Acte 1 : La naissance du mythe
Tout monument, aussi prestigieux soit-il, est doté de fondations. Celles de Gryphon remontent à août 1971, lorsque le jeune guitariste Graeme Taylor (né le 2 février 1954 à Londres) reçoit un coup de téléphone de Richard Harvey (né le 25 septembre 1953 à Enfield, celui-ci joue de la flûte depuis ses cinq ans, avant d'apprendre une foultitude d'instruments). Ils se connaissent depuis le collège et le second propose au premier de les rejoindre, lui et le fantasque Brian Gulland (Brian et Richard fréquentent alors ensemble le fameux Royaf College Of Music). Un peu plus âgé (né à Maidstone, le 30 avril 1951), ce dernier est un bassoniste, mais c'est pourtant lui qui va initier les autres à la musique rock; il est d'ailleurs lui-même initié au cromorne (lointain ancêtre du basson, justement, au son «nasillard») par Richard Harvey. Le trio ainsi constitué se produit trois soirs par semaine dans un restaurant de Fulham Road, et décide bientôt d'adopter le nom de Spellthorne.
Spellthorne joue déjà une musique particulière, combinant les influences Folk du guitariste et mandoliniste Graeme Taylor, et celles issues de la formation classique du multi-instrumentiste Richard Harvey (flûte, harmonium, cromorne, etc.) et de Brian Gulland. Il faut préciser qu'à l'époque, l'Angleterre se prend de passion pour son patrimoine folklorique, célébré par des formations comme Pentangle ou Fairport Convention, et d'autres moins connues comme Tudor Ludge, The Trees, Spirogyra, Fushia ou Mellow Candle, ancêtres des Iona ou Mostly Autumn d'aujourd'hui. Notre trio, pour sa part, est fasciné par les sons du clavecin et des cromornes, ainsi que par le mélange jazz-blues et musique élisabéthaine pratiqué par John Renbourn. Son choix d'interpréter leur mixture particulière leur paraît alors tout naturel, mais il décide de le faire avec un certain recul ainsi qu'une bonne dose d'humour.
Au cours d'un concert, les trois compères rencontrent David Oberlé, alors batteur d'une formation heavy-progressive nommée Juggernaut. Contrairement aux membres de Spellthorne, il ne possède pas de solide éducation musicale. Pourtant, les quatre musiciens se lient d'amitié, et Oberlé se voit bientôt proposer d'intégrer le groupe. Pour coller davantage à l'aspect «rétro-acoustique» alors en vogue, il délaissera dans un premier temps sa batterie pour un assortiment de percussions. C'est aussi à ce moment que Spellthorne décide de changer de patronyme. Les quatre musiciens optent pour Gryphon, créature mythique hybride (en gros, la partie inférieure du lion combinée à la partie antérieure de l'aigle, euh... c'est «griffon» en français) pour une musique hybride devenue mythique !
Le
groupe tourne
alors beaucoup dans
Londres et ses environs (dans des restaurants à la
déco médiévale, des lycées,
universités et autres clubs folks), il commence tout
naturellement à se faire remarquer. Harvey et Gulland sont
même conviés à participer à
l'enregistrement d'un disque de musique classique, XVIe Century French Dance Music.
C'est donc en août 1972 que Richard Harvey est
contacté par Laurence Aston de Transatlantic Records. La
maison de disques n'est autre que celle de leurs principales influences
: Pentangle et John Renbourn ! Malgré leur jeune
âge et le fait que Taylor ou Harvey habitent encore chez
leurs parents, les membres du groupe n'hésitent pas
longtemps et acceptent de signer un contrat. Gulland et Harvey quittent
le Royal College Of Music sans grand regret : leurs cheveux longs et
leurs tenues bariolées n'étaient pas vues d'un
très bon œil, là-bas...
Avec le manque d'expérience caractérisé par leur jeune âge, les quatre compères enregistrent leur premier album éponyme en une semaine. Il sort au début de l'année 1973. Bien que lors de leurs concerts, ils interprètent de nombreuses compositions personnelles, cette première œuvre est principalement constituée de reprises de morceaux traditionnels réarrangés. De courts titres du Moyen-Âge, du XVIe et du XVIIe siècles se succèdent donc ainsi que des thèmes folk, et même un titre signé par Henry VIII en personne. Les rôles de chacun ne sont pas encore clairement définis, ainsi David Oberlé partage les parties chantées avec Brian Gulland et Graeme Taylor, ces deux derniers officiant aux clavecin, orgue et harmonium en plus de leurs instruments respectifs. Richard Harvey se consacre pour sa part aux parties de flûtes et cromornes en plus de quelques passages de mandoline, clavecin et guitares.
Autant
le dire tout de suite, et vous
devez bien sûr vous en douter, cet album n'a que peu
à voir avec le rock progressif. Mais il a, pour ainsi dire,
aussi peu à voir avec les styles en vogue l'année
de sa sortie, ce qui en fait une œuvre réellement
à part et originale, ne serait-ce que par son aspect
entièrement acoustique.
De plus, il serait injuste de passer sous silence les deux compositions personnelles du groupe : la jolie berceuse «Touch And Go» (1:29) interprétée et composée par Richard et Graeme à la flûte et à la guitare (acoustique, évidemment) alors que leurs collègues étaient sortis acheter des «Fish and Chips» !; et sans conteste le meilleur titre de cet album, «Juniper Suite» (4:49), très proche du Mike Oldfield le plus médiéval.
Parmi les autres morceaux, ce sont les instrumentaux qui finissent de nous convaincre. Les parties chantées se rapprochant un peu trop du côté «chansons à boire», genre horde de Hobbits debout sur les tables, pintes de bière à la main ! Certes, il faut voir là l'aspect humoristique et le recul voulu par Gryphon. Pourtant, à de rares (et belles) exceptions près, le chant peut nous émouvoir, sur «The Astrologer» (3:12) notamment.
On l'a vu, dans le contexte anglais de l'époque, fortement réceptif vis-à-vis de la musique folk, ce premier album remporte un succès d'estime. Gryphon fut même alors le seul et unique groupe à avoir eu l'opportunité de passer quatre fois en direct la même semaine sur les ondes de la BBC !
A l'automne, le groupe aura également l'opportunité de tourner à travers le Royaume-Uni, l'Irlande, la Belgique et les Pays Bas avec Lindisfarne (autre groupe folk qui tournait souvent avec Genesis, signé comme lui chez Charisma) et Refugee. Il est presque aussitôt contacté par le metteur en scène de théâtre Peter Hall pour composer la musique d'une production de La Tempête de Shakespeare, ce qui lui vaudra immédiatement un grand nombre d'articles dans les journaux et une reconnaissance accrue.

