ENTRETIEN AVEC FRANK WYATT
«Death's Crown» représente la seule tentative connue d'Happy The Man de créer une œuvre de grande envergure, puisqu'elle dure près de 40 minutes. Te souviens-tu des circonstances dans lesquelles tu l'as composée ?
Laissez-moi réfléchir... Nous étions encore à Harrisonburg, en Virginie. Nous n'étions plus étudiants à l'université de Madison, mais Stan et moi faisions encore partie d'un ensemble de jazz dirigé par George West, notre professeur de théorie musicale. Nous menions cette activité en parallèle du développement d'Happy The Man. Je fus durablement marqué par la manière dont n'importe quelle idée pouvait rendre une fois arrangée et jouée par un groupe de dix-huit musiciens. Quel son ! Nous étions des compositeurs très prolifiques à cette époque, et j'ai écrit «Death's Crown» comme tous mes autres morceaux, par petits bouts, sur une certaine durée, en suivant le flot naturel de mon inspiration... J'étais très influencé alors par le travail d'Eddie Kinestrick, l'ancien directeur du théâtre de l'université de New York, qui travaillait alors au département théâtre de Madison, et qui a ensuite quitté ce poste pour travailler avec Happy The Man comme consultant et professeur. C'est lui qui m'a incité à tenter de faire de «Death's Crown» une comédie musicale...
Justement, on sait qu'après la dissolution du groupe en 1979, tu as essayé de monter celle-ci à New York, sans succès malheureusement. Cette dimension extra-musicale était-elle, dès le départ, essentielle ?
Complètement. Je ne crois pas qu'on puisse totalement comprendre «Death's Crown» sans le côté visuel. J'étais très intéressé par ce qui se faisait alors en matière de danse moderne. Certaines parties de «Death's Crown» peuvent sembler un peu longues et répétitives, simplement parce qu'il s'agissait d'un spectacle en trois dimensions. Il y avait un light-show avec trois écrans de projection, la musique jouée par nous, et la partie chorégraphique, avec des danseuses étudiantes en danse moderne à Madison. C'était vraiment formidable. Nous n'avons hélas joué le spectacle que deux ou trois fois, mais je pense qu'il doit exister quelque part une vidéo de l'un de ceux-ci. Reste à remettre la main dessus... Quant à la comédie musicale proprement dite sur laquelle Eddie et moi avons travaillé après HappyThe Man, nous avions atteint un stade assez avancé puisque des répétitions eurent lieu. Hélas, les gens qui avaient accepté de financer l'entreprise ont alors préféré retirer leur argent du projet pour l'utiliser dans une opération boursière particulièrement juteuse...
Le chanteur Dan Owen est crédité comme co-auteur des textes. Quel fut son apport réel ?
Il se situe essentiellement au niveau de sa formidable sensibilité mélodique. Il yavait des 'trous' dans l'histoire que son apport mélodique a permis de combler naturellement. Je pense que Dan possède la voix la plus pure et merveilleuse qui soit, et j'aimerais vraiment que ses chansons soient davantage connues du public. J'ai réécouté récemment un enregistrement que nous avions fait de celles-ci, en formule acoustique, et j'ai été littéralement ému aux larmes par certains passages...
Tes compositions, à la fois sophistiquées et très mélodiques, et aux atmosphères rêveuses, représentent pour beaucoup de gens, avec le travail de Kit Watkins aux claviers, l'essence d'Happy The Man. Peux-tu nous en dire plus sur ton inspiration en tant que compositeur ?
Je dois préciser, au sujet des mélodies, que celles-ci étaient souvent le résultat de l'interprétation musicale par Kit de mes séquences d'accords, ou l'interprétation vocale par Stan de mes textes. Je suis davantage ce que j'appellerais un compositeur multitimbral. Mon écriture est fondée sur les accords, et j'essaie généralement d'en trouver qui soient plutôt inhabituels. Le mouvement à l'intérieur de ces successions d'accords révèle parfois naturellement une ligne mélodique, mais rarement quelque chose de réellement définitif. Pour tout dire, la seule véritable mélodie que j'aie vraiment écrite et dont je sois fier est celle de «Merlin Of The High Places». Elle parvient selon moi à exprimer exactement ce que je voulais lui faire dire. En fait, j'avais le projet d'une comédie musicale entière sur le thème de Merlin, mais c'était vers la fin d'HappyThe Man et je n'eus jamais l'occasion de le mener à bien.
J'apprécie que vous parliez d'atmosphères «rêveuses», car je suis quelqu'un de plutôt rêveur de nature. La chanson «Shadow Shaping» le dit assez bien, même si je n'en ai écrit que les textes et les parties de sax. Je n'entame jamais l'écriture d'un morceau avec une idée définitive de l'objectif à atteindre, mais plutôt à partir d'une impression fugace. Parfois j'entrevois très vaguement une idée générale, mais c'est tout. Je vais essayer de vous donner des exemples. «Merlin Of The High Places» fut inspiré par de longues recherches que j'ai effectuées sur le thème du Roi Arthur, et particulièrement par les livres «The Once and Future King» et «The Book of Merlyn» de TH. White, et «The Crystal Cave» de Mary Stewart. Bref, le morceau fut le résultat d'un travail considérable. A l'inverse, l'idée de «New York Dream's Suite» m'est venue soudainement, à New York, sur le ferry allant à Staten Island. Ce fut quelque chose de fulgurant, et je crois que les parties de piano qui me sont alors venues à l'esprit sont demeurées telles quelles jusqu'à la version finale.
Mais les arrangements des versions finales sont surtout à mettre à l'actif de Kit et Stan, qui restent à mes yeux de véritables génies en la matière. A l'époque dont je vous parle, nous pouvions, en cinquante ou soixante heures, travailler d'arrache-pied et transformer de vagues ébauches en morceaux aboutis, et ce en grande partie grâce à eux deux. Les compositions qu'apportait Kit étaient, contrairement aux miennes, totalement arrangées. Je crois que la postérité rendra justice à ses talents de compositeur, qui étaient et restent immenses. Je n'ai aucune envie de sous-estimer la valeur de la musique que nous avons créée ensemble. Son seul véritable défaut objectif était d'être différente. Ce n'est pas le genre de musique qu'on écoute comme ça, en fond. Avec le temps, il semble que notre travail commence à obtenir la reconnaissance qu'il mérite. Au risque de paraître prétentieux, mais en me basant sur mon expérience dans toutes sortes de styles de musique, je crois que nous étions en avance sur notre temps...
Tes textes pour Happy The Man étaient souvent poétiques, ou alors des sortes de livrets d'opéras miniatures. Quelle était ton approche de l'exercice ?
Bonne question... Je suis un grand admirateur d'Edward Albee. J'ai découvert avec lui la manière dont la ponctuation pouvait donner un sens très particulier aux mots. Chemin faisant, je me suis intéressé à la sémantique et diverses disciplines voisines, et j'ai découvert des choses très intéressantes, notamment sur la façon dont le vocabulaire que nous utilisons induit en soi une certaine vision du monde. Pour résumer ma philosophie en la matière, je dirais : le mot n'est pas l'objet qu'il désigne; le plan n'est pas l'endroit qu'il représente. Je m'efforce de jouer sur les archétypes qui existent, profondément enfouis parfois, à l'intérieur de nous; et lorsque ces idées refont surface, plusieurs jours après, les gens sont loin d'imaginer que ce sont mes mots qui sont allés les chercher là où ils étaient cachés...
A ton avis, de quelle manière aurait évolué la musique d'Happy The Man si le groupe ne s'était pas séparé ?
Je pense qu'elle serait devenu une sorte d'arbre dont les branches auraient poussé dans toutes sortes de directions. Notre musique aurait néanmoins conservé une forte intégrité structurelle, tout en habituant l'oreille de l'auditeur à des territoires musicaux avec lesquels elle n'était jusque là pas familière...
Pendant les année soù tu as vécu à Hawaï, tu as enregistré beaucoup de musique restée inédite. Une bonne partie semble avoir hélas été perdue. Projettes-tu de la réutiliser sous une forme ou une autre ?
Dès que ce sera devenu possible, très certainement. Je suis actuellement occupé à construire un home-studio chez moi, afin de reprendre au plus vite ce travail resté en suspens. J'espère que la majeure partie de ce que j'ai composé pourra voir le jour.
Difficile de ne pas te demander, pour finir, ce qu'il en est du projet de nouvel album d'Happy The Man, et de la direction musicale qu'il sera amené à prendre. Ce projet semble être confronté à des problèmes d'ordre pratique...
Il n'y a pas de problèmes, seulement des solutions... Pas de direction, juste un mouvement... Nous essayons chacun de faire au mieux. C'est Musashi qui a dit : «une chose fait une chose, deux choses en font quatre». Alors imaginez, à cinq...
(entretien réalisé par Aymeric LEROY - publié dans Big Bang n°29 - Février 1999)

