«Free Hand» (1975)
Lorsque
l'on consulte les amateurs de Gentle
Giant en leur demandant de
citer leur album préféré du groupe,
une majorité écrasante désigne Free
Hand, ce qui peut étonner au premier abord.
Précédant de si peu un déclin
artistique vertigineux, cette œuvre peut-elle vraiment
marquer
l'apogée artistique des Anglais ? Alors qu'elle s'inscrit
dans une logique de simplification et d'américanisation du
discours de Gentle Giant,
est-elle à même de
symboliser au mieux son originalité pour la
postérité ?
On comprend mieux un tel plébiscite lorsqu'on sait que Free Hand est l'album du groupe ayant obtenu le plus grand succès commercial, et qu'il est aussi et par conséquent celui grâce auquel nombre de mélomanes, américains notamment, se sont familiarisés avec l'art de Gentle Giant. Et force est de reconnaître que cet opus remplit parfaitement son rôle, s'avérant être une synthèse particulièrement habile et séduisante du talent unique des cinq musiciens et d'une aspiration à une plus grande accessibilité.
Le contenu littéraire est au diapason, émancipé de sa préciosité un brin nébuleuse, et collant mieux à une musique à l'énergie rock de plus en plus affirmée. Ce n'est sans doute pas un hasard si la plupart des textes (pour leur grande majorité signés par Derek Shulman) sont des réflexions sur divers aspects de la vie d'un musicien de rock. Ainsi «Just The Same», qui traite avec lucidité des aléas de la notoriété et de la mégalomanie qui règne dans le milieu musical; «Free Hand», allusion acerbe aux déboires de Gentle Giant avec son précédent label; «On Reflection», sans doute sur le même thème même s'il évoque en apparence une histoire sentimentale; «Mobile», et son récit de la vie en tournée, répétitive et débilisante, à vous dégoûter définitivement de vouloir devenir une rock star...
Pour ce qui est de la musique, il est
indéniable que Gentle
Giant est ici au sommet de son art en tant que groupe.
Tout est
parfaitement maîtrisé : les arrangements,
parfaitement huilés, concilient efficacité et
virtuosité avec un brio rarement atteint. Certes, le son
s'est dans une certaine mesure américanisé, mais
la musique retrouve par moments des accents
médiévaux, presque totalement
délaissés sur l'album
précédent : «On Reflection»
surtout, avec son incroyable introduction a-capella et sa
séquence centrale avec Kerry Minnear au chant sur un
accompagnement de flûte à bec et de vibraphone; ou
le court instrumental «Talybont», où
l'on entend également du clavecin. Quant à
«His Last Voyage», Minnear s'y autorise une
incursion dans une veine plus intimiste et
épurée, assez inédite pour Gentle
Giant.
Sorti en septembre 1975, Free Hand confirme rapidement les espoirs placés en lui, puisqu'il atteint la 26ème place des ventes d'albums aux États-Unis. Comme prévu, l'Angleterre se montre beaucoup moins enthousiaste, même si cet album sera le seul du groupe à être référencé dans les classements nationaux. Le mois suivant, Gentle Giant s'embarque pour un long périple nord-américain, immédiatement suivi d'une importante tournée européenne qui s'achève peu avant Noël.
Après l'âge d'or...
Les musiciens auront tout juste le temps de s'accorder un peu de repos bien mérité, avant qu'un nouvel album soit mis en chantier. Une nouvelle série de concerts étant d'ores et déjà prévue au printemps, le groupe ne peut en aucun cas reculer l'échéance, et se met au travail sous une pression d'autant plus forte qu'il ne dispose que de quelques ébauches d'idées. En quatre semaines de répétitions, grâce à un savoir-faire désormais à toute épreuve, Gentle Giant parvient à en tirer assez de matière pour un album.
Les séances, qui ont lieu une nouvelle fois à Advision, seront le théâtre d'une anecdote mémorable, qui montre bien à quel rythme de travail était alors soumis le groupe : le morceau «Design» est en train d'être enregistré alors que les arrangements ne sont pas totalement achevés. Kerry Minnear se réfugie alors seul dans une salle, où il griffonne page après page des partitions, qui sont transmises au fur et à mesure aux autres musiciens, qui les enregistrent aussitôt !!!
Pour donner plus de relief à l'ensemble, il est décidé de «conceptualiser» l'album grâce à des extraits d'une fausse interview, parodiant les questions répétitives et souvent débiles posées au groupe par les journalistes, grâce à la complicité de Phil Sutcliffe, de l'hebdomadaire rock 'Sounds' et amateur de Gentle Giant depuis ses débuts.
Interview
est ce
qu'il convient
d'appeler un album de transition.
Transition entre l'âge d'or du groupe et ses trois derniers
albums, qui traduiront un déclin artistique
inéluctable. Peu à peu, Gentle Giant renonce
à ses spécificités les plus marquantes
pour reformer son discours musical au format du «musicalement
correct» de l'époque. Il est difficile de juger
sur le fond cet opportunisme qui représentait sans doute
alors pour les musiciens le seul moyen d'espérer survivre
à la désaffection soudaine du public pour le rock
progressif.
Par contre, les conséquences musicales, elles, sont bien présentes, et si Interview comprend encore nombre de morceaux intéressants, poursuivant dans la lignée du précédent album, l'instrumentation, par exemple, s'est standardisée. Fini, hormis lors des concerts, les vibraphone, flûte et autres violoncelle. Les rythmes, quant à eux, confirment leurs penchants désormais plus rock, sans dédaigner quelques excentricités, comme par exemple sur «Timing», bâti sur un effet de contretemps étonnant entre la ligne vocale et l'accompagnement.
Les textes de Derek Shulman trahissent un certain désenchantement, prenant le prétexte du concept de l'interview pour offrir une réflexion sur le temps qui passe, à un niveau individuel (l'introspectif «Design») comme collectif (le morceau-titre, bilan lucide et franc de la carrière du groupe, qui place Octopus comme l'album charnière de son œuvre).
A bien des égards, Interview marque la fin d'une époque. Gentle Giant attendra d'ailleurs près d'un an et demi pour franchir à nouveau le seuil d'un studio. Six ans de travail acharné ont laissé les cinq musiciens épuisés, désemparés, et si cet album est malgré tout honorable, c'est avant tout la résultante du savoir-faire infaillible qu'ils ont acquis au fil des albums. Savoir-faire qui ne saurait pallier, hélas, l'absence d'une réelle inspiration...
Comme c'était du reste
prévisible, Interview
s'avère être un échec en termes de
ventes. Celui-ci n'affecte pas pour autant le moral du groupe, qui
connaît alors la période d'activité
scénique la plus intense de sa carrière. Fin
avril 1976 débute une longue
tournée
européenne qui dure jusqu'en juin; Gentle Giant
donne
alors
ses derniers concerts en Angleterre (à l'exception d'une
prestation exceptionnelle pour la BBC deux ans plus tard). Puis
il enchaîne avec un long périple
nord-américain, lors duquel il partage de nombreuses fois
l'affiche avec Yes.
C'est à l'automne, lors d'une nouvelle tournée européenne - qui sera là aussi sa dernière - que plusieurs concerts sont enregistrés avec l'aide du studio mobile de Jethro Tull, et font l'objet en janvier 1977 d'un (excellent) double album live, Playing The Fool. Sa sortie permettra à Gentle Giant de prendre un peu de repos, pour la première fois depuis plusieurs années. Il reprend néanmoins la route pour une nouvelle série de concerts aux États-Unis et au Canada en février et mars 1977, avant de s'exiler aux Pays-Bas, délaissant pour la première fois les studios Advision, pour y enregistrer son huitième album studio, The Missing Piece.
Si
les signes
avant-coureurs d'un
probable déclin artistique
n'avaient pas échappé à la vigilance
des plus perspicaces, The Missing
Piece va contraindre les plus
optimistes à déchanter à leur tour :
Gentle Giant
a bel et bien rendu les armes. Sans forcément
mettre totalement son talent en veilleuse, mais en choisissant une
politique du compromis dont le pendant musical est hélas
plus à même de susciter l'indifférence
généralisée que des passions
exacerbées.
Comme beaucoup de groupes progressifs à l'époque, la seule véritable exception étant Genesis, Gentle Giant opère des choix stratégiques qui vont lui aliéner ses amateurs de longue date, sans pour autant séduire un nouveau public pour lequel, de toute façon, il a déjà dépassé depuis longtemps la date de péremption au-delà de laquelle un groupe se transforme inévitablement à ses yeux en vieux dinosaure inutile et anachronique.
La première face de The Missing Piece est, il faut bien le dire, assez navrante. «Betcha Thought We Couldn't Do It», proclame l'un des titres, autrement dit «vous ne nous auriez jamais crus capables de ça, hein ?». Autodérision certainement, mais tout le second degré du monde ne peut compenser une telle absence de substance musicale. Fait significatif, les durées des morceaux de cette face oscillent entre deux et quatre minutes...
Certes, les choses s'améliorent un peu lorsque l'on retourne son vinyle, et que l'on découvre quelques titres plus fidèles à la tradition de Gentle Giant, comme «As Old As You're Young», qui n'aurait pas déparé Free Hand et qui nous offre la seule prestation vocale de Kerry Minnear sur l'album, «For Nobody», assez rock mais réussi dans le style, ou encore «Memories Of Old Days» (7 minutes !), à la tonalité générale plus acoustique. Pas assez, hélas, pour racheter l'ensemble.
Œuvre bicéphale, The Missing Piece est le reflet des tensions qui agitent alors Gentle Giant, tiraillé entre un Ray Shulman, soutenu par son frère, désireux d'assurer coûte que coûte le succès du groupe, même au prix de concessions aux nouvelles tendances célébrant une musique plus basique, et un Kerry Minnear soucieux de préserver l'héritage de la musique savante qui a fait sa réputation. Inconciliables, les positions vont se radicaliser, cela se traduisant par la mise en retrait de Kerry Minnear, qui ne jouera plus, sur l'album suivant, qu'un rôle secondaire.
Le compromis choisi par Gentle Giant ne satisfait pas plus le public que les membres du groupe, et la perte de terrain commerciale se confirme. The Missing Piece parvient tout juste à se hisser aux dernières places des classements de ventes aux États-Unis, mais ce sera le dernier album du groupe à obtenir ce privilège. Une nouvelle tournée américaine, en novembre 1977, prouve néanmoins paradoxalement (quoique...) que la réputation scénique de Gentle Giant reste intacte. Cruel dilemme que celui d'un groupe constatant l'attachement persistant du public à sa musique mais se montrant incapable d'en retirer le bénéfice en termes de vente de disques...
De
retour en
Angleterre, Gentle Giant
enregistre en janvier 1978 un
concert télévisé pour la
télévision britannique, qui sera sa
dernière apparition publique dans son pays. Il se met
ensuite au travail sur un nouvel album, et investit les studios Lamport
de Londres, possession du guitariste des Who, Peter Townshend, et
produit Giant
For A Day, considéré unanimement et
avec raison comme le ratage majeur de sa carrière. Plus la
moindre référence au passé musical
glorieux des Anglais dans ce recueil de chansons
standardisées (dont les durées varient, si l'on
peut dire, de deux à cinq minutes...), où l'on
est bien en mal de reconnaître le son typique du groupe, tant
les claviers de Kerry Minnear, notamment, sont
relégués à l'arrière-plan,
derrière des guitares désormais despotiques.
Bizarrement, on note quand même la présence d'un
instrumental, le sympathique «Spooky Boogie» que,
pour l'anecdote, les Flower Kings reprenaient sur scène lors
de leurs premiers concerts !
Après une nouvelle tournée nord-américaine durant l'hiver 1978-79, Gentle Giant prend la décision radicale de s'installer de manière permanente aux États-Unis. Puisque seul ce pays lui accorde encore ses faveurs, autant se donner toutes les chances de le séduire en s'imprégnant de sa culture, pense Derek Shulman, à l'origine de cette idée. Entre mai et octobre 1979, les musiciens séjournent donc à Los Angeles, composant et répétant inlassablement, avant d'entrer en studio pour enregistrer le fruit de leur création.
Si Civilian,
l'album en question, n'est
pas à la hauteur de
la quantité de travail investie par Gentle Giant dans sa
réalisation, il constitue toutefois une relative
amélioration par rapport à l'abyssal Giant For A
Day. Le mérite en revient sans doute
à la plus
grande implication dans l'écriture de Kerry Minnear, qui
parvient à rehausser d'un peu d'originalité un
contenu musical définitivement prisonnier des carcans
commerciaux et à la production
américanisée.
Gentle Giant ne survivra pas longtemps à l'enterrement de la décennie qui avait vu sa gloire. La parution de Civilian, au début de l'année 1980, est suivie d'une réunion de crise au sein du groupe. La raison : Derek Shulman et Kerry Minnear ne veulent plus tourner, afin de pouvoir consacrer davantage de temps à leurs familles. Parallèlement, il est devenu clair que l'âge d'or artistique et commercial de Gentle Giant est depuis longtemps révolu. La consécration dont rêvaient les frères Shulman n'est pas au tournant. La tournée américaine de mai et juin 1980 sera donc la dernière, et aussitôt celle-ci terminée, chacun part de son côté.

