Après une tournée anglaise d'une quinzaine de dates en compagnie de son frère John, qui s'achève en apothéose avec une prestation à guichets fermés au prestigieux Barbican de Londres le 21 novembre, Steve Hackett s'attèle à l'écriture d'un nouvel album électrique. Till We Have Faces (un titre inspiré par C.S. Lewis) sera enregistré à Rio De Janeiro, ville dont le guitariste est désormais familier suite aux visites répétées à la famille de son épouse lors des fêtes de fin d'année. Autour de lui et du fidèle Nick Magnus, des musiciens locaux, principalement des percussionnistes (de retour en Angleterre, Ian Mosley, qui entre-temps a rejoint Marillion, ajoutera néanmoins des parties de batterie). "Till We Have Faces était un album à deux facettes, précise Hackett, avec d'un côté les morceaux structurés, de l'autre les expérimentations rythmiques plus spontanées. Avec le recul, je pense que j'aurais dû encore plus m'éloigner de la musique européenne, et faire quelque chose dans une pure veine 'world-music'... En tout cas, travailler avec tous ces percussionnistes fut une expérience très formatrice pour moi. J'ai rencontré la plupart d'entre eux dans la rue. Je les écoutais jouer, et si ça me plaisait, je les ramenais avec moi dans le studio. Nous enregistrions la nuit, de minuit à huit heures du matin, et comme il y avait des travaux dans l'appartement au-dessus du mien, je n'ai quasiment pas dormi de tout mon séjour...".
Si
les albums
sortis par Steve Hackett
depuis le
début de la décennie donnaient l'impression d'un
certain égarement, Till We Have
Faces marque
indéniablement l'apogée de cette
période d'incertitudes. Ne sachant visiblement pas trop quoi
faire pour renouer avec son succès passé, le
guitariste choisit alors de se lancer dans une expérience
radicale, qui ressemble à un coup de poker :
délaisser en partie ses influences européennes
pour s'imprégner des rythmes et atmosphères de la
musique brésilienne, entre autres effluves exotisantes.
Convenons que l'expérience est originale, et à certains égards en avance sur son temps par son éclectisme stylistique. Mais est-elle pour autant passionnante ? Là, avouons que, pas plus que sur les précédents albums, le talent de chansonnier d'Hackett ne convainc, si peu porté qu'il est vers une quelconque ambition musicale. Paradoxalement, on note quelques belles parties de guitare (sur la ballade bluesy "Let Me Count The Way" par exemple), émergeant d'un travail de production pour le moins fadasse.
Si l'inspiration est parfois très déficiente (le sincèrement insupportable "Myopia"), certains titres sortent du lot et constituent ce que l'on pourrait appeler des réussites mineures : le mystérieux "What's My Name" et son orchestration inspirée; "The Rio Connection", instrumental proche d'un jazz-fusion à la Jeff Beck/Jan Hammer; et le travail des percussionnistes brésiliens sur quelques morceaux. Ce n'est hélas pas assez pour empêcher Till We Have Faces de figurer parmi les œuvres les plus oubliables de Steve Hackett. Mais si certains allèrent jusqu'à dire que le guitariste touchait ici le fond, ils n'avaient encore rien vu, puisque deux ans plus tard, on allait le retrouver avec Steve Howe en train de continuer à creuser... GTR était né !
Contrairement à ses prédécesseurs, Till We Have Faces, qui sort en septembre 1984 (notons en passant qu'il existe une bonne dizaine de rééditions CD différentes - la meilleure étant évidemment la dernière en date chez Camino Records, qui comprend quelques titres bonus), n'est pas promu par une tournée. Deux raisons à cela, d'ordre pratique et financier. "Tout d'abord, il était difficile d'emmener tous ces percussionnistes avec moi sur la route. Mais si je n'ai pas fait de tournée pour cet album, c'est avant tout parce que mon management de l'époque n'avait pas l'assise financière suffisante pour en organiser une. C'est donc resté un rêve sans lendemain...". C'est dans ces circonstances que va naître de l'imagination d'Hackett un projet spécifiquement destiné à renouer avec la scène : GTR...
C'est de Brian Lane, manager de Yes dans les années 70 puis d'Asia, que viendra l'impulsion décisive. "Je connaissais vaguement Brian depuis plusieurs années, et un jour il m'a dit qu'il voulait travailler avec moi, mais pas en tant qu'artiste solo, plutôt avec un groupe. Comme j'aspirais justement à former un nouveau groupe pour faire des concerts, j'ai saisi l'idée au vol. A l'origine, j'allais être le seul guitariste, mais Brian m'a appris que Steve Howe venait de quitter Asia, et ma femme Kim a alors suggéré que nous essayions de faire quelque chose ensemble, à deux guitares. J'ai donc appelé Steve, que j'avais un peu perdu de vue. Nous avons décidé de nous retrouver pour jouer ensemble et voir ce que ça donnait. Le jeu et les idées de Steve m'ont complètement séduit, et le projet fut véritablement mis sur les rails...".
Nous sommes en décembre 1984, et le recrutement des autres musiciens commence. "Je voulais absolument que ce soit un vrai groupe, pas simplement un album en l'air, réunissant deux guitaristes célèbres...". Au poste de chanteur, Hackett choisit Max Bacon, doté d'une expérience conséquente (quatre albums avec le groupe Nightwing et un avec Bronz, entre 1980 et 1983) : "Nightwing avait repris l'un de mes morceaux, "Cell 151". J'étais allé les voir jouer et j'avais été très impressionné par la voix de Max. Je me suis dit que si je retravaillais avec un chanteur, ce devrait être lui...". Le batteur, Jonathan Mover, est un Américain exilé en Angleterre qui a brièvement fait partie de Marillion avant l'arrivée de Ian Mosley (on reste en famille !). "Il harcelait le bureau de mon manager en disant qu'il aimait beaucoup ce que je faisais... Finalement, après avoir auditionné un tas de candidats qui ne collaient pas, je me suis souvenu de lui en désespoir de cause. Il s'est avéré être aussi bon qu'il le prétendait ! C'est lui qui a ensuite recommandé le bassiste, Phil Spalding, qui était le bassiste de scène de Mike Oldfield et avait également joué avec Toyah".
Sur les compromis artistiques qu'impliquait une démarche comme celle de GTR, Hackett fut d'emblée assez lucide, même si au final ses craintes s'avéreront plus que confirmées. "Quand j'ai mis ce projet en chantier, je ne pensais pas forcément que l'album qui en résulterait serait le meilleur du monde, ou même de ma carrière. J'espérais avant tout qu'il aurait du succès et qu'il me permettrait de rejouer devant des publics conséquents. Former GTR fut ce qu'il convient d'appeler une décision stratégique. La tactique que j'avais utilisée jusqu'alors, consistant à frapper à la petite porte de l'industrie musicale, avait fini par montrer ses limites. J'ai décidé de frapper à la grande porte, d'aborder le 'business' de front... Je dirais que ma démarche était d'une certaine manière le fruit du désespoir".
L'implication
dans le
projet de Brian
Lane, Steve Howe et
Geoff Downes (qui assure la réalisation artistique, tout en
travaillant parallèlement au troisième album
d'Asia) suscite logiquement l'intérêt du label
Geffen, mais l'affaire n'est pas conclue. C'est finalement avec Arista
que signe le nouveau groupe. L'année 1985 sera presque
totalement consacrée à l'enregistrement de
l'album, qui s'étend sur près de huit mois, une
durée qu'Hackett
juge tout à fait excessive.
"Avec Yes et Asia, Steve Howe avait l'habitude d'un grand luxe. Il
voulait enregistrer dans les meilleurs studios, peaufiner chaque
détail. C'est quelqu'un qui n'a jamais, contrairement
à moi, voulu s'installer un studio à domicile. Le
problème, c'est que tout cela a fini par coûter
très cher, et nous nous sommes endettés
considérablement, au point que même si l'album a
plutôt bien marché au final, GTR ne fut jamais
vraiment une opération rentable".
Le travail de composition est logiquement assuré conjointement par Hackett et Howe (à l'exception de "The Hunter", signé par Geoff Downes, et qui fera l'objet du second single extrait de l'album), chacun des trois autres membres de GTR co-signant un titre avec eux. Comme l'explique Hackett, ce processus d'écriture ne fut pas exactement le fruit d'une totale intégrité artistique. "Nous avons écrit très rapidement ce qui allait devenir le premier single, "When The Heart Rules The Mind". Steve avait écrit le thème instrumental, et j'avais la chanson elle-même. J'ai écrit le texte en utilisant volontairement tous les clichés du genre. C'était un exercice de style, en quelque sorte. Avec le recul, je me dis qu'il n'est finalement pas si difficile d'avoir un tube si on le souhaite vraiment. Mais je culpabilise un peu d'avoir donné dans ce registre, pour moi c'est un peu comme commettre un meurtre...".
Ceci dit, Hackett et Howe n'ont pas forcément mis toutes leurs inclinations progressives au placard : "En répétition, nous avons joué des choses vraiment formidables, qui n'ont jamais vu le jour car elles n'étaient pas considérées comme susceptibles de passer en radio. Rien que sur le single, nous avons d'abord fait une version que nous trouvions très bonne, mais la maison de disques l'a refusée, et nous avons dû la refaire en enlevant plusieurs parties excellentes... A mi-chemin de la réalisation de l'album, j'ai commencé à sentir qu'il allait être très difficile d'en venir à bout. Chacun avait son idée de la façon dont il devait être fait - il y avait en quelque sorte trop de chefs et pas assez d'indiens ! Ce fut la dernière fois que je travaillai sous les ordres d'une maison de disques importante, chose que je ne referai jamais plus. Faire ce disque tenait davantage de la négociation que d'un projet artistique. C'était assez proche de la manière dont sont faits les films hollywoodiens actuels...".
Est-il besoin
de s'attarder
vraiment
sur l'album de GTR
après des propos aussi explicites ? Pas vraiment, sinon pour
préciser qu'il n'y a absolument rien à en sauver.
La déception est à la hauteur du prestige de
l'affiche, mettant en vedette (le nom du groupe est de ce point de vue
aussi explicite que fallacieux...) deux des guitaristes les plus
marquants des années 70. Nous avons affaire à un
recueil de pop-songs soigneusement calibrées
d'après les normes en vigueur sur les radios FM, bref sans
âme et souffrant de surcroît, avec le recul, d'une
production terriblement datée. Seul point positif, si l'on
peut dire : les deux Steve nous ont fait grâce de leurs
velléités vocales, au profit d'un Max Bacon bien
plus convenable, même si son registre haut-perché
s'avère un tantinet agaçant sur la longueur.
Seuls deux titres peuvent à la rigueur sortir du lot, et
l'on ne sera pas surpris de constater qu'il s'agit de pièces
solitaires et non de travaux communs : "Sketches In The Sun" est un
petit 'gratouillis' acoustique dans le plus pur style Howe; quant
à "Hackett To Bits", il s'agit d'une reprise du
thème de "Please Don't Touch". Bref, pas de quoi se ruer sur
l'objet, même dans les bacs des soldeurs... On relativisera
tout de même ce désastre artistique en constatant
qu'au moins l'objectif commercial fut atteint...
Si la rumeur d'une association entre Steve Hackett et Steve Howe s'est répandue auprès de la presse spécialisée, les détails de celle-ci ne seront officialisés qu'au moment de la parution du single "When The Heart Rules The Mind", en mars 1986. Quelques semaines plus tôt, le 6 février, Hackett est monté sur scène pour la première fois depuis plus de deux ans, à l'occasion d'un concert de charité organisé par Marillion à l'Hammersmith Odeon, en soutien à l'organisation anti-drogues Double O fondée par l'ancien leader des Who, Pete Townshend. Mike Oldfield s'y produit également le temps d'un "Shadow On The Wall" avec Roger Chapman (et un certain Phil Spalding à la basse !), et tout ce beau monde est donc rejoint par Hackett pour un mémorable "I Know What I Like".
Deux mois après "When The Heart...", qui obtient un succès considérable et se hisse jusqu'à la quatorzième place des charts américains, paraît en mai 1986 l'album éponyme de GTR. S'il n'a que peu de retentissement en Europe, il obtient aux Etats-Unis un disque de platine, se vendant à plus d'un demi-million d'exemplaires et atteignant la 11ème place du prestigieux Billboard, classement officiel des ventes d'albums outre-Atlantique. Si les singles suivants, "The Hunter" et "Here I Wait", auront moins de chance (le premier plafonne à la 85ème place, le second n'est même pas répertorié), le succès est suffisant pour envisager une tournée conséquente.
Le début de l'été voit le groupe, renforcé du claviériste Matt Clifford (jeune inconnu dont le principal titre de gloire est alors d'avoir accompagné Julien Clerc...; il participera par la suite à l'album d'ABWH, puis accompagnera les Rolling Stones pour leur tournée 1989), répéter dans les locaux d'un collège de Lancaster, en Pennsylvanie. Puis débute un long périple à travers les Etats-Unis.
Les
concerts
de GTR
débutent
par un set acoustique,
voyant se succéder Hackett
(jouant des extraits de Bay Of
Kings ainsi que l'inévitable "Horizons") et
Howe en
solitaire, puis en trio avec Matt Clifford pour une version de "From A
Place Where Time Runs Slow", qui figurera cinq ans plus tard sur
l'album solo de Steve Howe, Turbulence.
Enfin, le groupe au complet
entre en scène et interprète les morceaux de
l'album ainsi que deux compositions inédites, au milieu
desquelles sont ménagés deux sets mettant
particulièrement en valeur l'un des deux guitaristes. En
l'absence de Howe, Hackett et les autres musiciens
interprètent ainsi "Hackett To Bits", "Spectral Mornings" et
"I Know What I Like". Plus tard, c'est l'inverse qui se produit, Howe
interprétant sans son acolyte "Sketches In The Sun",
"Pennants" et "Roundabout"...
La tournée se conclut par une série de concerts en Europe, qui culmine avec deux prestations à guichets fermés à l'Hammersmith Odeon de Londres. Mais à ce moment, Steve Hackett a déjà pris la décision de mettre un terme, pour ce qui le concerne, à l'aventure GTR.
"GTR fut un succès, mais le coût nécessaire à poursuivre cette opération était supérieur aux profits qu'elle engrangeait", explique-t-il. Au bout de deux ans, nous étions très endettés. Nous nous sommes retrouvés à cours de fonds et j'ai décidé d'en rester là. Evidemment, j'aurais pu continuer à m'endetter...". Mais au-delà de ces considérations financières, la vraie raison est artistique : "Il arrive un moment dans la vie où l'on doit faire certains sacrifices. Dans GTR, tout fut négocié, tout fut le résultat de compromis. Je l'ai accepté parce que la poursuite de ma carrière était en jeu, mais j'ai fini par réaliser que tout ça n'était pas pour moi. Je préfère que mes albums soient plus spontanés et créativement libres".
Cet événement ne met pas complètement un terme à l'existence de GTR, même si Steve Howe, qui souhaite prolonger l'expérience, décide d'adopter un nouveau patronyme : ce sera Nero & The Trend, puis Nerotrend. Bien entendu, il est nécessaire de remplacer Hackett : coup de chance, Carl Palmer, passé saluer son ancien collègue d'Asia lors du passage de GTR à San Francisco, était venu accompagné d'un jeune musicien californien avec lequel il envisageait de former un groupe : Robert Berry. Fin 1986, Jonathan Mover ayant entre-temps été remplacé par Nigel Glockner (il connaîtra par la suite le succès au sein du trio de Joe Satriani), le groupe se met au travail sur un projet de second album. Celui-ci ne dépassera pas le stade des démos : si celles-ci suscitent l'enthousiasme d'Arista et Geoff Downes, en revanche l'atmosphère au sein du groupe se dégrade. Le nouveau protégé de Howe est mal accepté du reste du groupe, en particulier de Max Bacon qui supporte mal l'idée de partager le chant avec lui. Berry préfère jeter l'éponge, en octobre 1987, rejoignant ensuite Carl Palmer et Keith Emerson dans 3. Le groupe ne survivra pas longtemps à sa défection.
Du
côté de Steve
Hackett, le
mot d'ordre
de ses premières activités post-GTR est clair :
'music without props', musique sans accessoires, sans artifices. En
clair, il souhaite se consacrer avant tout à la guitare
classique. L'année 1987 est essentiellement
consacrée à l'écriture d'un second
album pour cet instrument, même si Hackett travaille
dans le
même temps sur des chutes de Till We Have
Faces, que l'on
retrouvera plus tard en bonus sur la réédition CD
de cet album. Il participe également à un projet
controversé : l'album We Know What
We Like,
constitué d'adaptations pour orchestre symphonique de
morceaux de Genesis, dont l'instigateur n'est autre que David Palmer,
ancien arrangeur et claviériste de Jethro Tull.
Toujours prêt à rendre service, Hackett s'est prêté au jeu et participe au projet en tant que 'special guest', reproduisant certaines de ses prestations les plus mémorables au sein de Genesis, notamment pour un sympathique medley acoustico-orchestral mêlant "Horizons" et l'introduction de "Blood On The Rooftops", ou encore une version de "Entangled". L'ensemble, hélas, n'évite pas l'écueil, fréquent dans ce genre d'exercices, du sirupeux, et avec le recul Hackett l'admet volontiers : "Je crois que David Palmer a raté son coup, car il n'a pas choisi les morceaux de Genesis qui se prêtaient le mieux à une adaptation symphonique. Il a préféré prendre les morceaux les plus connus, les plus pop, et son travail incite à penser que rock et orchestre ne vont pas ensemble, ce qui selon moi n'est absolument pas vrai...".
Second
volet des
œuvres de Steve
Hackett pour
la
guitare classique, Momentum
sort en avril 1988 sur le label Start, qui
en profite pour rééditer en CD les deux albums
publiés chez Lamborghini. Hackett ne tarde pas
à
reprendre la route, effectuant une tournée anglaise d'une
vingtaine de dates en avril et mai, suivie de quelques concerts en
Italie, aux Pays-Bas et en Belgique. A la rentrée, rebelotte
avec de nouvelles dates en Europe, notamment en Union
Soviétique où il se produit seul devant 90 000
personnes, pour finir le 19 septembre par une prestation parisienne au
New Morning. "Donner des concerts acoustiques en solo, sans toutes les
contraintes d'une entreprise comme GTR, fut une expérence
merveilleuse. Evidemment, la pression est toujours là, mais
sous une forme très différente, et tout de
même beaucoup plus positive !".
Pour Steve Hackett, cet épisode solitaire est une véritable renaissance. Regonflé à bloc, il décide de franchir une nouvelle étape dans son indépendance : la construction de son propre studio (The Basement), dans son domicile de Twickenham, dans la banlieue de Londres. Celle-ci va durer de longs mois mais va permettre au guitariste de jouir d'une totale liberté de mouvement, les frais de studio étant de loin le principal poste de dépenses pour un musicien, le rendant du même coup extrêmement dépendant de sa maison de disques, une situation qu'Hackett ne veut plus vivre.
Il faudra du coup attendre cinq ans et la parution de Guitar Noir pour voir le guitariste donner un successeur à Momentum. Mais il ne sera pas pour autant inactif. Il va ainsi se retrouver sous les feux de l'actualité en 1990 en étant l'instigateur d'un projet qui lui tient particulièrement à cœur.
En
décembre
1989, des
milliers de boat-people
fuyant le Vietnam pour Hong-Kong sont renvoyés de force vers
leur terre d'origine par les autorités britanniques en
place, cette décision provoquant un tollé
international. Ces événements dramatiques
bouleversent Steve
Hackett, qui décide de réunir
d'autres artistes afin de récolter des fonds. Sous la
bannière collective de Rock Against Repatriation, une
nouvelle version de "Sailing", chanson rendue
célèbre par Rod Stewart, est
enregistrée par le guitariste, entouré notamment
de Mike Rutherford, Fish, Paul Carrack, Brian May, Marillion, Tears For
Fears, Justin Hayward et Bonnie Tyler. Le single sort en
février 1990 sur le label IRS et entre dans les charts
anglais.
Hackett ne se contente pas de ce geste musical : il parcourt les plateaux de télévision pour défendre la cause des boat-people. "C'est sans doute ce que j'ai fait dans ma carrière qui a connu le plus de retentissement. Cela m'a pris un an de ma vie. J'ai participé à de nombreuses émissions de télévision, sans doute une bonne vingtaine rien qu'aux Etats-Unis...". Dans le courant de l'année, c'est un album entier qui est enregistré, avec de nouveau le concours des participants au single, mais celui-ci ne verra jamais le jour. "L'album était prêt à sortir, mais nous nous sommes trouvés confrontés à toutes sortes de gens peu fréquentables", raconte-t-il. "Nous avons reçu des chèques sans provision, ce genre de choses. J'ai préféré arrêter les frais et conserver les bandes. J'ai réutilisé certaines idées depuis. L'album pourrait sortir si un label voulait s'y intéresser, mais je crains que la production ne soit plus très actuelle au rythme où vont les choses aujourd'hui...".
Autre événement marquant pour Steve Hackett en 1990 : un concert exceptionnel filmé en studio par la chaîne privée anglaise Central TV, qui organise alors une série de prestations télévisées de grands noms du rock progressif anglais des années 70. Parmi les autres bénéficiaires de l'aubaine : Caravan, Curved Air, Gong, Rick Wakeman, Asia... Hackett constitue un nouveau groupe, où l'on ne retrouve de ses anciens acolytes de scène que son frère John. Nick Magnus ayant décidé de se consacrer exclusivement au travail de studio, il fait appel à un nouveau claviériste, Julian Colbeck, qui a accompagné quelques mois plus tôt ABWH pour sa tournée mondiale. Expert es claviers (deux albums avec le groupe Charlie et un en solo), celui-ci est bien plus encore : écrivain, journaliste musical (on lui doit notamment une biographie de Frank Zappa, parue en 1987, qui fait référence) et consultant technique. Le quintette est complété par le bassiste-chanteur Ian Ellis et le batteur Fudge Smith, bien connu des amateurs de progressif comme membre de Pendragon.
L'enregistrement a lieu le 2 septembre 1990, après seulement deux semaines de répétitions. "Nous étions très nerveux", se souvient Hackett. "Heureusement, les répétitions se sont bien passées, comme si nous nous connaissions depuis des années". A noter que ne figurent sur la version audio de Time Lapse (la vidéo, elle, est semble-t-il complète) que les cinq premiers morceaux et les deux derniers (soit seulement la moitié des titres joués). Manque notamment le set acoustique qui figurait au milieu du concert...
En 1991, surprise : Steve Hackett, avare en collaborations de ce type, participe à l'album Gallery Of Dreams du multi-instrumentiste autrichien Gandalf. "Son manager a appelé le mien et j'ai pris l'avion pour l'Autriche. Au début, je voyais ça comme un travail, puis ça a pris une tournure inattendue. Nous sommes devenus amis. J'ai adoré travailler avec lui et sa famille. L'année suivante, ils sont venus me rendre visite en Angleterre". Durant cette période, Hackett travaille aussi, loin des yeux du public, sur des musiques de films et de télévision, et continue à construire son studio.

