Acte 2 : Diagenèse
Pour
son second album, Midnight
Mushrumps, qui sort au début de
l'année 1974, Gryphon
tente d'ores et déjà la synthèse entre
rock et musiques plus anciennes. Il voit le renfort d'un
cinquième membre, en la personne de Philip Nestor.
Né à Epsom le 2 septembre 1952 et ami d'enfance
de David Oberlé, il tiendra la basse - électrique
et acoustique - et quelques chœurs.
En l'espace d'un an, les progrès sont faramineux, et Midnight Mushrumps peut être porté sans contestation possible au panthéon des œuvres marquantes des années 70. Toujours fortement acoustique, la musique qui y est proposée s'électrifie peu à peu : quelques parties de basses, mais aussi l'utilisation d'un 'yamaharmonium' ou d'un 'clavier glockenspiel'. Evidemment, la guitare acoustique, le basson, les flûtes et les cromornes restent au centre du son Gryphon.
La composition la plus marquante de ce Midnight Mushrumps est la suite éponyme qui remplissait à l'époque une face entière du LP avec ses dix-neuf minutes de développements instrumentaux. Elle est l'œuvre de Richard Harvey, et est en fait inspirée en partie des thèmes les plus marquants écrits pour La Tempête. Le tout fait pourtant preuve d'une très grande cohésion. Une superbe pièce symphonique, dominée par les flûtes, orgue et harmonium de Harvey tandis que la guitare acoustique et le basson créent moult rebondissements. La composante rock est amenée par une section rythmique fine et délicate mais indispensable à la bonne tenue de l'ensemble. La basse de Nestor, notamment, remarquable de précision, apporte un plus indéniable à Gryphon. Si on ne peut pas encore parler d'une véritable batterie, les percussions se font plus présentes et puissantes, voire symphoniques avec l'utilisation de timbales. Pour finir, la culture classique de Harvey se fait sentir, ce qui ne manque pas de différencier ce 'magnum opus' des grandes fresques oldfieldiennes de la période, peut-être moins rigoureuses et ne possédant pas l'énergie et la cohésion d'un 'vrai' groupe.
Le
reste de l'album est
constitué, à l'exception d'une reprise d'un
morceau traditionnel, de compositions personnelles, tantôt
chantées par un Oberlé à la voix douce
et délicate, tantôt instrumentales. Si elles ne
demeurent pas aussi définitives que la suite qui les
précède (!), elles n'en restent pas moins
recommandables, comme en témoigne
«Ethelion» (5:15), et son superbe final
partagé entre flûte et basson. Un bien bel album
qui puise sa force et son originalité dans son
intemporalité, que ce soit avec les influences du
passé ou avec les quelques concessions au
présent, le tout est combiné par un groupe
maître de son art.
Après la sortie de Midnight Mushrooms, le 'buzz' autour du groupe ne cesse de s'intensifier, avec des concerts, des passages à la télévision et à la radio. Voulant profiter de ce fait, Gryphon se remet rapidement au travail sur un nouvel album. Fans de Yes depuis toujours (Richard et Brian ont même déjà croisé Rick Wakeman au Royal College Of Music), les membres du groupe sautent le pas et décident de créer une œuvre pleinement progressive, sans toutefois renier leur caractéristique 'médiévalo-élisabethaine'. Pour ce faire, Graeme Taylor et Philip Nestor électrifient pour de bon leurs instruments, David Oberlé se dote d'un impressionnant kit de batterie, et Richard Harvey est désormais caché derrière une cathédrale de claviers, tous synthétiseurs dehors !
Edité
à la fin de
l'année 1974, Red Queen To
Gryphon Three, le troisième album de Gryphon,
inspiré d'une combinaison de jeu d'échec, est en
tous points une réussite, que chaque mélomane
progressif se doit de posséder, bien en vue, dans sa
collection.
Constitué de quatre titres instrumentaux de durée égale (dix minutes), Red Queen To Gryphon Three fait montre d'une complexité accrue avec l'enchevêtrement de thèmes alambiqués qui doivent autant au rock symphonique qu'au folk et à la musique classique et médiévale, et sont même agrémentés d'une pointe de jazz. Cette mixture des plus subtiles résulte d'un travail de composition proprement inouï. Il faut par conséquent un certain nombre d'écoutes pour apprivoiser chacun des morceaux. Toutefois le fan de prog pavlovien sera immédiatement séduit par une basse 'squirienne', une flûte fluide et délurée, une guitare tantôt saturée, tantôt délicate ou de superbes envolées de claviers symphoniques. Pour le reste le temps fera son œuvre et les nombreux thèmes, tous plus beaux les uns que les autres, finiront de convaincre l'amateur éclairé quant à l'excellente tenue de l'ensemble.
De manière tout à fait logique devant sa qualité, cet album sera celui de la consécration pour Gryphon. Consécration qui se concrétise par une tournée américaine en première partie de Yes (mais aussi parfois de Steeleye Span et du Mahavishnu Orchestra) de pas moins de cinquante-six dates à l'automne 1974. Red Queen To Gryphon Three sera par ailleurs le seul album de Gryphon distribué aux États-Unis.
Cette tournée les fit jouer dans des lieux aussi mythique que le Madison Square Garden devant 68 000 spectateurs ou le Boston Astrodome, ce qui vaut les commentaires les plus 'rock'n'roll' des membres de Gryphon : «ça prenait déjà plus de 25 minutes pour se rendre des loges à la scène», dixit Graeme Taylor à propos de la démesure du Madison Square Garden; ou «si c'est jeudi, ce doit être Boston», commente David Oberlé sur la difficulté de se retrouver dans ce planning de folie.
Au cours de ce périple, les musiciens de Gryphon se lient d'amitié avec ceux de Yes, et des bœufs sont fréquents lors des concerts. De retour au Royaume-Uni, alors que Richard Harvey, peut-être pour revenir à des choses plus terriennes ou profiter de cette notoriété croissante, sort son premier album solo, Divisions On A Ground, constitué de pièces baroques jouées à la flûte, dont un concerto de Vivaldi et une sonate de Haendel, Graeme Taylor et David Oberlé sont, pour leur part, invités par Steve Howe à l'accompagner sur son premier album solo Beginnings. On y entend également Malcolm Bennett, qui n'est autre que le nouveau bassiste (il jouera aussi quelques parties de flûte) de Gryphon.
Nous
retrouvons donc Malcolm Bennett
sur Raindance,
le quatrième album du groupe sorti
à l'automne 1975 et le dernier à
paraître chez Transatlantic. Loin d'être
décevant, cet opus n'égalera hélas pas
en qualité les deux précédents. Les
protagonistes de Gryphon
profitent de cet album pour y mêler
leurs différentes influences, de façon moins
subtile et plus directe qu'auparavant. Ils décident de lui
donner un feeling plus moderne afin de ratisser une audience plus large
avec des chansons, des titres plus courts et un son plus rock. De
l'aveu même du groupe, ces changements aurait
été apporté par Malcolm Bennett. Autre
fait marquant de Raindance,
le relatif retrait de Gulland tant au
niveau des compositions (aucune de sa part) que du son puisqu'il n'y
officie qu'au basson.
Le tout est donc sensiblement plus accessible mais n'en reste pas moins original : une composition 'funky-médiévale', «Down The Dog» (2:44), rythmique chaloupée et clavinet à l'appui. Un beau titre planant, dominé par les claviers de Harvey, «Raindance» (5:45), et sur lequel on retrouve en bruit de fond un orage enregistré par le groupe pendant les sessions. De courts instrumentaux (1 à 3 minutes) dans l'esprit du premier album avec un son plus ancré dans son époque et des chansons dominées par la voix fragile et délicate d'Oberlé (il a pris des cours de chant en vue de cet album) dont une reprise assez fidèle de «Mother Nature's Son» des Beatles.
Rien de bien transcendant, certes, mais rien de rédhibitoire non plus sur cet album qui ne serait pas ce qu'il est sans cette pièce de résistance de seize minutes, «(Ein Klein) Heldenleben», composition instrumentale de Harvey qui, sous des atours plus modernes et yessien (dont une basse héritée de Chris Squire et une guitare 'howienne') n'est pas sans rappeler les fastes de «Midnight Mushrumps», à grands renforts de flûtes, cromornes et basson. Un titre qui justifie à lui seul la possession de ce Raindance.

