En cette année 1979, Steve Hackett est au mieux de sa forme, épanoui et définitivement convaincu d'avoir fait le bon choix en quittant Genesis deux ans plus tôt; le succès commercial de Spectral Mornings lui donne apparemment raison. Peu après sa sortie en mai, il entre dans le Top 10 des meilleures ventes d'albums, et reste dans les charts britanniques pendant trois mois. La tournée européenne de mai-juin 1979, bien plus importante que la précédente (plus de 40 concerts au total, dont quatre en France : Paris, Lille, Lyon et Nice), et surtout une prestation en tête d'affiche du fameux festival de Reading, le 25 août, prennent des allures de consécration. Même si l'on s'accorde à les trouver un peu effacés, les accompagnateurs du guitariste composent un groupe de scène très efficace, totalement au service de l'affirmation de son leader. Une tournée anglaise, en octobre-novembre, lors de laquelle est présentée une nouvelle composition, "The Steppes", enfonce le clou.
C'est cette fois à Londres (au studio Wessex Sound) qu'est enregistré l'album suivant, au début de l'année 1980. Des séances à l'atmosphère différente des précédentes : "Nous avons fait cet album très rapidement. Nous avons répété les morceaux, puis nous sommes entrés immédiatement en studio, sans passer trop de temps à peaufiner les détails. C'était une approche nouvelle pour moi, qui étais jusqu'alors très méticuleux en la matière. Mais j'étais impatient de reprendre la route et jouer ces morceaux sur scène...". Dans les interviews qu'il accorde à la sortie de Defector, Hackett annonce cependant qu'il prévoit de changer d'optique pour l'album suivant. Ce qui sera effectivement le cas...
Une
trame conceptuelle
sous-tend l'album. Son thème
: un transfuge ("defector") d'Europe de l'Est (n'omettons pas de
rappeler que la guerre froide fait rage à
l'époque...) découvre que les Occidentaux
rêvent en couleur ! "Plus tard, lorsque j'ai
tourné dans les Pays de l'Est, je me suis rendu compte qu'il
y avait réellement une restriction au niveau des couleurs :
les immeubles étaient peints en deux couleurs, le reste
était du béton... L'intérieur des
églises était le seul endroit vraiment
coloré !".
Deuxième et déjà dernier album enregistré par Steve Hackett avec son groupe de scène constitué deux ans plus tôt, Defector reconduit logiquement les options progressives de son prédécesseur. Avec une tendance plus prononcée à l'éparpillement puisque qu'on trouve, non plus un, mais deux morceaux 'décalés' ("Sentimental Institution" et "The Show", à oublier tous deux d'urgence, mais heureusement placés en fin de l'album, ce qui sent le remplissage à plein nez !).
Pour le reste, l'œuvre est de très bonne tenue et manque tout juste d'égaler Spectral Mornings. On retrouve ainsi d'excellents morceaux, comme "The Steppes" ou "Slogans", qui viendront grossir le nombre de classiques de concert, mais aussi quelques autres moins inspirés ("Time To Get Out" ou "Jacuzzi"), du fait notamment d'une palette instrumentale plus réduite, visant sans doute à renforcer la cohésion du groupe. Hélas, la richesse sonore s'en ressent beaucoup.
Sur l'ensemble, les apparences sont sauvées, mais on ne peut s'empêcher de sentir, avec le recul des années, que le doute avait commencé à s'installer chez Hackett, confronté alors au dénigrement généralisé du progressif. Très peu surent alors renverser la tendance. Certains virent en Defector un début d'ouverture. La suite montra pourtant qu'il ne s'agissait que d'un égarement, voire d'une dispersion.
Même si l'heure n'est plus au rock progressif depuis longtemps, le succès commercial de Steve Hackett ne se dément pas avec Defector, il est vrai très proche musicalement de son prédécesseur. Il se permet même de faire un peu mieux dans les 'charts', obtenant cette fois la neuvième place, ce qui se concrétise bientôt par un disque d'or. La tournée britannique de juin-juillet 1980, qui suit immédiatement la sortie de l'album, montre un Hackett plus sûr de lui que jamais, qui a troqué ses tenues de scène très 'seventies' (chemises amples et grandes bottes) contre un Jean et un t-shirt noir, et communique davantage avec le public. "Je me suis beaucoup plus impliqué dans tous les aspects de cette tournée", déclare-t-il alors. "Je voulais être plus proche des gens, avoir une approche moins analytique des choses qu'avec Genesis".
Avant d'entreprendre, en septembre et octobre, sa première tournée nord-américaine, Hackett débute discrètement l'enregistrement d'un album de compositions pour guitare classique. Celui-ci, ne bénéficiant pas du soutien de Charisma (les relations d'Hackett avec son label vont progressivement se dégrader à partir de ce moment), ne verra le jour que trois ans plus tard, sous le titre de Bay Of Kings... et sur un autre label ! De retour du Nouveau Continent, Hackett et son groupe finissent l'année par une série de concerts en Europe, moins nombreux qu'auparavant puisque centrés sur les Pays-Bas, la Norvège et l'Italie - rien pour la France !
La stagnation musicale constatée par Hackett avec Defector l'incite, au retour de cette tournée, à prendre une décision radicale, celle de remercier l'essentiel de son groupe, ne conservant (outre son frère John, évidemment) que le claviériste Nick Magnus. Des démissionnés, seul John Shearer fera un tant soit peu parler de lui par la suite, accompagnant quelques temps l'ex-chanteur d'Uriah Heep, David Byron...
C'est donc dans une optique nouvelle qu'Hackett entame avec le seul Nick Magnus (qui, outre les claviers, se charge des programmations rythmiques) l'écriture et la réalisation de Cured. Le principal objectif du guitariste est alors d'explorer davantage ses propres possibilités vocales. La décision de se passer de chanteur, découlant à l'origine de raisons pratiques (Peter Hicks n'était présent sur scène que pour un tiers des concerts), devient pour Hackett un défi qu'il décide de relever en usant de sa propre voix. Du même coup, il renonce à poursuivre certaines de ses investigations musicales. "Effectivement, à cette époque, je travaillais beaucoup l'aspect vocal, j'essayais de développer une personnalité vocale qui, il est vrai, allait parfois dans une direction opposée à ma personnalité musicale. Je n'ai pas décidé consciemment d'écrire des morceaux plus commerciaux. Je pense que je me cherchais avec cet album...".
Quelques
secondes
suffisent
à se mettre dans le
bain : les harmonies vocales a-cappella qui introduisent "Hope I Don't
Wake" annoncent une couleur variété que la suite
ne démentira hélas que très
partiellement. La réduction de l'effectif au duo
Hackett/Magnus,
c'est-à-dire le strict minimum,
achève de nous convaincre que l'objectif poursuivi par Cured
n'est pas de nous proposer d'intenses passes d'armes instrumentales.
Soit. Mais était-il vraiment nécessaire de
l'affirmer avec tant d'insistance ?
Quelles qu'aient été les pressions d'ordre commercial, conscientes ou non, ayant incité le guitariste à mettre au placard toute ambition progressive, on ne peut que rester perplexe. Comment Hackett a-t-il pu se laisser convaincre qu'il pourrait d'un coup de baguette magique se reconvertir en chansonnier à succès ? Il y a bel et bien erreur de casting. En dépit de sa bonne volonté, ses interventions vocales ont pour seul et invariable effet d'anesthésier totalement son discours musical. Qui, la plupart du temps, est assez proche de ce que Camel produira l'année suivante avec The Single Factor : une espèce de pop mélodique fadasse ("Can't Let Go" étant un sommet, si l'on peut dire, en la matière) dont les quelques sursauts d'ambition (rares, il convient de le préciser) ne font qu'accentuer l'amertume de l'auditeur.
Convenons que, pour l'époque, les programmations de batterie sont plutôt réussies; mais elles le sont d'autant plus que l'élément rythmique est la plupart du temps sacrifié (ou tout au moins simplifié) au profit de mélodies aussi accrocheuses que possible. Lorsque la musique prend des consonances plus progressives (sur l'instrumental "The Air-Conditioned Nightmare" quasi exclusivement), leurs carences n'en sont que plus flagrantes. Guitares et claviers, quant à eux, paraissent rivaliser de discrétion pour laisser en toutes circonstances le premier rôle à la voix fluette et insipide d'Hackett.
Même si une certaine baisse de popularité se confirme, Cured parvient, à sa sortie en août 1981, à se hisser à la quinzième place des ventes d'albums en Angleterre. Ce succès lui permet d'envisager une nouvelle tournée européenne. Il constitue pour cela un nouveau groupe de scène, où l'on retrouve John Hackett à la flûte et découvre une section rythmique toute neuve, comprenant Chas Cronk (ex-bassiste des Strawbs) et Ian Mosley (ancien batteur de Darryl Way's Wolf, Trace et Gordon Giltrap).
La
tournée
débute
en août
(avec un nouveau passage au festival de Reading le 28) et se poursuit
jusqu'en novembre, visitant notamment l'Europe de l'Est où
Hackett
découvre qu'il est plus populaire là-bas
que ses ex-collègues de Genesis ! La France, elle,
bénéficie de deux dates seulement : Paris
(Pantin) et Colmar. Puis le quintette traverse l'Atlantique pour une
tournée nord-américaine en octobre et novembre.
Le concert du 11 novembre au Savoy Theatre de New York est
enregistré en vue d'un (hypothétique) album
live...
L'année 1982 est, comparativement à la précédente, plutôt calme pour Steve Hackett, qui met en chantier son album suivant, sans se presser particulièrement. L'enregistrement de Highly Strung, effectué aux Berry Street Studios de Londres, s'étalera en effet de février à novembre 1982. Outre Hackett et Magnus, participent aux séances Ian Mosley, ainsi que pour des apparitions plus épisodiques, le violoncelliste Nigel Warren-Green et le contrebassiste Chris Laurence.
Une période émaillée seulement par quelques apparitions publiques exceptionnelles. Le 12 juillet, Hackett et son groupe participent à un festival ("Elixir") en France; le 2 octobre, le guitariste rejoint ses anciens collègues de Genesis, le temps d'un rappel, lors de la reformation du groupe (ou plus exactement les retrouvailles de Peter Gabriel et du trio Banks-Rutherford-Collins) à Milton Keynes, devant 60.000 spectateurs; le 13 décembre, il participe à un concert de soutien pour l'aide médicale à destination de la Pologne ravagée par la guerre civile, dans la salle de concerts ouverte à Londres par Virgin, The Venue; enfin, le 28 janvier 1983, il donne un concert en soutien à l'hôpital pour enfants de Tadworth, menacé de fermeture, à Guildford, lors duquel il est rejoint sur scène par Peter Gabriel et Mike Rutherford. Les sommes recueillies permettent finalement de sauver l'hôpital. Au même moment est publié un avant-goût du nouvel album, "Cell 151" qui sera son plus grand succès en solitaire.
Après
Cured,
Steve Hackett
n'eut pas besoin de
forcer son talent pour donner l'impression de reprendre du poil de la
bête. Si Highly Strung
apparaît comme un sensible
regain de créativité, il ne s'agit pas pour
autant d'une œuvre impérissable et en aucun cas
d'un retour
du guitariste à sa forme des grands jours. Deux atouts
jouent en faveur de l'album : la présence au poste de
batteur de l'excellent Ian Mosley, et (ceci expliquant sans doute cela)
la plus grande importance donnée aux séquences
instrumentales.
Le premier morceau, "Camino Royale", devenu depuis un passage obligé de toutes les prestations scéniques d'Hackett, aurait pu donner son titre à l'album, car on retrouve son thème principal à deux autres reprises (cité dans la partie centrale de "Cell 151" et repris, sous une forme totalement instrumentale, dans le titre de conclusion "Hackett To Pieces"). Celui-ci permet à Mosley de donner d'emblée le ton : son jeu touffu imprime à l'ensemble une densité et une tension qui faisaient cruellement défaut sur Cured; même si l'on regrette une nouvelle fois l'absence d'un véritable bassiste... Outre quelques envolées instrumentales intéressantes, ce sont évidemment les deux instrumentaux, "Always Somewhere Else" et "Group Therapy", qui retiennent l'attention.
Pour le reste, les mêmes constats demeurent : lorsqu'il revêt le costume de chanteur, le flamboyant guitariste perd invariablement une bonne partie de son charisme. On notera toutefois que ses velléités vocales sont moins pénibles lorsqu'elles s'expriment dans un registre plus intimiste, comme c'est le cas sur "India Rubber Man" dont la séquence centrale en duo piano-harmonica évoque fortement le Camel de Dust And Dreams. Bref, au total, un album honorable dont, à l'époque, il semblait normal de se contenter...
Highly Strung sort finalement en mars, alors que le conflit entre Hackett et Charisma connaît son apogée. Le principal litige entre les deux parties concerne la publication d'un album live, ce à quoi le label se refuse obtinément. Après une tournée britannique d'une vingtaine de dates en avril-mai 1983, le divorce est consommé. Steve Hackett signe avec le label Lamborghini, sur lequel sort en novembre de la même année Bay Of Kings.
Le
titre fait
référence à un
endroit du Brésil nommé "Angra Dos Reis", une
baie comptant plus de trois cents îles. On trouve
essentiellement sur cet album des compositions écrites
spécialement (à l'exception de nouvelles versions
de "Horizons" et "Kim"), jouée à la guitare
classique avec le renfort sur certains titres de John Hackett
à la flûte et Nick Magnus aux nappes orchestrales.
"J'ai toujours cru qu'une moitié de moi-même est
née pour jouer de la guitare acoustique, et l'autre pour
jouer de la guitare rock", déclare alors Hackett, "toutes
les deux avec la même passion".
Les albums acoustiques/classiques de Steve Hackett, et Bay Of Kings comme les autres, ne s'adressent évidemment pas en priorité aux amateurs de rock progressif, mais ils ont au moins ceci d'intéressant qu'ils prouvent, si besoin est, que notre genre de prédilection recèle quelques excellents instrumentistes et/ou compositeurs, au point qu'ils sont parfois reconnus par le milieu classique, pourtant réputé très fermé.
La
guitare classique
est un instrument
qui demande une
parfaite maîtrise et, surtout, une grande finesse de jeu.
Deux qualités que possède
indéniablement Hackett,
dont le jeu tout en
délicatesse et en fluidité ne trompe pas.
D'ailleurs, Sir Yehudi Menuhin utilisa un titre de Bay Of Kings
comme
générique de son émission
télévisée de "From Kew To The Findhorn
Foundation".
Difficile toutefois pour nous d'aller vraiment au-delà de cette admiration un peu distante : pour le non-initié, difficile de juger des mérites de ces compositions au regard de la production musicale considérable des siècles qui les ont précédés...
Bay Of Kings, Momentum et A Midsummer Night's Dream sont ainsi trois albums d'une indéniable beauté plastique et d'un potentiel émotionnel certain, mais qu'il est difficile de considérer, comme il tend à le faire, comme le sommet de son oeuvre, et ce dans la mesure où ils ne reflètent qu'une facette de son talent. Le penchant éclectique de Steve Hackett ne s'est jamais aussi bien exprimé que lorsque le guitariste s'attache à préserver une unité. Quand, à l'inverse, il se replie sur un seul vecteur de son inspiration, l'homogénéité tourne à l'uniformité.
Il en est de ce point de vue de même de certains de ses albums électriques/chantés - si lui a l'impression d'y avoir dit des choses essentielles, il n'est pas sûr qu'elles soient perçues comme telles par le public - et de ses œuvres acoustiques : ceux-ci pourront nous restituer sur leur totalité une bonne partie du Steve Hackett que nous aimons. Il n'en demeure pas moins qu'il nous manque le reste pour avoir la magie : ces fantastiques effets sonores que lui autorise l'électricité et dont il sait si bien tirer parti. Acousticité et électricité sont chez lui comme les deux yeux qui autorisent le relief. Qu'un seul des deux manque sur la longueur et le charme est rompu...

