En juin 1976, Harmonium rompt son année sabbatique en participant aux côtés de Beau Dommage, Octobre, Contraction, Raoul Dugay et Richard Séguin au spectacle "OK nous v’là !", organisé sur le Mont Royal à l’occasion de la fête nationale québécoise, devant plus de 400.000 spectateurs, et au cours duquel Serge Fiori effectuera une prestation particulièrement remarquée. Au cours du même été, alors que le Québec entier est absorbé par les jeux de la vingt-et-unième Olympiade qui se tient cette année-là à Montréal, le groupe se lance enfin dans l’enregistrement de l’œuvre la plus ambitieuse de son répertoire, et sans doute également de toute la scène québécoise de l’époque, la fameuse Heptade. Ce travail aura lieu presque en pleine nature, dans la maison même de Serge Fiori, à Saint-Césaire, une bourgade des cantons de l’Est, dans laquelle est installé pour l’occasion un véritable studio, relié à des camions remplis d’équipement technique. Pendant quatre mois, musiciens et techniciens vont vivre côte à côte, et bien que le groupe se réclame d’un fonctionnement communautaire, projetant même d’instaurer un système de coopérative pour répartir ses bénéfices ("on est vraiment des ouvriers de la musique", déclare Fiori à ce sujet), quelques tensions commencent à se dessiner. "C'est certain qu’on ne pouvait pas vivre constamment en commune", raconte toujours Fiori. "Moi qui suis extrêmement individualiste, je n'avais plus de chez-moi et les autres n'en avaient pas davantage. À l'avenir, on veut trouver un atelier dans lequel on veut travailler ensemble le jour, pour se retrouver chacun chez soi le soir".
L’une des contributions les plus importantes à cet enregistrement viendra toutefois de l’extérieur du groupe : outre les talents de chanteurs de Pierre Bertrand (de Beau Dommage), Richard Séguin (autre figure marquante de la scène pop/folk québécoise, dont le duo avec sa sœur jumelle, Marie-Claire Séguin, est resté mythique, en particulier grâce à l’album Récolte de Rêves sorti en 1975) et Estelle Sainte-Croix, qui viennent renforcer les chœurs à côté de Monique Fauteux, Harmonium fait en effet appel à un compositeur-arrangeur d’obédience classique, Neil Chotem, pianiste de formation alors méconnu, afin d’ajouter une texture symphonique à l’album. Ce dernier va se charger des arrangements classiques, et composer plusieurs interludes musicaux destinés à s’intercaler entre (voire même à s’insérer à l’intérieur) des morceaux du disque. Ces diverses sections seront enregistrées sous sa direction par des musiciens de l’Orchestre Symphonique de Montréal, dans des locaux séparés, et rajoutées au mixage final. Le choc culturel entre l’éducation musicale pour le moins académique de Neil Chotem et le jeu instinctif d’un groupe qui ne se fiait jusqu’alors qu’à son propre feeling, n’écrivant pratiquement pas sa musique, est tout à fait perceptible à l’écoute du disque, malheureusement quelque peu au détriment de ce dernier état d’esprit.
Il
faut
dire aussi que cet imposant album double ne se
distingue guère, sur le fond, par la
légèreté de son concept ou par la
clarté de son propos, même s’il
s’agit aussi indéniablement de
l’œuvre la plus personnelle jamais
réalisée par Serge Fiori (Michel Normandeau
participera tout de même à
l’écriture de quelques-uns des textes, juste avant
de quitter la formation). L’Heptade,
comme son nom
l’indique, est entièrement centrée
autour du chiffre sept (comme par hasard le nombre de musiciens formant
le groupe) : sept chansons, donc, illustrant sept niveaux graduels de
conscience, entre déraison et illumination spirituelle,
vécus par un personnage à travers son quotidien.
Un sujet certes plutôt abstrait, mais que pouvait-on attendre
de plus intime de la part d’un artiste adepte de la
méditation depuis l’âge de quatorze ans
? Quel que soit le regard que l’on puisse porter dessus,
Fiori décrit ici une expérience
intérieure profondément sincère, et
reste le plus à même de l’expliquer :
"L'Heptade
(a été conçue) en partant
de la magie du chiffre sept, qui englobe le cycle des religions, des
planètes, des couleurs, de la semaine. Tous les cycles sont
construits sur le chiffre sept. J'ai voulu […]
établir un cycle d'évolution qui part de la
naissance ou de la folie qui se rend par étapes
jusqu'à la sagesse. C'est une évolution qu'on vit
carrément tous les jours, du matin (naissance) au soir
(sommeil) […]. J'ai essayé avec les paroles et la
musique, à chaque phrase, que les gens perçoivent
cette évolution en trois ou quatre dimensions : conscience,
aspects religieux, réaliste et intellectuel. Pour la bonne
raison que moi, je ne suis pas seulement intellectuel ou uniquement
émotif mais je suis à la fois religieux,
pratique, émotif... Alors j'ai essayé de toucher
les gens dans toutes leurs dimensions…".
On ne peut mieux dire, tant cette réalisation nébuleuse (les nuages qui l’illustrent en résument très bien l’esprit…) explore de dimensions psychiques occultes, pour ne pas dire hermétiques, supportant ainsi presque autant de lectures différentes que d’auditeurs. Malheureusement, les choix privilégiés en termes d’arrangements et d’instrumentation, révélateurs de l’ambition même du projet, s’avèrent au final souvent plus néfastes que franchement congruents, et affaiblissent considérablement l’impact viscéral de compositions conçues pour être ressenties avant même d’être écoutées. Pour tout dire, les courtes séquences classisantes à vocation atmosphérique qui parsèment les titres apportent bien peu au projet, voire plombent l’album par un effet de délayage excessif, tout en ralentissant à l’extrême un rythme déjà excessivement indolent, comme freiné intentionnellement pour rajouter à la musique une sorte de majesté artificielle.
Exit les nappes envoûtantes de Mellotron qui faisaient une partie de la saveur du précédent opus, désormais bien discrètes : si l’on excepte les interventions occasionnelles de la guitare électrique, fondues dans cet ensemble majoritairement acoustique, et quelques rares épanchements de synthétiseurs (sur le final du "Premier Ciel" en particulier), le piano et la guitare acoustique dominent le spectre sonore, se livrant à des échanges il est vrai fort subtils et souvent empreints d’une réelle ferveur. Mais cette couleur acoustique, si éclatante sur les deux premiers albums, peine ici à affirmer sa légèreté, comme étouffée par l’épaisseur austère et quelque peu affectée des accompagnements orchestraux. Pour couronner le tout, le transfert au format CD n’a guère relevé le lustre de l’enregistrement (la matrice originelle ayant été endommagée lors de l’inondation d’un entrepôt de la compagnie CBS, c'est un vinyle qui a dû être utilisé comme source sonore) : du souffle et quelques grésillements lointains sont parfois perceptibles sur les passages les plus calmes.
Et pourtant, malgré cette mise en forme souvent pesante, la magie opère de nouveau avec un magnétisme tenace, propagée par quelques-unes des pièces les plus fortes jamais composées par le groupe, une puissance suggestive et émotionnelle encore renforcée par l’extraordinaire charisme vocal de Fiori, et qui place incontestablement L’Heptade au sommet de l’œuvre brève mais intense d’Harmonium. Tour à tour lumineuse ou tourmentée, cette longue méditation musicale s’achemine imperceptiblement, à travers maints sursauts de pure énergie passionnelle, vers un apaisement cathartique d’une renversante beauté, sorte de plénitude mélodique épanouie qui résume à elle seule la personnalité unique et profondément sensitive de ce groupe hors normes. Entre contemplation béate et transports intérieurs fiévreux, la musique d’Harmonium semble ici faire le pont entre une réalité débilitante et un univers mental en devenir, source de toutes guérisons et pourvoyeur d’un salut réparateur. Un thème fascinant, magnifiquement illustré, mais pas forcément rassurant quant à l’équilibre psychologique réel de son principal créateur.
Qu’importe, car L’Heptade ne se limite pas à la vision illuminée d’un seul homme : elle en est en quelque sorte une traduction collective, et doit l’essentiel de son attrait à la sensibilité et aux talents cumulés des musiciens qui la portent. Ainsi, les instruments à vent (flûtes, clarinettes et saxophones), tenus avec beaucoup de finesse par Libert Subirana, dessinent des intermèdes mélodiques gracieux et fort opportuns, tandis que l’intégration de la batterie en tant qu’élément à part entière de la charpente instrumentale s’avère littéralement salvatrice, en étayant une musique qui, malgré la beauté de ses mélodies, manque tout de même à une ou deux reprises de sombrer dans une torpeur cataleptique (notamment sur le pont immatériel de "L’Exil", sans doute la pièce la plus ouvertement dépressive du disque). Par ailleurs, les harmonies vocales très pures, associées au chant bouleversé de Fiori (tout juste relayé par Monique Fauteux sur "Le Corridor", un titre d’une douceur irréelle que l’on croirait taillé pour sa voix capiteuse), et à quelques contrepoints fragiles de piano électrique, confèrent aux compositions une chaleur apaisante, parfois presque latine (cf. l’introduction de "Chanson Noire" et son rythme de bossa).
Au
bout du
compte, L’Heptade
s’impose
comme une œuvre majuscule, d’une
inépuisable richesse, et qui tire une grande partie de sa
force dans sa structure même, en particulier le fait de
commencer et de s’achever sur deux temps forts,
véritablement marquants : deux morceaux qui,
placés en miroir l’un de l’autre,
expriment chacun une passion opposée avec un lyrisme aussi
enivré que convaincu. "Comme un Fou" lance en effet
l’album grâce à une ardente
envolée mélodique, abrupte et
tourmentée, tandis que son inévitable corollaire
final, "Comme un Sage", ferme le rideau sur un thème
d’une désarmante limpidité,
à la fois serein et étrangement recueilli, dans
lequel la basse feutrée de Louis Valois fait
littéralement merveille. Même si cette version
studio parfois empesée ne lui rend pas forcément
totalement justice, cette inspiration très au-dessus de la
moyenne, associée à la force structurante de son
concept, fait de L’Heptade
un opus d’une
sensibilité unique dans l’histoire des musiques
progressives, et qui marquera profondément la
génération québécoise qui
l’a vu naître.

