Fort de la réussite de son premier opus éponyme, Harmonium retourne donc en studio pendant l’hiver 1975, à Montréal, pour enregistrer ce qui deviendra sans doute son album le plus fameux, plus souvent désigné par le nom Les Cinq Saisons que par son titre original à rallonge et quelque peu maladroit, Si On Avait Besoin d’Une Cinquième Saison. L’état d’esprit communautaire qui caractérise alors la formation permet à cette occasion l’adoption de nouveaux musiciens : c’est ainsi que Pierre Daignault, ancien membre du groupe Infonie (formation mythique du tout début des années 1970, mélangeant rock, jazz, classique, chanson, poésie, mime, danse et théâtre dans un amalgame des plus extravagants), et Serge Locat, ex-membre de Nécessité, viennent se greffer au line-up originel pour accroître son répertoire instrumental, en se chargeant respectivement des instruments à vent (flûtes, saxophones et clarinettes) et des claviers (piano, Mellotron et synthétiseurs).
Ce
progrès considérable en terme
d’instrumentation frappe d’ailleurs dès
les premières notes de l’album, tant le registre
sonore semble avoir gagné en épaisseur et en
richesse de tons. Si les gentilles complaintes folkisantes du premier
disque ne manquaient déjà pas de charme, cet opus
rayonnant s’avère brusquement d’une
toute autre ampleur, cette fois clairement affilié
à la mouvance progressive au sens large du terme, par
l’ambition et le haut niveau d’inspiration dont il
fait preuve en permanence, aussi bien sur le plan des compositions que
des arrangements. A l’image de ces improbables saisons
qu’elles sont censées illustrer, les cinq
pièces qui le constituent offrent ainsi une saisissante
variété de climats, chacune ayant sa couleur
propre et son lot d’éclatantes perles
mélodiques, sans jamais pourtant engendrer la moindre
impression d’incohérence ou de superflu.
Mais l’un des éléments les plus marquants de cette nouvelle alchimie instrumentale procède moins d’une adjonction que d’un étonnant ostracisme : aucun batteur ne complète en effet la formation, pas la moindre percussion (si l’on excepte les… cuillères, sur "Dixie" !) ne vient troubler le cours serein de ces morceaux éthérés, comme affranchis de la pesanteur toute terrienne d’un rythme en surimpression. C’est d’ailleurs à peine si cette absence se remarque, tant la profondeur mélodique et la mise en son luxuriante des thèmes captive l’oreille. Entre flûtes et saxophones virevoltants, lents soupirs mélancoliques de Mellotron, enchevêtrements de voix extatiques et arpèges de guitare graciles, cette musique béate se transforme en un hymne baba-cool aussi radieux qu’imperceptiblement taciturne.
De fait, l’agencement même des titres semble suggérer une lente descente de la lumière vers l’ombre, du bien-être épanoui vers un spleen aussi hypnotique que langoureux. Le premier morceau, "Vert", ouvre ainsi l’album sur une ambiance printanière des plus fleuries, portée par une rythmique obsédante de guitare sèche sur laquelle s’entrelacent les chants aériens de Serge Fiori et de Michel Normandeau, tout juste ponctués par des effloraisons colorées de saxophone, le temps d’un pont instrumental d’une grande fraîcheur. "Dixie", ou l’été, qui enchaîne avec sa guitare ragtime, son piano sautillant et ses cascades alertes de clarinette, est sans doute le morceau le plus primesautier jamais composé par le groupe, et allait d’ailleurs connaître un succès radiophonique foudroyant.
Les notes plaintives d’ondes Martenot (ancêtre du synthétiseur, joué ici par la claviériste du groupe jazz-rock Etcetera) qui introduisent "Depuis L’Automne" annoncent un brusque changement d’atmosphère avec une pièce grave et lancinante, dont la tristesse pénétrante, suggérée par de frêles arpèges de guitare acoustique, enfle au cours d’une lente montée en puissance, sur fond de Mellotron languissant et de chœurs enivrés, jusqu’à un thème final libérateur d’une fascinante splendeur, tout simplement imparable. Passé le gracieux "En Pleine Face" et son suave accompagnement d’accordéon assuré par Michel Normandeau, le poème symphonique "Histoire Sans Paroles", totalement instrumental comme son nom l’indique, vient conclure l’album en apothéose, du long de ses 17 minutes de nostalgie méditative et étrangement envoûtée : un thème d’une légèreté ensorcelante rappelant le Camel le plus bucolique, des ritournelles obsédantes de guitare que Mike Oldfield lui-même n’aurait sans doute pas reniées, des nappes inquiètes de Mellotron, sans compter les vocalises profondes de Judi Richards (l’une des choristes les plus en vue de l’époque, qui allait connaître par la suite un succès populaire avec le groupe disco Toulouse) entrelacées avec de majestueux arpèges de piano et une flûte languide, font de ce morceau un sommet de lyrisme tendre et vaporeux.
Au-delà de ces aspects purement musicaux, on ne peut également manquer d’être frappé par le côté sibyllin et de plus en plus ésotérique de la poésie de Serge Fiori. Est-elle ici simplement décorative, ou tente-t-elle de transmettre à mots couverts un message idéologique tacite, dans un registre pour le moins cryptique ? On peut sérieusement se poser la question, tant elle abonde en indices équivoques. Cet étrange besoin d’une "cinquième saison", n’exprime-t-il pas le désir d’un temps nouveau de liberté et de dignité retrouvée, celui d’un Québec affranchi et réconcilié avec lui-même ? Cette "chanson d’un parti qui fait p’us parti d’ici", si l’on en crois les paroles de "Depuis L’Automne", fait-elle référence au fameux Parti Québécois, mouvement indépendantiste qui n’allait pas tarder à accéder au pouvoir, et pour lequel Fiori n’a jamais caché sa sympathie (ce n’est un secret pour personne, Harmonium a tourné pendant un an pour cette formation politique, allant même jusqu’à faire la première partie d’un discours de René Lévesque le 31 mai 1975) ? Et comment douter encore, lorsque l’on découvre un peu plus loin cette strophe, au cœur de la même chanson : "Depuis que j’sais qu’ma terre est à moé, l’autre y’est en calvaire" ? Fiori s’en explique : "J’ai toujours eu l’impression d’avoir le Québec et la langue française dans le sang. Certaines personnes m’ont même identifié à ces deux causes… Comme quoi, encore une fois, il n’est pas nécessaire de parler pour que les gens se fassent une idée de ce que l’on pense ! Évidemment, cela a pris une couleur politique, mais en réalité je ne faisais qu’agir en fonction de ce que je ressentais, sans essayer de faire autre chose que d’exprimer mes idées par le biais des paroles de mes chansons". Dont acte.
Avec cette musique en état de grâce et le succès inespéré du titre "Dixie", Si On Avait Besoin d’Une Cinquième Saison consacre Harmonium comme l’un des plus grands groupes québécois des années 70 (aux côtés de Beau Dommage, autre formation mythique dont l’approche pop/folk plus traditionnelle, et surtout plus terre-à-terre, lui fut souvent opposée). Moins de deux semaines après sa sortie, l’album s’est déjà arraché à plus de 15.000 exemplaires, et dépassera allègrement les 100.000 copies. En France, en revanche, le disque ne sera pas officiellement distribué, victime de problèmes de production et de mauvais contrats (il s’en serait toutefois vendu près de 10.000 exemplaires en import, à Paris seulement). Rebondissant sur cette performance, Harmonium effectue une nouvelle tournée couronnée de succès à travers le Québec, puis marque un temps d’arrêt à la fin de l’été 1975.
Cette
nouvelle période dans
la vie du groupe va
encore être l’occasion de profonds remaniements de
personnel. Sans doute un peu dépassé par le
débordement créatif de Serge Fiori et par sa
thématique musicale de plus en plus
ésotérique, mais aussi usé par une
suite de mésententes sur lesquelles il demeure encore
aujourd’hui assez vague ("Une série de
choses… comme dans une relation de couple",
déclarait-il récemment), Michel Normandeau
décide en effet de quitter la formation au milieu de
l’année 1976. Ce départ
inopiné sera également vite suivi par celui de
Pierre Daignault. En compensation, le groupe accueille dans ses rangs
le guitariste électrique Robert Stanley, le batteur Denis
Farmer (deux musiciens ayant déjà joué
ensemble au sein du Ville Emard Blues Band, sorte d’avatar
collectif englobant d’autres formations de pop
expérimentale telles que Contraction ou Toubabou, cette
dernière se distinguant par ses percussions africaines), le
flûtiste Libert Subirana (officiant également aux
saxophones et clarinettes, issu de l’orchestre de Georges
Fiori), et enfin la choriste (et pianiste) Monique Fauteux, ce qui
portera son effectif officiel à sept musiciens.
Dans la foulée de ce soudain élargissement, Harmonium décide en outre de choisir un nouvel impresario, Paul Dupont-Hébert, en lieu et place du vétéran des premières heures, Yves Ladouceur, qui ne se gênera guère pour exprimer publiquement son mécontentement. On doit d’ailleurs à ce dernier un livre aux allures de règlement de compte, intitulé "Harmonium – Une Histoire A Raconter" (paru en 2000, aux éditions du 12ème Art), dont le groupe s’est officiellement dissocié du contenu, accusant l’auteur de mélanger fabulation et réalité, et de n’offrir qu’un éclairage biaisé et malsain sur l’histoire de la formation. Malheureusement, cette "biographie non autorisée", écrite souvent dans un français plus qu’approximatif, est aussi le seul document d’importance disponible pour qui veut approfondir ses connaissances sur le parcours du groupe. Yves Ladouceur y prétend notamment qu’Harmonium serait "passé à côté de sa destinée" en refusant un contrat en or avec la multinationale Warner, incluant un album en anglais et la promesse d’une percée internationale. Sous la direction de Paul Dupont-Hébert, c’est en effet la compagnie CBS (l’actuelle Sony Music) qui va hériter du gros lot, et produira le futur double-album du groupe, alors en pleine composition.

