceptuelle (inspirée par le proverbe «ceux qui vivent dans des maisons de verre devraient s'abstenir de lancer des pierres» - manifestement une allusion aux difficultés que connaît rapidement le groupe dans ses relations avec son nouveau label), In A Glass House marque globalement la victoire, prévisible au demeurant, de l'idiome rock sur tous les autres dont Gentle Giant aime à nourrir également sa musique. Mais il serait erroné d'y voir un renoncement à l'innovation, bien au contraire : son originalité est préservée tout en étant présentée sous une forme plus digeste.

La sortie de In A Glass House connaît un sérieux contretemps lorsque Capital, le distributeur américain de Gentle Giant, refuse de le sortir aux États-Unis, le jugeant invendable (impression semble-t-il suscitée par les bruitages qui introduisent et concluent l'album, d'une manière il est vrai assez peu commerciale !). Une décision qui va démontrer une fois de plus le flair proverbial des dirigeants de maisons de disques, puisque le pressage européen est aussitôt importé massivement et se vend en quelques semaines à 150 000 exemplaires ! Les tournées américaines avec Jethro Tull ont décidément porté leurs fruits...

Gentle Giant traverse à nouveau l'Atlantique à l'automne 1973 pour une série de concerts qui culmine avec cinq soirs consécutifs au fameux Whisky-A-Gogo de Los Angeles. Aussitôt revenu en Angleterre, le groupe retrouve Advision pour graver The Power & The Glory, en décembre 1973 et janvier 1974.

«The Power & The Glory» (1974)

Après le succès inespéré de In A Glass House aux Etats-Unis, Gentle Giant va logiquement concentrer ses efforts sur ce pays et son gigantesque marché potentiel. Sans que l'on puisse pour autant parler d'opportunisme, sa musique va évoluer parallèlement dans le sens d'une «américanisation». Notion certes floue, mais qui recouvre des changements bien réels : des mélodies plus évidentes, des arrangements épurés de leurs digressions superflues, et un travail rythmique plus accrocheur, souvent vaguement funkisant.

Pendant sonore de ces nouveaux partis-pris stylistiques : l'entrée en scène d'un instrument jusqu'alors absent dans la musique de Gentle Giant, le clavinet. Ce clavier, au son très percussif, à mi-chemin entre celui d'un piano électrique et d'un clavecin, était alors particulièrement prisé de musiciens comme Herbie Hancock ou Stevie Wonder, et donne aux titres où il est utilisé une couleur assez particulière, très entraînante (ce qui ne les rend pas pour autant dansants, le goût du groupe pour les rythmes impairs demeurant intact...).

Si «Proclamation», le titre qui ouvre l'album, est particulièrement emblématique de cette nouvelle optique, la suite reste tout de même largement dans la suite logique des opus précédents : chez Gentle Giant, on préfère décidément le changement dans la continuité aux révolutions tapageuses.

Ainsi, une bonne partie de The Power & The Glory se situe dans la tradition des morceaux 'musclés' chantés par Derek Shulman; hélas, contrairement à la règle en vigueur sur In A Glass House, ceux-ci ne sont plus systématiquement agrémentés de digressions 'minneariennes', et perdent ainsi beaucoup en contraste.

C'est ce caractère unidimensionnel qui, plus encore qu'une inspiration globalement en retrait, range The Power & The Glory parmi les albums mineurs de Gentle Giant, même s'il n'est pas pour autant dénué de très bons moments. Pour n'en citer que deux, «So Sincere» et son arrangement kaléidoscopique, construit autour d'une mélodie vocale et d'un accompagnement de cordes dont la cohérence ne devient évidente qu'au fur et à mesure que l'instrumentation s'étoffe; et «Cogs In Cogs», où la cohésion d'ensemble des cinq musiciens est particulièrement mise à contribution.

Coïncidence troublante, The Power & The Glory sort aux États-Unis au moment où le scandale du Watergate prend des proportions telles que le président Nixon va se trouver, quelques semaines plus tard, contraint à la démission. Derek Shulman dément s'être inspiré de l'affaire (qui a éclaté un an auparavant) pour écrire cette oeuvre conceptuelle qui traite justement du pouvoir politique et de la corruption qu'il génère. Toujours est-il que cette concomitance joue en faveur de l'album, qui entre même dans le Top 50 des meilleures ventes de disques.

Hélas, dans un premier temps en tout cas, Gentle Giant ne peut profiter de ce succès pour asseoir sa réputation scénique, en particulier outre-Atlantique. En effet, il connaît au même moment des problèmes de management avec WWA, qui auront pour conséquence immédiate l'annulation à la dernière minute d'une tournée anglaise célébrant la sortie de l'album. Après force turpitudes légales qui lui coûteront beaucoup d'argent, Gentle Giant se libérera finalement de son contrat, rejoignant ses amis de Jethro Tull au sein de l'écurie Chrysalis, ayant sympathisé avec son directeur-fondateur Terry Ellis à l'occasion des tournées américaines avec le groupe. Une alliance rapidement entérinée par deux tournées, en Angleterre en décembre 1974, et aux États-Unis en janvier 1975. Puis le groupe réintègre Advision en avril et y enregistre Free Hand.


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